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ne transmit à d'autres un pareil ordre, je lui répondis , en affectant un air calme, que j'allais de suite m'en occuper. Il disparut. Maitre de ce secret affreux, je ne le confiai à personne.

Je ne fis point fermer les portes du magasin de Grenelle, je n'en pris point les clefs; je laissai continuer l'évacuation commencée dans la journée.

J'ajouterai maintenant, Monsieur, que cet ordre ne peut m'être venu des bureaux de l'artillerie , dont tous les officiers me sont connus ; que je savais déjà que le ministre de la guerre et le général en chef de division de l'artillerie avaient quitté Paris depuis plusieurs heures , et que tous les officiers d'artillerie de la direction générale étaient réunis au Champ-de-Mars , où ils s'occupaient de l'évacuation ordonnée.

Le major d'artillerie, MAILLARD DE LESCOURT,

( Extrait de la Gazette de Berlin , du 5 avril 1815.)

Au Prince de Schwarzenberg.

J'ai l'honneur de transmettre à Votre Excellence la réponse que j'ai cru devoir faire aux insinuations de Buonaparte. Elle verra entièrement le fonds de mes pensées. J'ai l'orgueil de croire qu'elle ne me trouvera pas indigne du commandement qu'elle a eu la bonté de me proposer. Je n'aurai pas la fausse modestie de refuser de donner à mon Roi l'éclatant témoignage de ma fidélité et de mon dévoûment. Heureux, en versant mon sang pour sa cause, d'effacer le souvenir des

services que j'ai trop long-temps rendus au plus ingrat et au plus perfide des hommes! Je suis , etc.

Signé, MARMONT, duc de Raguse.

A M. de Caulaincourt.

MONSIEUR;

Buonaparte, après m'avoir abreuvé d'outrages, vous rend l'intermédiaire des propositions qu'il croit devoir me faire. Il pense me rappeler à lui par des promesses et des flatteries : j'ai trop appris comment il savait allier le mépris et les faveurs, pour être étonné de son dernier message. Puisque vous êtes chargé, Monsieur, de lui transmettre ma réponse , je vais vous faire connaître avec franchise mes sentimens, afin que celui que vous appelez votre maître, se dispense de faire auprès de moi de nouvelles instances. Vous savez, Monsieur, avec quel dévouement j'ai servi Buonaparte, tant que ses destinées ont été liées à celle de la France. Depuis plusieurs années, je ne me dissimulais ni l'injustice de ses entreprises , ni l'extravagance de ses projets, ni son ambition, ni ses crimes, mais il était le chef de l'Etat, et ses succès, quelque coupable qu'ils me parussent, me semblaient préférables pour la patrie, à des revers qui, en augmentant les excès de sa fureur, pouvaient précipiter la France sous le joug de l'étranger. Buonaparte ne peut nier luimême l'importance des services que j'ai rendus à l'armée. Il n'a jamais été dans mon caractère d'étaler mes faits d'armes; mais je puis dire que quelques journées de gloire recommandent peut-être mon nom à l'histoire. Une témérité payée par les plus éclatans désastres, amena toutes les armées de l'Europe dans le cæur de la France. Je soutins avec ardeur , quoiqu'avec des forces inégales, le choc de la division qui me fut opposée. Buonaparte avait laissé Paris sans défense. Je courus couvrir la capitale. J'arrive avec mon corps, au moment où une armée de 120 mille hom. mes se précipitait sur elle : c'était fait de la première citė du monde. La valeur de la garde nationale de Paris n'avait fait qu'irriter les vainqueurs , lorsque le prince de Schwarzenberg et M. de Nesselrode me déclarérent

que

la ville pouvait être sauvée par une capitulation. Je traitai d'abord pour le salut d'un million d'hommes, et j'eus le bonheur d'entrer en négoarrachai le serment à nos ennemis, et je fis céder ainsi l'intérêt de ma patrie au sentiment mal éteint d'une ancienne amitié. Voilà le seul tort que ma conscience me reproche. La France a reconnu dans Louis son roi, son père, son sauveur ; c'est Louis qui a sauvé la France des suites ordinaires d'un envahissement. La conquête donnait aux puissances le droit de se partager un pays qui depuis vingt ans leur arrachait toutes leurs richesses, toute leur puissance. Le nom de Louis les a appaisées ; à ce nom sacré, elles ont déposé leurs armes. Ainsi Louis , absent, sans armes, sans soldats, revêtu de cette seule force que donnent la vertu et l'ascendant d'un pouvoir légitime, a reconquis, sur l'Europe en armes, la paix la plus extraordinaire dont jamais l'histoire ait gardé la mémoire.

le salut de la France entière. Un juste ressentiment animait les Souverains alliés, jls le sacrifierent au désir d'acquérir une gloire plus sublime que celle des conquêtes; ils m'apprirent que le tyran du monde une fois renversé, leurs ressentimens s'éteindraient. J'osai alors porter un coup-d’æil scrutateur jusque sur les secrètes pensées des souverains; j'osai dire qu'il existait une famille entièrement regrettée en France, que recommandaient des siècles d'une gloire pure, dont le nom, lié à tous les souvenirs de bonheur et de prospérité, retentirait d'un bout de la France à l'autre , aussitôt qu'une bouche l'aurait nommé. Je vis, à la réponse que j'obtins, que j'avais capitulé, non avec nos ennemis, mais avec nos libérateurs. Je fis alors une faute immense, et c'est la seule que je me reproche en ce moment : j'eus la faiblesse d'exiger la conservation des jours de Buonaparte. J'en

ciation pour

Je me suis voué sans réserve à la défense de mon véritable souverain ; je l'ai honoré dans la prospérité, je lui serai fidèle dans son infortune; et dussent ses revers être aussi durables que je les crois passagers, ma vie s'éteindra à ses côtés ; heureux de voir couler, pour sa conservation, la dernière goutte de mon sang!

Voilà, Monsieur, mes sentimens et ma justification. Vous savez si le règne du Roi a pu en affaiblir l'essor: ce règne , si merveilleux dans sa brièveté ; ce règne, le sujet de notre admiration, de notre amour, de nos larmes; ce règne , l'éternel objet de la méditation des princes, le désespoir du tyran, ira déposer dans la postérité, en faveur de ceux qui contribueront au retour des Bourbons, et contre les coupables partisans de l'usurpateur. Je vous le dirai , Monsieur, avec toute la franchise qui fait le fonds de mon caractère , je n'ai recherché et je n'attends l'approbation ni de Buona

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parte , ni de vous, ni des hommes qui vous ressemblent. J'ai été étonné, je l'avoue, d'entendre le compagnon d'enfance du duc d'Enghien me reprocher d'avoir abandonné Buonaparte pour un Bourbon. J'excuse ceux qui ont admiré ce héros sanguinaire, jusqu'au règne de Louis XVIII ; mais je crois prévenir le jugement de l'histoire, en vouant au mépris et à l'exécration quiconque a quitté le Roi pour s'attacher. à Buonaparte.

Je vous déclare, Monsieur, que les låches ennemis de la patrie sont, à mes yeux, indignes de pardon et de pitié. Je pense que la nation doit, pour éviter un reproche éternel, les repousser pour toujours hors de son sein. Vous

voyez ,

Monsieur, par la franche énonciation de mes principes, si Buonaparte peut encore songer à me séduire. Dites à l'assassin du duc d'Enghien et de Pichegru, dites au perturbateur de l'Europe, dites à celui qui plonge la France dans le sang et dans les larmes, dites au violateur du droit des gens et de tous les traités, dites au plus parjure, au plus perfide, au plus coupable des mortels, que le serment que j'ai prêté à mon Roi sera , dans

peu

de jours, scellé du sang des traîtres ; qu'il n'y a plus rien de commun entre moi et le 'persécuteur de ma patrie ; que mon bras va bientôt conduire l'étendard du lis jusque dans la capitale ; que ma vie est désormais consacrée à rallier autour du drapeau blanc, les sujets fidèles et les sujets égarés. Annoncez-lui, de la part de l'Europe entière , que le sang versé par les assassins, va retomber sur leurs têtes, et que le jour de la vengeance approche.

Signé, MARMONT.

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