Page images
PDF
EPUB

qu'il était dans le bois de Bronzat , et envoya deux détachemens , qui le joignirent auprès de Massane. De trois cents hommes qu'il avait avec lui, il en perdit deux cents. Ce coup de vigueur et d'intelligence fut le dernier nécessaire. La faction en fut absolument déconcertée. Les chefs sur-tout, ou pour mieux dire , les différens capitaines se voyant poursuivis avec un danger si particulier pour leur propre personne , vinrent la plupart se rendre successivement avec leurs troupes , à condition qu'on leur permettrait de passer à Genève. Enfin, Rayanet vint lui-même implorer la clémence du roi, et demander la même perniission. On la lui accorda comme aux autres. Ainsi la tranquillité fut entièrement rétablie, et les violens sectateurs de Calvin, faute de pouvoir, cessèrent d'exercer leur violence.

L'artificieux jansenisme au contraire mettait le comble à ses artifices , et tentait tous les expédiens pour s'insinuer 'et s'enraciner à la faveur de la supercherie et du patelinage : mais parmi toutes ses ruses , il n'y en avait point qui avançât mieux ses affaires que l'invention du silence respectueux. C'était principalement sur cette machine que portait la décision du fameux Cas de Conscience, qui avait renouvelé tous les troubles , et qui les augmentait de jour en jour. Clément XI l'avait condamnée aussitôt qu'elle était parvenue à sa connaissance. Cependant comme il n'avait publié à ce sujet que des brefs , énoncés même en termes généraux qui laissaient encore des subterfuges à la chicane , il jugea nécessaire de marquer d'une manière plus solennelle , et avec autant de précision que d'authenticité, jusqu’où les vrais catholiques doivent porter l'obéissance pour les constitutions pontificales reçues de toute l'église. Tel est le but qu'il se proposa , et qu'il atteignit assurément dans la bulle qui commence parces mots, Vineam Domini Sabaoth.

Après y avoir rapporté les bulles d'Innocent X et d'Alexandre VII,'il déplore l'opiniâtreté de ces hommes faux, qui peu contens de ne point acquiescer à la vérité, cherchent pour l'éluder tous les faux

fuyans imaginables , et ce qui est pire encore, ne rougissent point d'employer pour la défense de leurs erreurs, les décrets même portés contre elle par le saint siége apostolique; ce qu'ils ont fait principalement, continue le saint père, pour la lettre de Clément IX, en forme de bref , aux quatre évêques de France, et pour les deux lettres d'Innocent XII aux évêques des Pays-Bas : comme si Clément IX, qui déclarait dans ce même bref qu'il s'attachait fermement aux constitutions d'Innocent X et d'Alexandre VII, qu'il exigeait de ces quatre prélats une véritable et absolue obéissance, et voulait qu'ils souscrivissent sincèrement au formulaire d'Alexandre VII, avait réellement admis dans une affaire si importante quelque exception , lui qui protestait qu'il n'en aurait jamais admis aucune ; et comme si Innocent XII, en déclarant avec sagesse et précaution , que les cinq propositions extraites du livre de Jansenius ont été condamnées dans le sens naturel que

le texte offre d'abord, avait voulu parler , non du sens qu'elles forment dans le livre , qu que Jansénius a exprimé, et qui a été condamné par Innocent X et Alexandre VII, mais de quelque autre, sens différent ; et comme s'il eût voulu tempérer, restreindre , ou en quelque façon changer les constitutions d'Innocent X et d'Alexandre VII, dans le bref même où il déclarait en termes formels qu'elles avaient été et qu'elles étaient en vigueur, et qu'il demeurait fermement attaché à ces décisions.

Le pontife ensuite attaque directement le silence respectueux ; il fait observer que par ce subterfuge qui empêche de condamner intérieurement comme hérétique le livre de Jansenius, on ne quitte point l'erreur, mais on ne fait que la cacher; qu'on entretient la plaie , au lieu de la guérir ; qu'on se joue de l'église , loin de lui obéir; qu'on ouvre aux enfans de rebellion un chemin large pour fomenter l'hérésie. On en a même vu quelques-uns , ajoute le pontife , se porter à un tel excès d'impudence , qu'oubliant les règles, non-seulement de la sincérité chrétienne, mais encore de l'honnêteté naturelle , ils n'ont

pas craint d'assurer qu'on peut licitement souscrire au formulaire prescrit par Alexandre VII, quoiqu'on ne juge pas intérieurement que le susdit livre de Jansenius contienne une doctrine hérétique. Après cela, Clément XI prononce en termés exprès , que par le silence respectueux, on ne satisfait nullement à l'obéissance qui est due aux constitutions apostoliques.

Il serait difficile d'ajouter à la clarté de cette bulle. Cependant elle parut à peine , qu'on vit courir une lettre sous le nom d'un curé du diocèse de Paris, à un docteur de Sorbonne. L'auteur y disait avec plus d'effronterie apparemment que d'assurance véritable , qu'ayant lu et relu la bulle , il n'y avait rien trouvé qui décidât la contestation. Qui tenterait encore de convaincre des gens si aguerris contre la vérité ? La bulle ne parut pas toutefois aussi indifférente au lovaniste With , autre janseniste , qu'au curé conciliant du diocèse de Paris. Il confessa franchement que Rome ne laissait plus ni ressource, ni refuge ou subterfuge aux augustiniens : mais il s'en fallut bien que ce fût là pour lui une raison de se rendre.

Plus la constitution lui parut claire et nette, précise et décisive , plus il la jugea pernicieuse et détestable. Il en parla, il en écrivit comme d'une oeuvre de ténèbres , à laquelle il ne manquait plus rien, sinon d'être adoptée et prêchée par l'antechrist, et il la dénonça solennellement comme telle à toute l'église , qui frémit d'entendre de nouveau le langage de Luther.

Louis XIV ayant reçu cette bulle , la fit remettre à l'assemblée du clergé qui se tenait alors , puis à la faculté de théologie de Paris , qui l'une et l'autre la reçurent avec une soumission sincère. Sa majesté fit ensuite expédier des lettres patentes pour l'enregistrement. Elles furent présentées au parlement le 4 Septembre de cette année 1705 ; M. Portail , l'un des avocats généraux, donna dans son réquisitoire l'idée qu'on devait prendre tant de la bulle que de l'erreur qu'elle proscrivait. Il dit entr'autres choses,

que

que

la sagesse du roi l'avait engagé à demander au souverain pontife une dernière décision capable de tarir la source d'une doctrine empoisonnée qui se reproduisait journellement sous des faces nouvelles, et de dissiper à jamais les restes misérables d'une erreur qui , n'osant plus paraître à découvert , se fortifiait avec d'autant plus de soin à l'ombre de ses malheureuses subtilités, que la constitution dont on requérait l'enregistrement , décidait que les enfans de l'église doivent rejeter de coeur et d'esprit tout ce que l'église condamne , et que jamais il ne leur est permis d'approuver, par leur signature , ce que leur coeur désavoue ; qu'elle nous représentait les principes contraires , comme le comble de l'illusion ou de l'imposture , comme un tour artificieux employé par une opiniâtreté rebelle pour imposer à la religion, comme le dernier retranchement de l'erreur proscrite et fugitive , comme un asile toujours ouvert à la plus fausse doctrine, pour se sauver impunément en paraissant ne plus se défendre pour échapper aux traits de la censure en cessant de combattre ; qu'en conséquence, le saint père condamnait ce mystère frauduleux d'un silence purement extérieur, et souvent encore mal gardé, qui ne va ni jusqu'à toucher le coeur , ni jusqu'à soumettre l'esprit ; qui est plus propre à perpétuer l'erreur qu'à la réprimer; qui n'en cache le venin que pour le répandre plus librement dans les con jonctures plus favorables , et qui ne fait consister la foi qu'à ne pas contredire en public les décisions qu'on se réserve le droit de censurer en secret.

La bulle fut enregistrée, puis envoyée à tous les évêques du royaume, qui la publièrent chacun dans son diocèse. Il n'y eut que l'évêque de Saint-Pons qui osa se singulariser, au point de justifier les vingttrois prélats qui en 1667 s'étaient déclarés pour le silence respectueux. Son mandement fut condamné par le chef de l'église.

Quoique l'assemblée du clergé ett accepté unanie mement la constitution, le pape n'en parut d'abord que

très-médiocrement satisfait. Dupin dit à ce sys Tome XII.

Y

[ocr errors]
[ocr errors]
[ocr errors]
[ocr errors]
[ocr errors]

jet (1), que le cardinal de Noailles qui la présidait , avait déclaré dans le discours qu'il y prononça, que l'église romaine ne pretend pas être infaillible dans la décision des faits , même dogmatiques, qui ne sont point révélés : mais comme ce discours, quel qu'il pût être , n'avait point été inséré dans le cès verbal (2), il ne pouvait pas être censé avoir été adopté par les prélais , et par conséquent le pape ne pouvait pas en rendre l'assemblée comptable. 11 paraît seulement

par ce procès verbal, que les prélats commissaires, à la tête desquels se trouvait l'archevêque de Rouen, M. Colberi, établirent dans les séances des 21 et 22 Août , que les constitutions des papes obligent toute l'église lorsqu'elles ont été acceptées par le corps des pasteurs , et que cette acceptation des pasteurs se fait par voie de jugement. Comme cette clause , qui avait été approuvée par l'assemblée', pouvait dans les circonstances où on la mettait en oeuvre , s'interpréter d'une manière peu favorable à l'autorité du souverain pontife, Clément XI craignit qu'on ne l'ajoutât pas sans quelques Tues obliques, à ce qu'avaient fait les assemblées précédentes en de pareilles rencontres. Là dessus, il écrivit à Louis XIV en des termes qui marquaient toutes ses appréhensions ; il se plaignait que les évêques ne s'étaient pas tant assemblés pour recevoir sa constitution, que pour resserrer ou plutôt anéantir l'autorité du saint siége. Le monarque, aussi prépenu que le pontife contre la marche tortueuse de l'erreur, voulut que le président de l'assemblée , six autres archevêques et cinq évêques qui avaient eu la part principale aux délibérations, donnassent une explication signée de leurs mains, touchant la clause qui avait choqué le saint père.

En conséquence de cette explication, le cardinal de Noailles dressa une lettre officielle qu'il devait adresser au pape , et dont le roi se fit préalablement rendre compte par MM. de Pont-Chartrain et d'A

-.

[ocr errors]

(1) Hist. Eccl. du XVIIe siècle , t. iv, p. 499. (2) Actes de l'assemblée de 1705.

« PreviousContinue »