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poussier de charbon; mais la pénétration de cette poussière dans les organes respiratoires a été signalée comme une cause très active de maladie pour les ouvriers de cette profession. Or, dans les premiers mois de l'année 1853, un ancien ouvrier, M. Rouy, imagina de substituer au poussier de charbon la fécule de pomme de terre; et des essais, entrepris sur une très grandeéchelle, l'adoption même définitive par quelques-uns des principaux fabricants du nouveau procédé, en démontrèrent les avantages hygiéniques, en même temps qu'ils prouvaient la possibilité de l'appliquer sans désavantage à la fabrication. Dès lors, les ouvriers, embrassant avec une ardeur facile à comprendre l'espoir d'une réforme complète de leur mode de travail, ne reculèrent devant aucun moyen de la faire triompher, et des conflits regrettables survenus entre eux et leurs patrons ne tardèrent pas à éveiller la sollicitude de l'administration. Sans vouloir retracer ici les phases qu'a traversées depuis quelques mois cette affaire doublement importante an point de vue des intérêts de la salubrité et de la prospérité de l'une des branches les plus importantes de l'industrie parisienne, nous nous bornerons à rappeler que , portée en dernier lieu devant la haute autorité de M. le ministre du commerce, elle fut soumise par lui à une commission appelée à juger à la fois les deux éléments hygiénique et commercial du problème, et composée de MM. Magendie, Chevreul, Regnauld, Mélier, Lechâtelier, A. Tardieu, à qui se réunit M. Julien, chef de la division du commerce intérieur, sous la présidence de M. le conseiller d'État directeur général Heurtier.

On pourra juger, par les développements, dans lesquels nous allons entrer, de l'étendue et de l'intérêt de l'enquête à laquelle s'est livrée la commission, qui nous a fait l'honneur de nous choisir pour rapporteur. Nous laisserons de côté la discussion des questions purement industrielles qu'elle a eu à résoudre; mais nous emprunterons au rapport des détails techniques exposés avec une remarquable clarté par M. Lechâtelier, ingénieur en chef des mines, et qui sont singulièrement propres à éclairer les conditions hygiéniques du travail des mouleurs en cuivre. C'est un devoir pour nous d'ajouter qu'il n'est pas une seule de nos recherches qui ne nous soit commune avec notre savant collègue, M. Mêlier, et pour laquelle nous n'ayons mis à profit son expérience consommée et ces habitudes de précision dont ses excellents travaux portent l'empreinte, et qui l'ont placé au premier rang parmi les médecins hygiénistes.

Nous terminerons ces considérations préliminaires, en faisant observer que, au point de vue de l'hygiène, la profession de mouleur en cuivre doit être rangée parmi celles qui exposent l'ouvrier à l'inspiration de poussières inorganiques. A ce titre, elle présente un intérêt plus général que ne semble l'indiquer le champ restreint sur lequel elle s'exerce. Nous croyons, en effet, que les désordres que nous avons constatés chez les mouleurs peuvent servir de types à un grand nombre d'affections professionnelles dues à l'action des poussières inorganiques; mais nous sommes non moins convaincu que les

professions diverses , qui se trouvent dans des conditions en apparence semblables, doivent offrir des particularités qui permettent de différencier, d'après leur cause spéciale, les accidents qui appartiennent à chacune d'elle. S'il était besoin de preuve à cette proposition, nous rappellerions les faits récemment observés par le docteur Desayvres, médecin de la manufacture d'armes de Châtellerault, sur les aiguiseurs d'armes. La lésion des poumons offerte par ces ouvriers est à la fois très analogue à celle des mouleurs, et cependant très distincte. Mais, sans nous étendre sur ce point que nous devons nous borner à signaler , qu'il nous soit permis de dire que ces observations, comme les nôtres , doivent avoir pour effet de modifier les idées qu'on avait pu se faire touchant l'influence des poussières inorganiques, à l'époque où ParentDuchâtelet écrivait sous l'inspiration de cet optimisme dont il a plus d'une fois donné l'exemple, et dont la tradition semble lui avoir survécu : « Nos charbonniers ne sont pas » plus sensibles à la poussière de charbon assez dure pour » polir les métaux que nos mineurs à celle de la houille. »

PREMIÈRE PARTIE.

DES CONDITIONS DU TRAVAIL ET DE L'INDUSTRIE DU MOULAGE ET

DE LA FONDERIE EN CUIVRE.

Les fondeurs en bronze sont, à Paris, au nombre de près de 100, occupant 2,010 ouvriers et apprentis.

L'industrie du fondeur en bronze ou en cuivre consiste dans la confection des moules ou le moulage sur les modèles qui lui sont confiés par ses clients, ou dont, plus rarement, il est propriétaire, et dans la fonte de l'alliage à base de cuivre qui doit être coulé dans les moules.

Le bronze et le laiton sont les alliages communément employés par les fondeurs en bronze; leur bronze est, pour la plupart des cas, un alliage à base de cuivre et d'étain, dans lequel il entre une quantité de zinc plus ou moins considérable. Ce mélange est nécessaire pour donner au métal les qualités requises pour la bonne confection des pièces ; il a pour le fondeur l'avantage d'abaisser notablement le prix de revient de la matière première.

Sauf de rares exceptions, pour les bronzes destinés à la galvanoplastie dans les ateliers de M. Christofle, pour les bronzes d'art proprement dits (statues et médaillons) et pour les pièces de mécanique qui sont souvent livrées ajustées, le fondeur ne fait qu'ébarber ses produits, et les livre au fabricant qui les fait polir, ciseler, vernir, dorer ou argenter, pour les vendre directement aux consommateurs.

Le moulage est une opération souvent délicate, qui exige de la part des ouvriers, pour beaucoup d'objets, du soin, de l'intelligence et une grande légèreté de main; comme travail manuel, il ne peut pas être classé parmi les travaux pénibles. Les ouvriers travaillent en général à la journée, rarement à leurs pièces; lorsque les travaux sont actifs, le prix de la journée, pour les ouvriers faits, varie de 4 francs, 4 francs 50 à 6 francs et 8 francs, suivant leur habileté. L'activité de la fabrication est très variable; elle suit le sort de toutes les industries qui se rattachent à la consommation de luxe, et qui redoutent les crises financières et politiques ; elle est certainement l'une de celles qui ont été le plus gravement affectées par la stagnation des affaires après la révolution de 1848.

On distingue deux sortes de moulage, en raison du plus ou moins de complication des modèles : le moulage à plat ou uni et le moulage à pièces.

A la première classe appartiennent les moules qui peuvent être formés de deux parties seulement : telles sont les pièces de quincaillerie, les pièces d'ornement peu compliquées, les médaillons, etc. La seconde classe comprend les bustes, les statues, les pièces contournées et à parties rentrantes, qu'il est impossible de mouler en deux parties seulement : dans ce cas, le moule entier est formé de plusieurs pièces, que l'on rapporte les unes à côté des autres, et dont l'ensemble formé de deux groupes, fixés chacun sur un châssis distinct, compose le moule complet. Un noyau occupe souvent le centre du moule et laisse entre lui et les parois, qui forment les surfaces extérieures de l'objet, un vide que le métal en fusion vient remplir.

Les matériaux employés pour le moulage sont :

Le sable, soit le sable vieux détaché des châssis après la fonte, dont on fait les remplissages, soit le sable neuf ou frais formé d'environ moitié vieux sable et moitié sable frais venant de la carrière, intimement mélangés par une trituration prolongée entre des cylindres de fonte (tout le monde connait la spécialité du sable quartzeux à grains fins, légèrement argileux, de Fontenay-aux-Roses, près Paris).

Le poussier de charbon de bois, poussière très fine de charbon de bois, mélangé par fraude de quantités plus ou moins considérables de matières étrangères, et particulièrement de houille, qui sert pour empêcher l'adhérence des différentes parties du moule entre elles et avec le modèle.

La fécule de pomme de terre blanche ou mieux bise, qui joue exactement le même rôle que le poussier de charbon.

Le ponsif, poussière de sable calciné, pulvérisé très fin, qui sert à saupoudrer, à un certain degré de l'opération, les parties principales du moule, pour le relever, c'est-à-dire pour boucher toutes les petites cavités que présente sa surface, et produire sur l'objet moulé des surfaces exemptes autant que possible d'aspérités.

La farine de froment bise, dont le rôle est assez difficile à expliquer, qui, saupoudrée sur le moule à la fin de l'opération, passe pour faire mieux couler le métal, donner des surfaces de meilleure apparence et plus faciles à nettoyer.

Le noir de fumée, obtenu, dans l'opération qu'on appelle flambage, par la combustion de torches de résine sous les moules préalablement desséchés à l'étuve, et qui, dit-on, rend la fonte plus facile à détacher. L'huile

que l'ouvrier lance avec sa bouche, sous forme de pluie très fine, ou qu'il applique avec un pinceau, pour durcir et glacer les parties délicates du moule.

La cendre délayée dans l'eau, qu'on applique avec un pinceau, pour soutenir et rendre moins poreuses les parties saillantes et déliées du moule.

L'eau , et quelquefois l'eau sucrée, qu'on lance avec la bouche, comme l'huile, pour humecter le moule et faire adhérer le ponsif.

Il serait sans utilité pour l'objet de ce mémoire de décrire en détail l'opération du moulage, la succession des différentes parties du travail, les soins que prend l'ouvrier pour conserver les parties fragiles du moule, les tours de main

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