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légat apostolique, uniquement afin d'informerle saint siége du véritable état des missions, comme il le déclara le 5 Décembre de la même année , dans le discours qu'il fit à ce sujet aux cardinaux. Ce legat prit terre en 1703 à Pondichéri, passa de là aux Philippines, et par un vaisseau parti exprès de ces îles pour le conduire à la Chine, il y arriva le 8 Avril 1705. Il ne fut pas plutôt à Canton, qu'il insinua aux différens missionnaires qu'il fallait interdire aux néophytes l'usage des cérémonies , et qu'il se montra fort contraire aux Jésuites. Il disait souvent que ces pères n'avaient pas pris la vraie manière de planter la foi , et que leur méthode n'était suivie que par ceux qui avaient quelque intérêt à le faire. Il n'avait pas encore eu le temps de reconnaitre par lui-même l'état des choses ; mais il comptait absolument sur la parole des missionnaires de Paris , parmi lesquels il avait trouvé un prêtre de sa nation , nommé Appiani, qui n'avait pas peu contribué à leur gagner sa confiance.

Cependant comme ces amis avaient un crédit médiocre à la Chine, il fallut s'adresser aux Jésuites pour obtenir la permission d'aller à la capitale. Ces pères la demandèrent, et furent refusés deux fois. L'empereur leur dit même qu'il était dangereux de faire venir à la cour un homme à peine débarqué, qui n'avait nulle connaissance des coutumes de l'empire. Ils le sentaient aussi- bien que le prince ; mais ils voyaient aussi qu'on ne manquerait pas de leur imputer le refus, et ils firent tant d'instances, qu'il fut enfin permis au legat de venir à Pékin. Il y reçut même des honneurs qu'on ne faisait pas aux ambassadeurs des plus grands princes.

Cet accueil distingué fit concevoir au legat un projet admirable , à quoi rien n'eût manqué, si la justesse en eût égalé la grandeur: il ne se proposa rien de moins que d'établir à Pékin un nonce permanent , pour y être le supérieur de tous les missionnaires, et former une correspondance habituelle entre le chef de l'église et le premier potentat de l'Asie. Le légat en ayant fait l'ouverture par le moyen de quelques gentilshommes que l'empereur avait chargés de le visiter tous les jours, il fut sur le champ et très-sèchement refusé. Les plaintes qu'il fit à ce sujet, et quelques paroles indiscrètes échappées à son chagrin , firent soupçonner qu'il y avait du mystère dans son voyage. Il n'en fallait pas tant à une politique aussi ombrageuse que celle des Chinois, pour éclairer, comme on le fit dès lors, toutes ses démarches. Cependant l'empereur, très-habile dans l'art d'observer son monde, et fort modéré de son naturel, cacha son mécontentement, et daigna même lui expliquer les causes de son refus. Ce fut dans une audience extraordinaire qu'il lui accorda le 31 Décembre 1705, avec une marque de distinction et de condescendance dont il n'y avait point d'exemple à cette cour. Une incommodité survenue au patriarche, le mettant hors d'état de faire les prosternemens et tout le cérémonial d'usage , il en fut dispensé pour cette fois.

Il eut enfin le 29 Juin de l'année suivante , son audience solennelle, cette audience fameuse, et tournée en tant de façons par les partis divers. Il ne faut donc consulter ici ni les écrits des accusateurs, d'un laconisme affecté en ce point, ni ceux des accusés plus diserts , mais toujours suspects. Heureusement nous avons sur ce point capital le témoignage imparuial de l'évêque d'Ascalon, que nous avons déjà nommé don Alvare de Bénaventé de l'ordre de saint Augustin, et vicaire apostolique de la province de Kiangsi. C'est dans une lettre adressée à sa majesté catholique , que ce vertueux et zélé prélat expose la manière dont M. de Tournon s'est conduit à la Chine , en déplorant avec amertume les malheurs que les préventions de ce légat ont attiré sur les missions de cet empire.

Selon ce monument, le légat marqua d'abord à Tempereur, qu'il n'avait entrepris un voyage si long que pour remercier sa majesté, au nom du chef de tous les chrétiens, des grâces dont elle comblait les missionnaires , et de la protection qu'elle accordait à notre sainte religion. Ce compliment donna lieu

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au prince de lui dire, que nonobstant toute sa bonne volonté, il y aurait tout à craindre pour celte religion, si son premier chef, instruit par des ignorans, venait à faire quelque loi fondée sur des informations fausses; qu'il était impossible aux Européens de bien pénétrer le sens des livres et l'esprit des cérémonies de la Chine ; que pour cela, il voulait revoir les informations qu'on enverrait en Europe, afin de corriger les erreurs qui pourraient s'y trouver. Là dessus, le patriarche qui croyait l'évêque de Conon très-habile dans les sciences chinoises, le proposa comme plus capable que personne de se concerter avec sa majesté, qui l'agréa. L'évêque de Pékin et la plupart des missionnaires, qui connaissaient la capacité chinoise de M. Maigrot, furent effrayés quand ils apprirent cette résolution. Leurs alarmes ne se trouverent que trop fondées.

M. Maigrot ayant paru devant le monarque, on lui demanda l'explication de quatre caractères gravés au-dessus du trône : il n'en put lire que deux , qui étaient des plus ordinaires , et il n'en put expliquer aucun; il lui fallut même un interprète pour expliquer un écrit chinois qu'il avait à présenter. L'empereur marqua une étrange surprise de voir un homme dont on lui avait tant vanté la capacité , ne pouvoir s'expliquer lui-même, et rester muet le livre à la main. Tout ce que le vicaire eut à répliquer c'est que si le seigneur légat l'avait dit si capable, il le connaissait peu: il convint de plus qu'il n'avait jamais lu le traité du père Ricci sur les cérémonies chinoises, quoique dans son fameux mandement, où il en donnait une idée affreuse , il eût voulu paraître le réfuter pied à pied. L'empereur daigna cependant tenter de le faire convaincre que Tien , autant que Tienchu , signifie le Dieu du ciel : mais deux heures d'instruction ne servirent qu'à convaincre le prince qu'il est certain genre de préventions dont l'on ne revient jamais.

Dès que le vicaire apostolique eut été congédie, l'empereur fit expédier deux rescrits , l'un pour cet évêque, et l'autre pour le légat. Dans le premier,

selon l'usage de la Chine , où le souverain se fait un devoir de motiver tous ses ordres , le prince rappelait à l'évêque , outre son ignorance, son peu de sincérité au sujet d'une demande à laquelle il avait répondu qu'il ne savait pas si les chrétiens dont il avait la conduite, pratiquaient les cérémonies accoutumées. D'où il est clair, concluait le prince , que vous usez de déguisement avec moi-même. Ainsi vous êtes moins venu à la Chine pour y prêcher la loi chrétienne , que pour y brouiller. Jusqu'ici les Chinois ont embrassé le christianisme , parce qu'ils voyaient que tous les prédicateurs pensaient et parlaient de la même manière. A présent qu'il en est parmi vous qui par caprice, ou par le seul désir de l'emporter sur les autres, les accusent témérairement de mal expliquer nos cérémonies, c'est chercher, non pas à étendre votre religion, mais à la ruiner, et m'obliger à vous chasser de mon empire.

Le second rescrit, motivé à peu près de la même manière , ordonnait au legat de penser à son retour en Europe. Il lui fut signifié le 21 d'Août; et la manière peu mesurée dont il répondit, lui attira un commandement précis de sortir de Pékin le 28. Au reste, ce commandement n'avança point son départ, qu'il avait déjà fixé à ce jour-là : mais il parlit sans avoir fait la moindre démarche qui tendit à regagner les bonnes grâces de l'empereur. Ce prince en fut si offensé, qu'il fit aussitôt revenir des présens magnifiques qu'il avait destinés pour le pare, et qu'il avait déjà fait transporter à Canton. Il ne prétendait néanmoins mortifier que le légat. Par toute la terre, dit-il à cette occasion, il est des ministres qui se croient

. en quelque sorte souverains , et qui aiment mieux suivre leur propre sens que celui de leur maître. .

Un nouvel incident acheva de gâter les affaires. M. Maigrot, qui était resté à Pékin, écrivait souvent à un missionnaire de sa confidence , nommé Guetti. L'empereur en eut vent, et voulut voir les lettres, comme des pièces qui pourraient lui donner des lumières sur les desseins du légat. Guetti eut d'abord le courage de les déchirer; mais ensuite il perdit la

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tête , et dès le commencement de l'interrogatoire qu'on lui fit subir; il éventa tout le mystère ; il se coupa même dans ses réponses. Il déclara d'une part, que le pape avait envoyé le légat , afin de réduire les Jésuites qui désobéissaient à ses ordres, en tolérant les cérémonies et l'usage du Tren ; et de l'autre , que M. Maigrot était chargé d'étudier à fond les livres chinois , et d'envoyer ses extraits à Rome, afin d'ordonner là dessus. Cette contradiction, toute palpable qu'elle était, ne fut pas le trait le plus bonteux qui lui échappa. Il ne put cacher la jalousie , qu'il voulut bien prêter aux religieux des

ordres divers , qui tous , dit-il, se plaignaient en Europe de ce que celui des Jésuites se faisait appeler la Compagnie de Jesus. Enfin il nomma les deux gradués chinois qui avaient instruit M. Maigrot dans les sciences du pays. On les fit comparaître : ils protestèrent que le vicaire apostolique n'avait jamais voulu les écouter sur les matières qui étaient en contestation; et Guetti, bien corrigé de sa première bravoure confirma leur déposition. On interrogea de même le piémontais Appiani , interprète du légat, et quelques autres personnes de sa suite. M. Maigrot fut cité à son tour; ne pouvant nier des faits déjà si bien prouvés, il s'efforça de les adoucir. L'empereur ne voulut pas qu'on le pressât trop, parce que,

suivant les lois de l'empire , il n'aurait pu s'empêcher de le condamner à mort.

Sur ces procédures , le prince rendit un arrêt qui bannissait , avec M. Maigrot, les sieurs Mezza-Falcé et Guetti , comme des factieux capables de mettre la division et de causer des troubles dans la Chine. Il était en même temps ordonné à tous les Européens qui voudraient rester dans l'empire , de venir incessamment prendre des lettres patentes de l'empereur, qui examinerait leurs sentimens ; faute de quoi , ils seraient chassés par les gouverneurs des provinces. Cet arrêt fut signifié aux Jésuites eux-mêmes , sans que leurs remontrances ni toutes leurs instances pussent y rien faire changer. L'empereur se plaignit même de ce qu'ils lui avaient caché la conduite que

le

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