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publique, et qu'il avait promis à quelques docteurs de la signer, pourvu qu'ils ne le compromissent point: imputation dénuée de vraisemblance, nonobstant l'application maligne de l'historiographe déjà cité, à la rendre probable par les autres inconséquences qu'il attribue à cet archevêque. On sait que ces écrivains mettaient tout en usage pour le décrier dès qu'il leur était contraire. C'est par des faits éclatans, et non pas sur de simples présomptions, qu'on doit juger les hommes en place. Or, toutes les démarches de l'archevêque font croire que lá décision n'était nullement de son goût.

Il fit des reproches amers à une partie des docteurs qui l'avaient souscrite, et plusieurs déclarerent qu'ils avaient signé sans en prévoir les conséquences; ce que leur mérite doctoral fait croire aisément. Il y en avait néanmoins dont le titre de docteur ne faisait pas tout le mérite. Le père Alexandre, par exemple, avait des lumières, et de plus particulières en ce point que ce qu'annoncent les gros volumes qui lui ont acquis la réputation d'un compilateur laborieux. Il enseigne que l'église ne saurait se tromper én prononçant sur le texte des livres dogmatiques: parce que si elle pouvait errer en cela, dit-il en preuve (1), elle serait incapable de conduire les fidèles en bien des ren contres; comme le berger qui ne saurait pas distinguer les bons pâturages des mauvais, ne serait pas propre à faire paître le troupeau, et le médecin qui ne discernerait pas entre le poison et l'antidote, serait moins utile que pernicieux aux malades. Ce docteur fut toutefois l'un des quarante qui signèrent la consultation, par laquelle il était clairement et formellement établi qu'on n'est pas obligé de s'en tenir au jugement de l'église touchant le sens des textes. Nous aimons à croire que la honte de se trouver en contradiction avec lui-même, plutôt que la peur qu'on lui fit de perdre la pension qu'il tenait du clergé, l'engagea le premier à chanter la

(1) Hist. Eccl. Sæc, VI, Dissert. quinta.

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palinodie, et à composer avec M. de Noailles. Il écrivit à ce prélat une lettre entortillée, où il se inettait l'esprit a la torture pour expliquer en quel sens il avait souscrit, c'est-à-dire, pour se rétracter, sans avoir l'air de le faire (1).

Ce champion soumis, on eut bon marché du reste, à la réserve du sieur Petitpied, que ni l'exclusion de la Sorbonne, ni la peine d'exil, ne pu rent jamais ébranler. Tous les autres, au moins avec le temps, prirent le parti de la soumission; et tous, avant d'en venir là, confessèrent ingénument qu'ils se seraient contentés de répondre verbalement à la consultation, et que jamais ils n'y auraient apposé leur signature, s'ils avaient prévu qu'elle dût devenir publique. Quels principes ne décèle pas un pareil aveu ! L'hérésie des pélagiens, disait autrefois saint Jérôme, est la seule qui ne rougisse pas de professer en public ce qu'elle ne craint pas d'enseigner en secret: qui croirait, si l'on n'en voyait pas la preuve, que la secte la plus déclarée contre celle de Pélage, l'eût prise pour modèle ?

Les consulteurs ayant chanté la palinodie, M. de Noailles publia une ordonnance (2) qui condamnait leur décision comme contraire aux constitutions pontificales; comme tendant à remettre en question des choses décidées, et à perpétuer les troubles; comme favorisant la pratique des équivoques, des restrictions mentales, et des parjures mêmes. Il ajoutait que ce n'est pas seulement dans ces derniers siècles que l'église a obligé de souscrire à la condamnation, tant des auteurs et de leurs écrits, que de leurs erreurs, comme il parait par le concile de Calcédoine. Il y eut dans les diocèses divers beaucoup d'autres ordonnances semblables, à quelque exception près néanmoins. Ce que celui-ci eut de particulier, c'est qu'avec le Cas de Consciencé, elle condamnait tous les écrits publiés contre les quarante, comme injurieux, scandaleux, calomnieux, et détruisant entièrement la charité.

(2) Lettre du 8 Janv. 1703. (2) Ordon. du 22 Fév. 1703.

Il s'en fallut bien cependant que le père Quesnel se contentât de ces égards; il ne put voir , sans verser des larmes, la machine dont il avait espéré le salut du parti, renversée tout à coup par un soulèvement général des orthodoxes, et entraîner dans sa chute ceux qui l'avaient dressée avec tant d'artifice : mais bientôt les pleurs se convertirent en un torrent de fiel qui ne ménagea ni amis , ni patrons. Il écrivit au cardinal de Noailles , que son éminence aurait dû prendre les conseils de personnes plus éclairées ; que, par sa main, la paix de l'église venait de recevoir une plaie mortelle ; qu'elle ne pouvait plus subsister, puisque l'ordonnance en arrachait le fondement, et qu'une expérience de cinquante ans n'avait que trop fait voir l'impossibilité de parvenir à une paix véritable , à moins d'affranchir les consciences du joug insupportable de la croyance intérieure du fait. Quant à la rétractation des docteurs , il déclare et assure en termes exprès, que c'est une soumission forcée, un monsonge public et scandaleux , un faux témoignage arraché, par une crainte humaine, à des docteurs,

à des prêtres, contre leurs lumières et leur conscience; un déguisement criminel, une honteuse prévarication, une lâcheté indigne de ceux qui ont promis à la face des autels, de défendre la vérité jusqu'à l'effusion de leur sang. Peut-on rien dire et penser de plus injurieux ? Voilà néanmoins les idées que ces moralistes sévères avaient les uns des autres en matière de franchise et de probité.

Cette lettre fut suivie d'une pièce , où le même auteur prétendait convaincre les quarante , et tout le monde avec eux , qu'ils avaient eu le plus grand tort de se rétracter. Elle fut par la suite condamnée par le saint siége, comme une des productions de ce dogmatiseur les plus remplies de ses principes schismatiques. Il l'avait intitulée , Lettre d'un évê, que à un évêque, ou Consultation sur le fameux Cas de Conscience ; et joignant au schisme l'insolence et une indécence outrée , il y faisait dire par le prélat qu'il mettait en action : Ne nous flattons

point, mon cher seigneur ; en matière de raisonnement, la mitre et la crosse n'y font rien: une raison crossée et mitrée est toujours une raison humaine sujette à se tromper, et d'autant plus, que la mitre et la crosse nous engagent en tant d'occupations différentes, que souvent nous n'avons pas le temps d'étudier. C'est ainsi qu'à la faveur de la malignité naturelle à l'homme, toujours ennemi de la supériorité, il fixait les regards du public sur les défauts des supérieurs, et les détournait du vrai principe en matière de croyance; car il n'est pas question pour la foi de savoir si un évêque, si dix ou vingt évêques peuvent se tromper, mais si tout le corps des pasteurs, à qui appartient le privilége de l'infaillibilité, peut dans ses décisions dogmatiques enseigner l'erreur : c'est ce qu'on ne peut établir, sans renverser par les fondemens la religion de Jesus-Christ.

Ainsi en jugèrent, avec le souverain pontife, grand nombre d'évêques, qui, aussi-bien que Rome, proscrivirent le Cas de Conscience. Ils servirent de règle aux universités de Louvain, de Douay et de Paris, qui le censurèrent à leur tour, sans craindre les injures de ceux qui ne trouvaient que de l'ignorance et de l'imbécillité aux ennemis de la nouvelle doctrine. A Paris, la faculté ne se contenta point de déclarer la décision des quarante docteurs, téméraire, scandaleuse, injurieuse aux souverains pontifes et aux évêques du royaume, tendant à renouveler des erreurs proscrites, et favorisant le parjure; mais elle arrêta que si quelqu'un de ses membres était convaincu d'avoir dit, écrit ou publié quelque chose contre cette censure, il serait exclus de la faculté, et qu'à l'égard des deux souscripteurs du Cas de Conscience, qui ne s'étaient pas encore rétractés s'ils ne le faisaient dans un mois, ils demeureraient exclus par le seul fait, et privés de tous les droits du doctorat.

Peu content de son côté d'avoir flétri la schismatique décision, le pape, par deux brefs adressés au roi et à l'archevêque de Paris, demanda qu'on en

punît si sévèrement les auteurs, que leurs consorts
craignissent à jamais de s'engager en de pareilles
mano vres Rien de plus fort que les expressions
dont le pontife usait, particulièrement dans le bref
qui était pour le roi. Ce sont, disait-il, des gens qui
semblent nés pour troubler sans cesse la paix de
l'église et de l'état, des esprits turbulens qui ne
mettent point de fin a la manie de brouiller, des
gens dont l'audace tend à rendre yains tant de soins
et de travaux qu'on a pris pour exterminer une hé-
résie maligne et contagieuse au degré suprême, des
esprits inquiets qu'il faut réduire au silence, des
insolens qu'il faut réprimer, des rebelles qu'il faut
soumettre, dompter et terrasser. Quels reproches
de la part du chef de l'église, et d'un chef aussi
vertueux et aussi éclairé que Clément XI! Mais
l'entremetteur Vaucelle vad'un mot changer l'essence
des choses, la lumière en ténèbres, et la fermeté de
la sagesse en ignorance entêtée.

Il écrivit de Rome, qu'Olibrio, c'est le nom que les partisans du silence respectueux donnaient au vicaire de Jesus-Christ, qu'Olibrio, content de ses brefs, croyait que sa sainteté avait en cela fait une belle et bonne chose: preuve assez claire, ajoutait-il, de sa prévention, de son entêtement et de son ignorance (1). D'autres sectaires écrivirent, l'un, que le bref au roi marquait une ame de tigre, et l'autre, que Dieu répandait de plus en plus les ténèbres sur les princes de l'église.

On persuada cependant à sa majesté, qu'attendų le danger que les anciennes disputes ne reprissenţ leur premier feu, il les fallait étouffer par une défense expresse de rien publier sur les matières du temps. L'édit fat en effet rendu le 5 de Mars 1703; mais comme par les termes il semblait imposer également silence aux agresseurs et aux défenseurs de la foi, Clément XI, dès le mois suivant, pria le monarque de donner une déclaration, par laquelle il fit connaître qu'il n'avait pas prétendu fermer la

(1) Lettre de Vaucelle à Brigode, du 19 Avril 1703.

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