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Ils allèrent incontinent au lieu nommé le refuge de Forêt, où le père Quesnel avait un appartement presque ignoré: mais les gens de l'archeveque avaient le fil du labyrinthe ; ils vont droit au gîte , ils frappent

; à la porte, et Brigode ouvre. C'était un frère servant, plus têtu que rusé. On lui demanda où était le maitre. Il sentit alors sa bévue , et fit tant de bruit en répondant , que le maître entendit l'éveil, et eut le moment de s'évader : mais bientôt il éprouva de eruelles inquiétudes; il fil réflexion qu'il abandonnait quantité de papiers qu'il lui importait sur toutes choses de sauver. Il se rapprocha pour voir s'il n'y aurait pas moyen de le faire , vit qu'on emmenait Brigode en prison, crut tous les gardes retirés , et rentrá chez lui. Malheureusement quelques gens de l'archevêque étaient demeurés. Il alla se cacher derrière un tonneau que couvrait un paravent. On l'entendit sans doute , et on l'eut bientôt trouvé. Comme on avait peine à le reconnaitre sous l'habit séculier qu'il portait, on lui demanda s'il n'était point le père Quesnel. Il répondit avec simplicité qu'il s'appelait de Rebek. De Fresne , de Rebek , le père prieur , c'étaient là pour lui autant de noms de guerre et de pieux espédiens pour éviter les restrictions mentales et l'abominable équivoque. On ne laissa pas de saisir de Rebek , et on le conduisit à l'archevêché, où on le logea dans un chambre que l'on croyait fort sûre.

Mais dès qu'il se vit seul, il détacha un petit plomb des vitres, et il crayonna le billet suivant : Ne

soyez point en peine pour moi , je suis logé en bel air sur la cour des écuries. Une fenêtre regarde sur le jardin d'une auberge qui est entre l'archevêché et les Dominicains. Voilà tout ce que je puis vous dire , n'ayant ni plume , ni papier. Tout à vous. L'adresse était à M. Ernets, chanoine de Sainte-Gudule. Ce billet ne fut pas rendu , puisqu'on le trouva dans un coin des draps da prisonnier: mais l'industrie du reclus ne laisse pas douter qu'il n'en ait fait tenir quelque autre de même fabrique , quoiqu'il ait protesté , en plusieurs rencontres , qu'il avait été délivré par une espèce de miracle , sans avoir eu la moindre part au complot formé pour cela. Un gentilhomme français réduit à la misère , et plein d'espoir en la boîte qui vaut la pierre philosophale, fut l'ange qui délivra ce nouveau Céphas. La nuit du 11 au 12 Septembre, il commença , lui deuxième , à percer un mur de l'archevêché; et tous deux poussèrent le travail avec tant d'activité, que la nuit suivante , à une heure, l'oiseau n'était plus en cage. Mais la joie ne fut qu'imparfaite; ses papiers qu'on ne lui avait pas laissés en garde, ses leitres, ses libelles, ses minutes de toute espèce, demeurèrent en ôlage.

Le premier fruit de sa liberté fut un nouveau libelle intitulé, Motifde droit, qui fut brûlé à Bruxelles par la main du bourreau , avec deux lettres que n'eût certainement pas écrites Pierre tiré des mains d'Hérode. Quand on eut examiné son porte-feuille , M. de Malines le fit sommer de venir répondre en personne aux accusations intentées contre lui. La chambre qu'il avait occupée en si bel air, sur la cour des écuries , était peu de son goût, et la seule idée qu'il en conservait enflammait sa bile : il ne répondit aux citations réitérées que par des torrens d'injures. On ne laissa pas d'instruire son procès sur les que fournissaient par milliers ses propres écrits. Il fat jugé par contumace; et par sentence du 1o No

; vembre 1703, on le déclara excommunié, avec ordre de se retirer dans un monastère pour y faire pénitence jusqu'à la pleine satisfaction du saint siége, de qui seul il pourrait obtenir l'absolution ; défense encore de rentrer dans le diocèce de Malines, et d'y rien faire imprimer, sous peine de prison perpétuelle.

Son ressentiment fut tel qu'on pouvait l'attendre de la violence de son caractère. Il se déchaîna surtout contre la procédure , qu'on ne manqua point de rendre publique, et qu'il appela horrible, énor

monstrueuse , entassant tous les grands mots et les injures vagues à quoi l'on a recours au défaut de la raison et des récriminations fondées (1). Dans

preuves

me ,

(1) Idée du libelle intitulé , Procès du P. Quesnel.

toutes

toutes ces allégations néanmoins, il n'accuse nulle part d'infidélité les extraits qu'on a produits de ses papiers, et qui ont servi de fondement à sa condamnation. Ce sont des témoins qu'il ne put récuser. Pour répondre à ce témoignage désespérant , tout ce qu'il eut de mieux à dire, c'est qu'il est permis à chacun de jeter sur le papier les idées et les sottises même qui lui viennent à l'esprit. Sur quoi il se met à la torture ; il se tourne et retourne en tous sens, pour donner une interprétation supportable à ces idées et à ces sottises. On lui reprochait que jamais homme n'avait plus foulé aux pieds l'autorité des puissances légitimes ; qu'il s'était emporté avec la dernière insolence contre les rois et leurs ministres, contre les papes, les cardinaux, les évêques, contre toutes les personnes contraires à ses opinions. Il répondit que ce n'étaient là que des paroles un peu libres , échappées en parlant en confiance de quelques personnes et de quelques affaires publiques. Mais ce procès fameux , tel qu'on le voit imprimé à la confusion de quelques hommes dépourvus de pudeur au point de nier ce qu'avoua Quesnel même, est le titre irrefragable sur quoi la postérité plus généralement de jour en jour portera le jugement dont il n'est point d'appel.

Le père Gerberon et l'affidé Brigode furent plus mal servis que le père Quesnel. Brigode subit une prison de six mois, au bout desquels il était si maté, qu'il présenta une supplique, où, après avoir confessé à son archevêque qu'il s'employait depuis plusieurs années , tant a l'impression qu'à la distribution des livres du parti, il en demandait humblement pardon, et témoignait espérer de son pasteur, qu'à l'exemple de Dieu dont il tenait la place , il suivrait plutôt les mouvemens de la miséricorde que ceux de la justice. Il finissait par ces mots : J'ai la confiance que celui qui a commencé en moi l'ouvrage de ma conversion , l'affermira jusqu'au jour du Seigneur, et qu'avec le secours de la grâce , je ne donnerai plus aucun sujet de plainte contre moi. Qui n'eût pas cru sincères ces beaux témoignages de r pentir? Tome XII.

X

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M. de Malines lui rendit la liberté, à condition qu'il ferait une confession claire et nette de sa foi; qu'il donnerait cinquante florins en aumônes à quelques pauvres communautés, et qu'il se retirerait ensuite dans un monastère de Chartreux, pour y vaquer aux exercices de la piété pendant quinze jours ; qu'il y ferait une confession géné. rale, et qu'il ne remettrait jamais le pied dans le diocèse de Malines. Le pénitent promit tout, et n'exécuta rien.

Comme le père Gerberon était incapable de dissimuler ses sentimens, il demeura prisonnier , et l'on suivit son procès avec toute la maturité que demandait le nombre et la nature des griefs ; ce qui fit traîner l'affaire juqu'au 24 Novembre de l'année suivante 1704. Religieux bénédictin de la congrégation de saint Maur, d'abord il s'était sauvé du monastère de Corbie, sur le point d'y être arrêté prisonnier , dès l'an 1682 , pour différens libelles qu'il avait publiés en faveur de l'hérésie à la mode. Il se réfugia d'abord en Hollande, et se fit naturaliser à Rotterdam , sous le nom d'Augustin Kergré. Depuis ce temps-là , il erra dans les Provinces-Unies , et dans toute la Belgique , qu'il inonda d'écrits erronés sur les matières de la grâce. Le jansenisme n'a point eu de plus ardent ni de plus laborieux défenseur ; et il en aurait pu occuperla chaire pontificale , si sa droiture, inflexible à certains égards, avait convenu au chef d'un parti qui ne se soutient que par le déguisement : mais la franchise bizarre du père Gerberon , qui ne se fit pas scrupule , dans l'Histoire générale du Jansenisme , d'altérer les faits les plus notoires, abhorrait tout palliatif à l'égard de ses opinions. Il ne publiait point d'écrits , où il n'enseignât à découvert la doctrine des cinq propositions, comme on le peut voir dans presque tout ce qui est sorti de sa plume. Par-tout il soutient sans détour, que Jesus-Christ n'est mort que pour le salut des prédestinés ; que toute grâce médicinale est efficace par elle-même ; qu'il n'est point de grâce suffisante avec laquelle ceux qui

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restent dans le péché pourraient se convertir s'ils voulaient (1).

Une ingénuité si contraire à la politique du parti, lui attira souvent des reproches de la part de ceux qui ne tenaient pas moins que lui à ceite doctrine mais qui souhaitaient qu'on la proposat avec plus d'art et d'ambiguité, qu'on lui donnât au moins quelque air de thomisme. Quelques-uns voulaient même qu'on écrivît contre lui , afin de persuader au public que tous les augustiniens ne pensaient pas de la sorte. Le bénédictin n'en devint pas plus réservé. Convaincu que c'était retenir la vérité captive dans l'injustice, que de l'exprimer en des termes ambigus, et susceptibles de tous les sens qu'on voudrait leur donner , il continua de présenter le jansenisme à nu , et publia même que les thomistes ne connaissaient pas la doctrine de saint Augustin. Il ne fut content ni d'Arnaud qu'il accusait d'avoir molli sur la fin de ses jours, ni de Quesnel qu'il parut jalouser. Voici comment il parle de celui-ci dans une de ses lettres (2): S'il se voit avec complaisance le chef d'une nouvelle bande ceux qui croient aimer plus sincèrement la vérité, et à qui Dieu a donné quelques connaissances, seraient bien marris de s'y enrôler.

Cependant on cachait avec soin ces différens au public, où la mésintelligence des premières têtes du parti ne pouvaient que le couvrir d'opprobre, comme il est arrivé enfin , quand la saisie de ses renseignemens les plus secrets a

les plus secrets a produit au grand jour tous ces mystères d'iniquité. Quesnel poussa même la politique jusqu'à parler du père Gerberon, lorsqu'il fut condamné , comme d'un théologien exact et profond qui n'avait rien publié que de trèscatholique sur la grâce : fourbe inconséquent et gauche qui se prenait dans ses propres paroles , puisqu'en approuvant les sentimens théologiques du père Gerberon, qui professait sans détour le plus

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(1) La Vérité cathol. Vict. La Confiance Crét. Adumbrata. Eccl. Rom. etc. (2) Lettre du 19 Décembre 1700.

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