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cru jansénisme , il démontrait tout ce qu'il a dit luimême par la suite, pour persuader que des visionnaires peuvent seuls apercevoir dans ses Réflexions morales le fantôme du jansenisme.

L'archevêque de Malines , informé par un bref des intentions du pape , et assuré de la protection tant du roi très chrétien que de sa majesté catholique, donna ordre à ses officiers de pousser le procès. L'intrépide bénédictin ne voulut point d'autre avocat que lui-même pour plaider sa cause, demanda pour toute faveur qu'on le jugeât sans délai , et se montra prêt à subir toutes les peines qu'on voudrait lui imposer. Il subit plusieurs interrogatoires , où il ne put nier qu'il eût enseigné hautement les nouveautés proscrites, sur-tout depuis qu'il avait mis bas le froc , ni d'avoir déchiré de tout son pouvoir la réputation des papes, des princes , et de tous les ennemis de la nouveauté. Enfin le 29 de Novembre 1704, on porta la sentence, qui ne put encore lui être prononcée que huit jours après. Il y était condamné à faire profession de foi, à signer le formulaire , à abjurer la doctrine des cinq propositions, pour être ensuite renvoyé à son monastère , où ses supérieurs veilleraient à sa conduite, et le tiendraient enfermé jusqu'à ce qu'il eût pleinement satisfait pour la doctrine.

Voilà toute la rigueur de la sentence de Malines, dont les patrons du coupable , ou de ses erreurs , ont si injurieusement exagéré la violence. S'il essuya d'autres humiliations, il ne put s'en prendre qu'à l'opiniâtreté avec laquelle il refusa d'abord de se rétracter en aucun article, et de souscrire sans restriction le formulaire. Après ce refus , sa majesté très-chrétienne le redemanda comme son sujet, et le fit enfermer d'abord dans la citadelle d'Amiens, puis au château de Vincennes. La solitude , et toute la gêne qui accompagne la perte de la liberté, ne purent, durant six années, fléchir ce vieillard octogénaire. On ne doutait presque plus qu'il ne mourût impénitent, 'hérétique, et nommément excommunié, lorsque par une grâce , si rare sur-tout parmi ces préconiseurs désespérans de la grâce, il se sentit tout changé. Le Seigneur eut une pitié particulière pour une ame foncièrement droite , dont l'égarement était moins l'effet de la dépravation que des préventions qu'on lui avait données, et de la fermentation sans cesse fomentée dans son imagipation brûlante. Il demanda avec empressement à signer, et signa le formulaire, sans aucune restriction, le 10 d'Avril 1710, rétracta la doctrine de tous ses livres , et témoigna la plus vive douleur du long attachement qu'il avait eu pour les erreurs condamnées. On le mit aussitôt en liberté, et dix jours après, rendu à ses frères dans l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés , il ratifia de son propre mouvement tout ce qu'il avait fait à Vincennes. Il était temps qu'il se reconnût. A une obstination de plus de cinquante ans , enfin désavouée , il ne survécut pas dix mois entiers étant mort le 20 Janvier 1711, non sans des remords cruels , surtout à cause du grand nombre d'ames qu'il avait égarées, mais en même temps avec une ferme confiance dans les miséricordes du Seigneur, et avec une vivacité de repentir qui en peut expier le délai.

Dans l'année où le père Gerberon subit à Malines l'humiliation qui lui fut si salutaire, mourut à Paris , le 12 Avril 1704, le célèbre évêque de Meaux dont le nom seul fait mieux l'éloge que tout ce que pourrait produire toute autre plume que la sienne. C'est aux ouvrages immortels de Bossuet qu'il est réservé de représenter à nos derniers neveux la force et la hauteur de son génie , qui éclate sur-tout dans ses Oraisons funèbres, dans les Avertissemens aux protestans, dans l'Histoire des Variations , et dans le Discours sur l'Histoire universelle , chef-d'oeuvres qui n'eurent point de modèles, et qui désespéreront à jamais les imitateurs. Mais eût-on pu croire , avant la décadence d'une secte réduite à voler aux catholiques les grands hommes qui ne naissent plus dans son sein, eût-on pu croire que Bossuet , si fort au-dessus du panegyrique , eût besoin d'apologie, et sur la grave matière de la foi, lui qui fut jusqu'à

la fin de sa carrière le fléau de toute espèce de secte et d'erreur ?

Au reste, cette apologie n'est pas une œuvre difficile. Il ne s'agit que d'exposer l'historique de la calomnie , pour en faire retomber la honte sur ses auteurs(1). Quand les Réflexions morales de Quesnel commencèrent à donner du scandale , c'est-à-dire artssitôt qu'elles eurent acquis quelque publicité, M. de Noailles, passé du siège de Châlons sur celui de la capitale où se faisait le plus grand bruit, chargea quelques théologiens de revoir l'ouvrage qui occasionnait ces troubles parmi les personnes considérables par leur rang, aussi-bien que par leur capacité. On parla d'abord de le corriger. On crut mieux faire ensuite de rechercher l'approbation de M. de Meaux, Rien n'était plus capable de fermer la bouche à tous les critiques , que le suffrage d'un juge regardé depuis long-temps comme une des plus grandes lumières de l'église , déclaré généralement contre tous les novateurs , et de plus ami particulier de l'évêque de Chartres, M. Godet, le prélat de France qui était le plus hautement opposé au jansenisme. Ses liaisons, très-particulières aussi avec M. de Noailles , ne laissaient pas douter qu'il ne donnåt son approbation, s'il y avait quelque moyen de concilier ce bon offioe avec son honneur et sa conscience.

Cependant M. de Meaux, avant de rien promettre, exigea qu'on lui promît au contraire de mettre six vingts cartons, bien désignés, à un livre si justement suspect : on le lui promit. Là dessus , il essaya s'il ne

. pourrait pas donner un air de vérité à un assez grand nombre d'autres propositions , et les rappeler au sens catholique. Pendant qu'il s'occupait de ce travail, on faussa la parole qu'on lui avait donnée , et l'ouvrage reparut imprimé tel à peu près qu'auparavant, c'est-à-dire avec une très-petite partie des corrections dont l'on était convenu; sur quoi il demeura persuadé que ce livre n'étant plus suscep

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(1) Mém. Chron. et Dogmat. t. IV, p. 275 et suiy.

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tible des interprétations qu'il s'efforçait de lui donner , il devait supprimer ce qu'il avait jeté pour cela sur le papier, et l'on n'en ouit plus parler de son vivant; mais après sa mort, un quesneliste passionné, nommé le Brun, trouva le moyen de s'en procurer une copie , et la fit passer à un chanoine de Lille , qui la fit imprimer à Bruxelles. Ainsi traduisait-on en janseniste le prélat qui avait tenté de retirer d'un livre le venin du jansenisme, et l'on fit passer son projet d'apologie , ou plutôt de correction, pour une apologie formelle de l'ouvrage qui en demeurait infecté.

Le parti eut le front de faire valoir cette pièce comme un témoignage authentique du grand évêque de Meaux en faveur des Réflexions morales , dans un temps où il y avait encore peu de personnes à la ville et à la cour qui passent ignorer quels avaient été ses sentirnens à ce sujet. Il était difficile que les quesnelistes eux-mêmes l'eussent oublié. Le sieur Vialartavait écrit au père Quesnel, le 30 Janvier 1700, qu'il venait d'apprendre que M. de Meaux, comme bien d'autres , parlait mal des Quatre frères , ou des quatre volumes des Réflexions. L'abbé Couet vers le même temps, écrivant à M. Bossuet qui pressait dans l'assemblée du clergé la censure de cetle proposition, le jansenisme est un fantôme , s'exa primait ainsi : On connaît des personnes à qui vous avez dit que les cinq propositions sont dans le livre du père Quesnel. Vous n'aurez pas apparemment oublié, monseigneur, que vous avez encore déclaré depuis peu à un évêque de l'assemblée, que l'on trouvait dans ce livre le pur jansenisine. Ainsi parlaient alors les hommes les plus dévoués au parti, parce que le fait était notoire: mais le cours des années affaiblit toutes les notions , et il vient un temps où l'on croit peu risquer à les démentir. Si l'on se perd d'honneur dans l'esprit des personnes instruites, au moins reste-t-il une foule d'ignorans qu'il est facile de surprendre. Ainsi doit-on raison, ner dans une secte dont l'astuce et la fraude sont l'unique appui.

Plus violent de sa nature, ou par une longue babitude , le calvinisme rigoureux peut ici varier la scène. Dès l'année 1702, les huguenots des Cévènes, c'est-a-dire , du Vivarais , du Velay et du Gévaudan , plus nombreux qu'en aucune autre de nos provinces, se mirent en tête de rétablir l'exercice public de leur religion, dans les détroits presque impraticables de leurs montagnes. Ils s'assemblèrent d'abord en des lieux écartés, et comme ils n'avaient point de ministres, ils se bornaient à chanter leurs pseaumes (1), mais bientôt quelquesuns d'entre eux, paysans , ouvriers, tous absolument sans lettres, se dirent suscités du ciel, firent les prêches , et débitèrent mille extravagances qui leur acquirent plus justement que jamais le nom de fanatiques. Le mépris des lois sacrées entraîna bientôt l'infraction de l'ordre civil. Ils se plaignirent fort haul , qu'en haine de leur religion, on les surchargeait dans la répartition des impôts, et que le surplus qu'on les obligeait de payer n'allait qu'à la décharge des catholiques; sur quoi plusieurs de ces mutins refusèrent d'acquitter leur capitation. Les receveurs publics ne laissèrent pas de l'exiger, et firent des saisies dans quelques villages des Hautes-Cévènes , sur ceux qui faisaient le plus de bruit. Pendant la nuit, ces receveurs furent enlevés de leurs maisons et pendus à des arbres , avec leurs rôles au cou. Les auteurs de cet attentat, dans la crainte d'être reconnus, s'étaient déguisés en mettant des chemises sur leurs habits; ce qui leur fit donner le nom de camisars , qu'ils ont retenu jusqu'à nos jours.

Le marquis de Broglio , commandant de la province, et M. de Bâville , intendant, envoyèrent mainforte sur les lieux, et l'on arrêta les coupables , qui subirent le châtiment dû à leur crime. Cette exécution ne produisit rien moins que ce qu'on en attendait. Le supplice de quelques assassins fit croître à l'infini le nombre des perturbateurs publics. Ils

(1) Hist. de Louis XIV, par Reboul, an. 1702 et 1704. Journ: hist. du règne de Louis XIV,

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