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Louis XVIII a-t-il été imposé par l'étranger

au 30 mars 1814, et la France doit-elle repousser aujourd'hui les secours de l'étranger pour secouer le joug de la tyrannie ?

Par l'auteur de Buonaparte au 4 mai.

Comme de certaines choses qui sont atroces dans l'intention peuvent paraître risibles à force d'absurdité, il faut dévouer, en passant, à la dérision publique, ce paradoxe ou stupide ou impudent qui est devenu, par je ne sais quel artifice , le préjugé de beaucoup d'honnêtes gens trop crédules : Louis XVIII est un Roi imposé par l'étranger.

Remarquez cependant que les mêmes hommes qui colportent ce bas mensonge, disaient, il y a quelques mois , que l'étranger n'avait pas pensé à rétablir Louis XVIII, et qu'ils disaient alors la vérité pour la première fois. Non réellement, l'Europe ne promettait point Louis XVIII, et la France ne l'attendait plus. Elle était trop accoutumée à sa servitude, et trop avilie pour cela ; cette cause si juste , si malheureuse et si touchante , n'intéressait plus qu'un petit nombre de caurs généreusement obstinés, qui s'étaient attachés à l'infortune de leurs rois à mesure qu'elle devenait plus irrémédiable, parce que c'est le propre des âmes vertueuses de ne rien aimer autant que la vertu opprimée. Qu'arrive-t-il? je m'en rapporte aux esprits droits et sincères; cet homme, auquel il manque les qualités les

plus communes du dernier des hommes, un peu de droiture et surtout un peu de sens, cet homme attire sur le pays qu'il a soumis une guerre épouvantable, d'autant plus épouvantable, qu'elle est la guerre légitime des peuples insultés contre leur agresseur , et qu'elle a le droit affreux des représailles. Cette guerre, servie par une Providence vengeresse, dont la main ne peut se méconnaître, finit

par
éclater sur vous,

et cependant elle ne vous anéantit point. Vous n'êtes pas contraints, comme les habitans de Moscou , à incendier vos maisons, à égorger vos filles, comme ceux de SarTagosse , pour les soustraire à la brutalité de l'ennemi, à vous nourrir de la chair humaine, de la chair encore palpitante de vos frères. L'Europe en armes arrive sous vos murailles ,et vous exhorte à être heureux. Je prends Dieu à témoin qu'elle ne vous demanda pas autre chose! Que dites-vous alors , et bien librement sans doute, il vous en souvient? Aucune pensée ne fut gênée, aucune affection ne fut froissée , aucune opinion ne fut combattue par une autre force que celle de la raison et du sentiment. Vous criàles vive le Roi, comme vous auriez crié vive l'Empereur; et ce magnanime Alexandre vous répondit : Ce que vous voudrez , même Napoléon; car il ménageait jusqu'à vos penchans les plus inexplicables et les plus honteux. Vous répétiez vive le Roi , et vous le répétiez avec un élan , avec une ivresse qui se communiquaient à cette grande famille, étrangère sans doute, mais protectrice, dont vous receviez la liberté. Ce ne sont pas eux qui ont ramené le Roi, vous le savez trop bien; mais, libres pour la première fois, vous avez demandé le Roi quand vous avez pu le rappeler, et vous l'avez demandé à ceux qui pouvaient

vous le rendre. Quand Napoléon laisse dire que Louis XVIII est un roi imposé par l'étranger, Napoléon se joue de gaieté de cœur de la bassesse des libellistes qui le servent, et de la crédulité d'un peuple qu'il méprise. Napoléon sait bien que c'est Napoléon qui amena les étrangers en France, et que c'est le peuple, représenté librement par tous les corps légitimes et constitutionnels, qui ramena le Roi. Napoléon sait bien qu'on ne fut point obligé de convoquer d'autres autorités que ses autorités, de créer d'autres maréchaux que ses maréchaux , de dissoudre et de renouveler son Sénat pour prononcer sa déchéance et pour provoquer son abdication. Napoléon sait bien, puisqu'il en est convenu, que son ambition était devenue odieuse à la France comme à toutes les nations, et qu'on n'attendait partout que la protection de quelques baïonnettes pour secouer le joug glorieusement insolent dont il accablait le monde. Napoléon ne croyait pas qu'on l'aimat, et pouvait-il le croire? Ah! je m'en rapporte à lui, à ceux qui l'entourent, à ceux qui le connaissent, à ceux qui l'admirent sans l'aimer, à ceux qui croient l'aimer parce qu'ils l'admirent , à la nation tout entière ! Nous avions besoin d'être libres de pensée, et nous l'avons été par la conquête ! et nous avons proclamé ce que nous sentions, et nous avons obtenu ce que nous voulions, sous les drapeaux de ces hommes du Nord, avec une plénitude de liberté dont nous n'avions jamais joui sous les aigles de cet homme de la Méditerranée ; et nous avons rejeté ce Gouvernement qui nous accablait depuis quinze ans , et nous avons imploré de tous nos væux le seul Gouvernement qui pût nous sauver de Buonaparte et des Jacobins,

ses funestes auxiliaires. Louis XVIII n'est point un Roi imposé par l'étranger; c'est un Roi demandé par la France libre. Napoléon n'est point un Roi rejeté par l'étranger ; c'est un usurpateur que repousse la France libre. Qu'il écarte demain ses janissaires, et qu'il consulte le peuple homme à homme, sans' user de supercherie' ni de terreur, le malheureux n'aura plus que la voix de la pitié, qui épargne le sang même des tyrans.

Louis XVIII imposé par l'étranger! C'était pour nous amener Louis XVIII, que l'étranger avait oublié depuis vingt ans , et auquel il n'avait jamais pris assez d'intérêt; c'était pour rétablir un trône légitime chez une nation vaincue, dont ils pouvaient se partager les dépouilles; c'était pour ce but tout-à-fait ignoré des ennemis les plus acharnés de Napoléon, que les alliés, les amis, les parens de Napoléon, de grands capitaines qui avaient contribué à sa gloire, et qui en avaient recueilli les fruits, se liguaient contre son épouvantable puissance ! C'était pour rétablir Louis XVIII, que personne n'avait vu , que les Souverains de l'Europe s'armaier de toutes parts; celui-ci contre son protecs teur naturel, celui-là contre son camarade d'armes, un troisième contre son beau-frère , un autre contre son gendre! Bernadotte et Murat s'étaient réunis pour renverser une dynastie qui paraissait alors leur seul appui, à l'avantage d'une dynastie sur laquelle ils n'avaient pas le droit de fonder alors la plus faible espérance! L'empereur d'Autriche s'était lié pour une race étrangère à une coalition qui dépouillait sa propre famille, et qui Otait à un prince héréditaire d'Autriche la propriété exclusive de la France ! En vérité, cela est trop indigne à dire, et trop honteux à répéter. L'étranger est venu en France , parce qu'il avait été forcé à une réaca tion terrible par les agressions sanglantes de Napoléon, et sans penser à Louis XVIII, dont la cause auguste, mais abandonnée, n'aurait pas fait mouvoir alors dix mille hommes sur toute la surface de l'Europe. La téinéraire défense de Paris, acquitta les derniers devoirs de la France envers un homme dont la puissante intel. ' ligence avait long-temps remué le monde, sans rien faire pour notre bonheur. Paris affranchi demanda spontanément Louis XVIII, et Louis XVIII se rendit å ses voux quand ils lui parvinrent dans sa solitude. L'étranger n'exerça dans cette occasion ni le droit , ni la protection du pouvoir; il fut témoin de notre choix, et n'y participa d'aucune manière. L'histoire impartiale attestera que la liberté qui nous avait été indignement ravie par un Consul républicain, nous fut rendue par les Baskirs.

Un sophisme enfin, peut être fort ridicule, sans être dicté par une mauvaise foi manifeste, et c'est pour cela que certains sophismes valent la peine d'être combattus. Je ne discute pas avec l'homme qui me dit que la France est heureuse sous Buonaparte , parce que ce n'est pas là un sophisme; c'est une franche infamie. Je ne discute pas avec l'homme éclairé qui feint de croire que la France malheureuse sous un tyran. ne peut pas recourir à l'étranger pour s'en défaire, parce que c'est une infamie déguisée qui m'est encore plus odieuse que l'autre. Quant à l'esprit tout-à-fait dégradé qui se lạisse imprégner de cette niaiserie hypocrite , et qui me la répète avec la confiance de l'imbécilité, j'hésite un peu à lui répondre, parce que sa bêtise est arrivée à excès qui soulève mon cæur et qui fatigue ma pitié.

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