Page images
PDF
EPUB

point , mon cher seigneur ; en matière de raisonnement', la mitre et la crosse n'y font rien : une raison crossée et mitrée est toujours une raison humaine sujette à se tromper, et d'autant plus, que la mitre et la crosse nous engagent en tant d'occupations différentes , que souvent nous n'avons pas ,

le temps d'étudier. C'est ainsi qu'à la faveur de la malignité naturelle à l'homme, toujours ennemi de la supériorité, il fixait les regards du public sur les défauts des supérieurs , et les détournait du vrai principe en matière de croyance ; car il n'est pas question pour la foi de savoir si un évêque, si dix ou vingt évêques peuvent se tromper, mais si tout le corps des pasteurs, à qui appartient le privilege de l'infaillibilité, peut dans ses décisions dogmatiques enseigner l'erreur : c'est ce qu'on ne peut établir, sans renverser par les fondemens la religion de Jesus-Christ.

Ainsi en jugèrent, avec le souverain pontife , grand nombre d'évêques , qui, aussi-bien que Rome , proscrivirent le Cas de Conscience. Ils servirent de règle aux universités de Louvain, de Douay et de Paris, qui le censurèrent à leur tour, sans craindre les injures de ceux qui ne trouvaient que de l'ignorance et de l'imbécillité aux ennemis de la nouvelle doctrine. A Paris, la faculté ne se contenta point de déclarer la décision des quarante docteurs, téméraire , scandaleuse , injurieuse aux souverains pontifes et aux évêques du royaume , tendant à renouveler des erreurs proscrites , et favorisant le parjure ; mais elle arrêta que si quelqu'un de ses membres était convaincu d'avoir dit, écrit ou publié quelque chose contre cette censure , il serait exclus de la faculté, et qu'à l'égard des deux souscripteurs du Cas de Conscience , qui ne s'étaient pas encore rétractés, s'ils ne le faisaient dans un mois , ils demeureraient exclus par le seul fait , et privés de tous les droits du doctorat.

Peu content de son côté d'avoir flétri la schismatique décision, le pape , par deux brefs adressés au roi et à l'archevêque de Paris, demanda qu'on en

punit si sévèrement les auteurs , que leurs consorts craignissent à jamais de s'engager en de pareilles manu "pres Rien de plus fort que les expressions dont le pontife usait, particulièrement dans le bref qui était pour le rvi. Ce sont , disait-il , des gens qui semblent nés pour troubler sans cesse la paix de l'église et de l'étal, des esprits turbulens qui ne mellent point de fin a la manie de brouiller, des gens dont l'audace tend à rendre yains tant de soins et de travaux qu'on a pris pour exterminer une hérésie maligne et contagieuse au degré suprême, deş esprits inquiets qu'il faut réduire au silence, des insolens qu'il faut réprimer, des rebelles qu'il faut soumettre , dompter et terrasser. Quels reproches de la part du chef de l'église , et d'un chef aussi vertueux et aussi éclairé que Clément XI ! Mais l'entremetteur Vaucelle vad'un mot changer l'essence des choses, la lumière en ténèbres, et la fermeté de la sagesse en ignorance entêtée.

Il écrivit de Rome , qu'Olibrio , c'est le nom que les partisans du silence respectueux donnaient au vicaire de Jesus-Christ qu'Olibrio , content de ses brefs, croyait que sa sainteté avait en cela fait une belle et bonne chose : preuve assez claire, ajoutait-il , de sa prévention, de son entêtement et de son ignorance (1). D'autres sectaires écrivirent , l'un, que le bref au roi marguşit yne ame de tigre, et l'autre , que Dieu répandait de plus en plus les ténèbres sur les princes de l'église.

On persuada cependant à sa majesté, qu'attendų le danger qne les anciennes disputes ne reprissent leur premier feu , il les fallait étouffer par une défense expresse de rien publier sur les matières dų temps. L'édii fat en effet rendu le 5 de Mars 1903; mais comme par les termes il semblait imposer égaJement silence aux agresseurs et aux défenseurs de la foi, Clément XI, dès le mois suivant , prią le monarque de donner une déclaration, par laquelle il fit connaitre qu'il n'avait pas prétendu fermer la

(!) Lettre de Vaucelle à Brigode , du 19 Avril 1703.

bouche à ceux-ci. Il le remerciait , par le même bref, d'avoir exilé le docteur Elie Dupin : homme de très-mauvaise doctrine , disait le saint père , et qui a fait plusieurs injures au saint siége apostolique. Louis XIV eut ļant d'égard à la remontrance du chef de l'église , que , sans se borner à rendre toute liberté aux défenseurs de la foi , il ôta sa confiance à celui des ministres qui l'avait engagé à donner l'édit contraire. Il fit plus, et voici comment la manoeuvre dont le parti attendait son triompbe, n'aboutit qu'à lui ôter sa dernière ressource. Le roi très chrétien, et plusieurs évêques de son royaume , de concert avec le roi d'Espagne , voyant que les sectaires chicanaient toujours sur le bref et les bulles rendueş jusque là contre eux , prièrent le souverain pontife de prononcer enfin de la manière la plus formelle et la plus authentique , sur l'insuffisance du silence respectueux. C'est donc aux chicanes interminables, et à l'indomptable opiniâtreté des jansenistes mêmes, qu'il faut imputer la bulle qu'elles représentent aujourd'hui, comme une sonrce inépuisable de troubles et de scandales. Mais l'église doit-elle être moins ferme, que l'hérésie n'est opiniâtre? et l'opiniâtreté de l'hérésie est-elle un titre d'accusation contre la fermeté de l'église ? Dépositaire de la vérité que Jesus-Christ lui a transmise , et qui fait son plus précieux trésor depuis dix-huit siècles, est-ce à elle, ou à la secte qui la trouble dans sa divine possession, que l'on doit attribuer les scandales , aussi bien que les troubles ?

La pièce du Cas de Conscience n'en était pas ay dénouement , que la Hollande ,

la Hollande , théâtre plus conyenable que la France pour ce genre de scène, en fournit une seconde à peu près de même force. M. Codde , prêtre de l'Oratoire , avait été nommé, dès l'année 1686, vicaire du saint siége pour le gouvernement spirituel des Hollandais , qui , jusqu'au jansénisme , avaient en grand nombre conservé dans son intégrité la religion de leurs pères. Sitôt qu'il fut question de le sacrer sous le titre d'archevêque de Sébaste , il fit connaitre , par sa résistance à signer

ܕ

[ocr errors]

1

[ocr errors]
[ocr errors]

le formulaire , ce qu'on devait attendre de son gous. vernement. Les présomptions furent confirmées en plein par les oeuvres. Les églises catholiques prirent en peu de temps lout l'air hollandais , et ne ressemblèrent pas mal aux prêches. Les prêtres y administraient les sacremens en langue vulgaire, et l'on jargonnait de même toutes les prières du' rituel romain ; ce qui ne put se faire sans exciter les murmures des vrais catholiques , encore les plus nombreux , et sans mettre beaucoup de troubles dans la mission.

Le père Quesnel , qui ne voit point de maux dont les Jésuites ne soient les auteurs, attribue ces divisions au père Domin, qui avait suivi en Hollande le comte de Crécy, plénipotentiaire de France au congrès de Ryswick (1). Il est pourtant certain , par les monumens même du parti, que long-temps avant le voyage du Jésuite, on avait porté des plaintes au pape sur les pratiques étranges des églises de Hollande. On voit par une lettre du sieur du Vaucelle, datée du zer Décembre 1691, et adressée au père Quesnel lui-même , qu'un religieux dominicain y avait été envoyé secrétement par l'internonce des Pays-Bas, en conséquence d'un ordre de Rome , et que son rapport était fort desavantageux au clergé hollandais (2). D'un autre côté, l'archevêque d'Ancyre, vicaire apostolique aux grandes Indes, s'étant rendu en Hollande pour les affaires de sa mission, avait rapporté que le mal y était à tel point, qu'il le jugeait presque irrémédiable: sur quoi Innocent XII avait établi une congrégation de dix cardinaux, pour procéder , avec le plus grand soin , à l'examen de cette affaire ; et dès-lors il fallut que le vicaire hollandais songeât sérieusement à se défendre.

Il le fit avec assurance , et il fut secondé, tant en France qu'aux Pays-Bas, tandis qu'à Rome l'agent Valloni faisait jouer tous ses ressorts pour déconçerter les congrégations. Toutefois dès la première,

ei

1

[ocr errors]
[ocr errors]
[ocr errors]
[ocr errors]

(1) Lettre à M. de Beauvais. (2) Procès du P. Quesnel,

p. 105.

[ocr errors]
[ocr errors]
[ocr errors]

qui se tint le 25 de Septembre 1699, il fut ordonné au vicaire apostolique de Hollande de venir se justifier à Rome. Effrayé de ce début, il chercha d'abord à différer son voyage , ou plutôt à ne le faire jamais. Il écrivit des lettres tournées de son mieux, et à l'internonce de Bruxelles, et à la congrégation des cardinaux. Toute son habileté fut inutile : on lui manda , pour toute réponse , que s'il ne partait incessamment , on nommerait un autre vicaire. Ses amis jugèrent alors que l'obéissance était de saison, et lui persuaderent de sacrifier ses répugnances personnelles, à l'intérêt de la cause commune. Il se mit donc en route au mois de Septembre de l'année 1700, accompagné du père Delbèque , augustin, et janseniste ardent. Une visite que lui rendit à Padoue le père Serry du même ordre , et l'estime qu'il témoigna pour M, de Fresne et toute la sainte famille, c'étaient les noms que portaient au delà des monls le parti et son chef, lui firent espérer qu'il trouverait de la protection jusqu'à son terme, dont il n'approchait pas sans crainte. Comme lous les brouillons qui croient toujours gagner à changer de supérieur, il espéra bien de Clément XI, qui venait de succéder à Innocent XII.

En effet, le nouveau pape reçut l'archevêque de Sébaste avec de grands témoignages de bienveillance, si l'on en croit le gazetier intéressé de Hollande qui eut grand soin d'en informer le public. Peu de temps après , M. de Sébaste eut une seconde audience, et le gazetier, bien salarié, en fit encore un article important de ses nouvelles : mais enfin le 18 de Mars 1701, il eut une tout autre audience des cardinaux Marescotti , Ferrari et Tanara , commis pour l'interroger. Le public n'apprit rien de celle-ci par le gazelier; mais l'agent Vaucelle informa les grands frères, qu'elle avait très-fort mortifié, qu'elle avait abattu le vicaire apostolique (1). Cependant on lui remit vingt-six chefs d'accusation, sur lesquels on lui ordonna de fournir ses défenses ; ce qu'il fit

[ocr errors]
[blocks in formation]
« PreviousContinue »