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le vicaire apostolique avait tenue dans le Fokien, et qui n'était venue à sa connaissance que par l'indiscrétion de Guetti. Cependant le légat était horriblement irrité contre eux : cette colère avait éclaté au moment qu'on lui avait signifié l'ordre de sortir de Pékin. Il s'était alors emporté , jusqu'à dire que tous les démons de l'enfer ne sauraient faire pis que les Jésuites; et quand il fut à Nankin , il leur écrivit en date du 18 Janvier 1707, une lettre qui assurément n'en fait pas des anges,

et qui ne tient pas non plus du langage angélique. Mais avec du zèle et de la piété, en combien d'écarts ne donne-t-on pas quand l'une est trop crédule , et l'autre précipité ? Pour ? remplir avec succès la charge de legat à la Chine, sur-tout dans ces conjonctures, il ne fallait pas moins de sang froid, ou plutôt de sens exquis et d'habileté, que

de vertu. M. de Tournon étant arrivé à Nankin, donna un mandement qui interdisait aux chrétiens de la Chine la pratique des cérémonies en l'honneur de Confucias et de leurs ancêtres, avec défense d'user du mot Kim-tien pour signifier le vrai Dieu. Il était naturel de publier en cette occasion le décret du saint siége : le légat n'en fit cependant aucune mention; ce qui donna tout lieu de croire que ce fut parce que ce décret n'était que conditionnel, c'est-à-dire, qu'il ne proscrivait les cérémonies que supposé qu'elles fussent, comme on l'avait accusé, superstitieuses et idolâtriques. Les partisans du légat répandirent en Europe, qu'il avait usé de cette réserve de peur d'irriter davantage le monarque chinois : mais le mandement du legat était beaucoup plus opposé que le décret de Rome aux déclarations de ce prince , et par conséquent plus capable de l'irriter. En effet, l'empereur se tint pour outragé par cette publication, et sitôt qu'il en eut nouvelle, il dépêcha un de ses officiers à la poursuite du légat, qui déjà était à deux cents lieues de distance, pour le faire conduire à Macao , et l'y mettre sous la garde des Portugais , avec défense de le laisser partir. Le mandement n'intrigua pas moins les mission

Tome XII.

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naires, qu'il n'avait offensé la cour. Evêques , prêtres, et religieux des ordres divers , tous persuadés, à un très-petit nombre près , qu'il allait entraîner la ruine entière de l'évangile à la Chine, et que le légat s'était laissé surprendre , interjetlèrent appel au saint siége , tant de l'exécution du mandement, que de l'excommunication dont ils y étaient menacés : mais soit que le souverain pontife crût devoir soutenir l'honneur de sa légalion, avec les démarches de son légat, soit qu'il eût véritablement donné au légat quelque instruction secrète d'après laquelle il avait agi, soit bien plutôt qu'il eût jugé depuis ne pouvoir mieux faire dans les circonstances , que de supprimer des usages qui occasionnaient tant de division et tant de scandales, il approuva le mandement, sans avoir égard à l'appel, en déclarant néanmoins qu'il ne prétendait rien ajouter au décret du 20 Novembre 1704, portant que le saint siége ne prononçait point sur la vérité des exposés. Il fit écrire ensuite aux généraux des Dominicains , des Franciscains , des Augustins et des Jésuites, qu'ils eussent à intimer à leurs religieux de la Chine , que son intention était qu'ils obéissent à l'ordonnance du cardinal de Tournon. On venait de lui donner la pourpre ; c'était la récompense de ses bonnes intentions, et la suite assez naturelle de l'approbation de son mandement.

Rome , après tout, ne pouvait pas sagement procéder d'une autre manière; il ne lui était pas possible de juger la chose au fond. C'était une question purement historique sur un fait qui se passait à l'autre bout du monde, et qui tenait à une langue inintelligible en Europe ; aussi Rome n'eut-elle pas grand égard à l'espèce d'autorisation que lui envoyèrent signée de leur main, et datée du 8 Mai 1700, le père Alexandre, le sieur Dupin et quelques autres docteurs de Paris, qui prononçaient magistralement que le saint siége pouvait condamner en toute sûreté, et d'une manière absolue , les cérémonies chinoises, comme fausses, erronées, favorisant l'idolâtrie, etc. Il est vrai que l'autorité de ces docteurs, très-connus à Rome par le catalogue des livres défendus , n'y.

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était pas d'un grand poids : mais indépendamment de tout préjugé, Rome avait parfaitement connu que sa propre autorité pouvait bien porter une défense absolue, mais non pas prononcer absolument et doctrinalement sur le fond même des points contestés. La question roulait , non pas sur des faits dogmatiques , ou sur le sens des écrits d'un théologien dont ses juges naturels entendissent la langue , mais sur un point d'histoire, ou plutôt de conjecture, sur l'esprit dans lequel des peuples éloignés de quatre à cinq mille lieues pratiquaient leurs cérémonies , et sur quelques mots dont le sens était inconnu à ceux qui avaient à prononcer : on ne pouvait tirer ces lumières que du fond de l'Asie par le moyen des missionnaires qui avaient blanchi dans ces contrées ; et ces missionnaires, partagés de sentiment autant que d'inclination et d'intérêts , demandaient eux-mêmes les lumières et les décisions de Rome. C'est pourquoi le saint siége apostolique autant gouverné par l'esprit de sagesse que par l'esprit de vérité , s'est borné à régler le point de police , comme étant maître de la discipline , sans toucher au fond de la question, où il ne pouvait pénétrer. Au reste , la suppression des cérémonies, quoiqu'elle pût nuire au progrès de l'évangile , fut ordonnée avec beaucoup de sagesse. Le moindre sujet de douter si elles étaient idolâtriques, l'animosité que le partage de sentiment augmentait de jour en jour parmi les missionnaires, les qualifications de fauteurs de l'idolâtrie et d'adulateurs des rois idolâtres, les infidèles témoins de ces divisions scandaleuses , et le christianisme livré à leurs dérisions e'était là sans contredit le plus grand dommage qu'il pût souffrir; et pour y mettre fin, il n'y avait point de considérations sur lesquelles on ne dût passer.

M. de Tournon , remis à Macao entre les mains des Portugais , n'eut pas à se féliciter d'être sorti de celles des Chinois. Outre la rivalité de juridiction entre ce légat du saint siége et le métropolitain portugais de ces extrémités de l'Asie, tous les Portugais étant personnellement irrités contre le légat , qui

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durant son séjour à Pékin avait présenté une accusation qui tendait à leur ôter Macao , et à faire ehasser leur nation de toute la Chine , on conçoit qu'ils eurent peu de ménagement pour lui et pour les

personnes de sa suite. Ils ne permettaient à aucune d'elles de sortir , sans être accompagnée de surveillans très-incommodes. Ils lui signifièrent de la part du vice-roi des Indes portugaises, de l'archevêque de Goa et de l'évêque de Macao , défense de faire aucun acte de juridiction, en qualité de visiteur et de légat d latere , dans tous les lieux dépendans du Portugal. Il riposta par des excommunications , qu'il fit afficher de nuit contre l'évêque de Macao, le capitaine général, et cinq ou six autres Portugais qualifiés. Cette conduite sans doute ne fit pas finir sa captivité, dans laquelle il mourut au mois de Juin 1710, avec les sentimens de piété qu'il avait toujours fait paraître. Les excès du zèle dans les ames véritablement pieuses, ne proviennent que des bornes de leurs lumières ; et Dieu ne les juge pas sur des lumières qu'ils ne sauraient avoir , mais sur la droiture de leurs intentions.

Les horreurs vomies à l'occasion de la mort du cardinal de Tournon, contre les missionnaires qui n'étaient pas de son parti, sont trop connues, porr nous dispenser d'en toucher un mot. Le livre du témoignage de la vérité (1), les anecdotes de la Chine, et les fastes du jansenisme, publiés de nos jours sous le titre d'Abrégé de l'Histoire ecclésiastique, représentent le cardinal de Tournon comme un martyr, et les missionnaires jésuites comme ses bourreaux. Ce dernier auteur ose même avancer(2), qu'avant la disgrace du prélat, et lorsqu'il était encore à Pékin dans l'attente d'une audience qu'il devait avoir de l'empereur, il se sentit empoisonné en soupant ; que le prince , informé des circonstances, ne douta point que les Jésuites n'eussent fait le coup; qu'il ordonna d'informer, et que le cardinal arrêta

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(1) Témoignage de la vérité, pag. 231. (2) Hist. Eccl. de Racine , t. xiv, p. 34 et 35.

les poursuites par honneur pour la religion : fiction contradictoire , qui dès là se détruit elle-même. L'empereur , selon cet écrivain , ne doute pas sur les auteurs du crime, et selon cet écrivain aussi , il n'a pas encore fait informer : le cardinal a le crédit d'arrêter les poursuites , et l'on a vu quel était son crédit dans cette cour; on sait tout ce qui s'y passe, tout ce qu'on y pense , tout ce que le prince même a dans l'ame, et ce sont les calomniateurs attitrés de tous les orthodoxes de France, qui pénètrent ces mystères à la Chine. Ils font même faire des révélations et des confidences aux sectateurs ou fauteurs de leur hérésie (1), par un prélat vertueux qui a passé constamment pour la détester , qui a toujours eu en horreur leur rebellion contre les décisions de l'église. Ainsi l'honneur même du cardinal de Tournon veut qu'on regarde ces prétendus confidens, comme des aventuriers et des faussaires. En voilà bien assez contre une imputation regardée enfin comme calomnieuse par le monde entier, à la seule exception des hérétiques, et des simples abusés par les hérétiques.

Ils se flattaient, n'en doutons point, ces sectaires menteurs, de tourner, à force d'impostures , toute l'animadversion du siège apostolique contre les crimes supposés aux missionnaires de la Chine , de se faire regarder comme les défenseurs de ses décrets de discipline , tandis qu'ils foulaient aux pieds les décisions dogmatiques qu'il avait infiniment plus à coeur, et à la faveur de cette diversion , d'échapper aux foudres de Rome , ou du moins de sauver le palladium de la secte, si l'on peut s'exprimer ainsi , c'est-à-dire , le livre des Réflexions morales , qui en faisait la dernière ressource. Leur espoir fut vain, La colonne de la vérité ne tire pas son appui des suppôls de l'erreur. L'église rejette les services des sectes, ou du moins ils ne leur gagnent point sa faveur , et ne leur en obtiennent même aucun ménagement. A la confusion des calomniateurs de l'église

(1) Anecd. t. 111, p. 38, 39, 40, 41.

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