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Manifeste du Roi d'Espagne.

Madrid, 2 mai 1815.

LE ROI.

Louis XVI, l'un des meilleurs Rois qu'ait eus la France, fut la victime qu'une cabale de cruels régicides sacrifia à son ambition, en jetant l'épouvante et la terreur dans le monde entier, et en plongeant la France dans la plus vivedouleur lorsqu'elle vit s'éteindre le chef de l'ancienne dynastie des souverains de la maison des Bourbons; de ces souverains que l'histoire nous présente sous les surnoms de Pieux, de Bien-Aimés, de Pères du peuple; de ces souverains qui, en servant Dieu et le faisant servir, maintenaient dans leur royaume la justice, la paix et la tranquillité, qui font la prospérité des Etats, et sont le but des efforts de tout gouvernement; de ces souverains qui se reconnaissaient responsables envers leurs peuples de leur temps, de leurs veilles et de leur amour ; de ces souverains enfin qui , appuyant leur gloire sur la félicité de leurs Etats, élevèrent leur royaume, d'abord puissance du second ordre, au rang distingué de puissance dominante en Europe. La tête de Louis XVI tomba sous le couteau fatal. Ses vertus royales, abandonnant la France , trouvèrent un asile dans l'âme de Louis XVIII ; et des lors ce malheureux royauine devint le théâtre sanglant de l'anarchie et des factions. Elles variérent dans leur forme, mais elles s'accordèrent toujours dans le système de sacrifier la prospérité publique à leur propre conservation, et se succédant les unes aux autres, elles enfantèrent la tyrannie de Buonaparte, qui demeura maître du pouvoir 'arbitraire jusqu'alors exercé par plusieurs.

A l'aide de la séduction, de la force , il fut proclamé Empereur par le peuple français; et, favorisé par ses succès militaires, il obtint d'être reconnu comme souverain par les différens Etats de l'Europe, qui cependant n'avaient pas le pouvoir d'altérer les principes éternels de la justice, et qui pouvaient encore moins méconnaître l'obligation de soutenir ses principes, pour ne pas aventurer l'indépendance et la consarvation de leurs sujets, premier objet de l'attention de tous les gouvernemens.

L'Europe prit les armes; le ciel ne pouvait manquer de favoriser l'entreprise de ces premiers souverains, si fortement réclamés par la morale , la religion, l'humanité. Les nations commencèrent à respirer en liberté quand elles virent leurs droits consacrés dans le traité de Paris. Et voilà les titres sur lesquels Buonaparte appuie son droit à la couronne de France et sa prétention à la recouvrer, à l'aide de la partie démoralisée de cette nation, en plongeant dans les larmes et la douleur la partie saine qui soupire après le moment où elle pourra vivre sous les auspices du juste, du clément Louis XVIII.

Aprés que, par les efforts de la fidélité et de la valeur de l'Espagne, en harmonie avec les efforts des autres puissances, les chaînes qui me retenaient à Valençay furent brisées, je sortis de cette résidence pour mn'établir au milieu de mes sujets comme un père au milieu de ses enfans , Espagnols! au plaisir de me voir

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les mæurs,

au milieu de vous, se joignaient la résolution et la douce espérance de réparer, pendant une longue paix, les ravages de la guerre la plus dévastatrice et la plus sanglante. Je n'étais affligé que par la difficulté de cette entreprise. La guerre a dépeuplé mes provinces; elle avait laissé incultes les terres les plus fertiles ; elle avait rendu le commerce stagnant; elle avait affaibli les arts, corrompu

altéré la religion et Oté aux lois toute leur force. Quels objets plus graves et plus dignes d'occuper l'attention d'un souverain qui n'est pas né pour lui, mais bien pour travailler à la prospérité des peuples que la divine Providence confie à ses soins et å sa vigilance? Qu'il faut peu de temps pour détruire l'ouvrage de plusieurs siècles! Que de difficultés à surmonter pour le rétablir ! Je m'étais promis, cependant, de les vaincre toutes avec de la constance, à l'aide d'une paix permanente et des veilles d'un gouvernement paternel protégé par la Providence.

Mais, dans ses impénétrables desseins, elle a permis que Buonaparte revînt troubler l'Europe et se déclarer encore son ennemi, en rompant les résolutions du traité de Paris. Ainsi, la nouvelle guerre préparée par Buonaparte, justifie les mesures prises aujourd'hui par les divers cabinets, qui se trouvent tout naturellement exemptés de toute obligation à son égard. Le bien et l'avantage de la France et la tranquillité générale furent l'objet de ces transactions; elles eurent en effet pour résultat de rétablir sur le trône la dynastie dépouillée, et d'y placer le juste, le désiré de ses peuples, le conciliant et pacifique Louis XVIII.

Ainsi la guerre , provoquée par l'agression de Buonaparte, est justifiée, non-seulement par l'obliga

lion imposée à tout souverain de maintenir ses garatties et ses alliances, mais encore par les devoirs sacrés que lui impose l'institution de la souveraineté.

La guerre est sans doute un grand mal; aucun gouvernement ne doit l'entreprendre, si ce n'est pour préserver ses peuples de calamités plus grandes que la guerre elle-même. Espagnols ! c'est ici le cas où nous nous trouvons. Après son agression contre la France et son légitime souverain, après avoir rompu le traité : qu'il avait consenti, Buonaparte soutient qu'il n'a offensé personne, qu'il a seulement recouvré ses droits légitimes, que les souverains ne peuvent pas les mettre en discussion, et qu'il veut vivre en paix avec tout le monde.

En semblable circonstance personne ne saurait hésiter sur le choix d'un parti : toute l'Europe a pris le parti le plus sûr, le plus avantageux et le plus honorable. Toute défiance a disparu entre les puissances qui, daus le danger commun, ont réuni" leurs intérêts. La Prusse ne sera point passive spectatrice des revers de: l'Autriche; l'Autriche ne regardera point avec indifférence le sort de la Prusse. La Russie ne permettra pas que le midi de l'Europe soit divisé en héritages pour nourrir des esclaves couronnés. L'Angleterre persis. tera à ne pas souffrir qu'on compte de nouveau au nombre des souverains ce guerrier qui eut l'audace de don) ner des lois aux mers ,

tandis que tous les vaisseaux français restaient bloqués dans ses ports.

Espagnols ! nous avons à soutenir une guerre ordonnée par la loi suprême de tous les gouvernemens: elle est innocente et parfaitement juste, parce qu'elle est combinée pour le bien des peuples et pour la sûreté

des souverains appelés à les gouverner par la Provi: dence et par la loi fondamentale des Etats. Cette guerre est préparée avec prudence, parce que les moyens que les puissances coalisées ont pris et prennent encore pour reconquérir la paix de l'Europe, doivent être conformes à la gravité et à l'inportance de l'entreprise. Cette guerre est surtout nécessaire, parce que les corps nationaux, de même que les individus, ne peuvent oublier la loi de leur propre conservation.

La nécessité de la guerre ne résulte pas de ce seul principe. Espagnols! vous devez aussi considérer comme un besoin impérieux, celui de lutter contre l'auteur du plan impie dressé pour détruire l'ouvre de Jésus-Christ, et achever dans deux ou quatre ans ce qu'il appelait dans ses instructions à Cervalloni : æuvres de tromperie. Voilà ce qu'est Buonaparte, qui, non content d'être une source de calamités, voudrait qu'on les supportàt sans appui, sans consolation, sans espérance d'un meil. leur sort, enfin, sans le secours de la tendre, officieuse et compatissante religion catholique. Ils ne conviennent pas à Napoléon, des dogmes qui condamnnent le droit de la force, l'unique droit qu'il reconnaît. Ces dogmes, qui prêchent la justice et l'équité, ne peuvent plaire à l'usurpateur des trônes. Ils ne conviennent point enfin à celui qui soutient que les noms de juste, d'équitable et de vertueux, appartiennent exclusivement aux conquérans.

Espagnols! la justice, la prudence , la loi de la défense et la religion, commandent également cette guerre pour délivrer la France et son trône du joug de l'oppression sous lequel ils gémissent, et pour conquérir la tranquillité et le repos du monde. Les conseils

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