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LES

POUVOIRS CONSTITUTIFS

DE L'ÉGLISE.

LIVRE PREMIER.

Pouvoirs régénérateurs.

CHAPITRE PREMIER.

Le gouvernement ecclésiastique est totalement différent du gouvernement

civil.

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Il ne faut point chercher dans les constitutions politiques les principes ni le modèle de la constitution de l'Église. Le fondement de celle-ci n'a rien de commun avec le fondement des autres. Tout pouvoir sans doute, comme l'enseigne saint Paul, émane de Dieu; mais le pouvoir des sociétés en découle naturellement par la raison humaine, qui s'élève intérieurement à la raison divine; tandis que le pouvoir de l'Église en vient surnaturellement par la révélation. Il repose sur la parole de Dieu , et d'elle seule on peut apprendre comment il est constitué. Loin donc de nous les conceptions de l'esprit, loin de notre pensée toute institution sociale ancienne ou moderne. Prenons l'institution de l'Église telle que Jésus-Christ l'a produite, et non telle que les philosophes l'auraient forgée. Élevons-nous au-dessus des inven

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tions de la terre, pour découvrir et contempler une cuvre divine.

Saint Jean voit l'Église descendre du ciel '; c'est annoncer qu'elle porte l'empreinte des perfections de Dieu, dont elle vient. La principale perfection de Dieu, celle qui le constitue, c'est l'unité de l'être et la pluralité des personnes. Trouve-t-on en lui la monarchie ou la souveraineté d'un seul? Qui oserait dire ou que le Père y domine, ou que le Fils y domine, ou que le Saint-Esprit y domine? Trouvet-on en lui l'aristocratie ou la souveraineté de plusieurs ? Qui oserait dire ou que le Père et le Fils y dominent, ou que le Père et le Saint-Esprit y dominent, ou que le Saint-Esprit et le Fils y dominent ? Enfin, trouve-t-on en lui la république ou la souveraineté de tous ? Il est vrai, les trois personnes divines sont souveraines, mais non pas comme les hommes. Les hommes, dans la démocratie, ont la même souveraineté; celle des personnes divines est différente. Le Père possède la souveraineté de la puissance, le Fils la souveraineté de l'intelligence, le Saint-Esprit la souveraineté de l'amour. Mais s'il était possible que telle chose fût en Dieu moins que telle autre, c'est surtout la domination d'une seule personne qui ne s'y trouverait point. L'antiquité annulait l'individu devant l'État; les personnes divines sont-elles nulles devant l'être divin ? Ce serait l'hérésie de Sabellius, qui réduisait les personnes divines à de simples facultés. Les modernes proclament l'individu réel, ayant une existence propre, en soi indépendante de l'État. Les personnes divines sont-elles substantiellement indépendantes ? Ce serait la multiplicité des dieux ou le polythéisme.

Pas plus que la société que Dieu renferme, l'Église ressemble aux sociétés temporelles. Voulons-nous la considérer en elle-même ? Tout fidèle s'appartient, est un véritable individu, et par là l'Église s'éloigne de l'ancienne cité,

1. Vidi sanctam civitatem Jerusalem descendentem de cælo, a Deo. Apoc. XXI, 2.

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qui niait l'individu ; mais elle s'éloigne aussi de la nouvelle, qui le reconnaît, car l'homme a des rapports tout autres avec l'Église qu'avec la société moderne. Qu'est-ce que le citoyen demande à celle-ci ? C'est de lui assurer la propriété naturelle de soi-même et de ses biens contre les entreprises d'autrui. Qu'est-ce que le fidèle demande à l'Église ? C'est de lui assurer la propriété naturelle de Dieu et de soi contre les entreprises de soi-même, c'est-à-dire contre sa corruption, contre ses vices. Pendant que la puissance civile monte extérieurement la garde autour du corps , la puissance ecclésiastique la monte intérieurement autour de l'âme. Autant l'action de l'une diffère de l'action de l'autre, autant l'Église diffère de l'État.

Voulons-nous considérer l'Église dans son gouvernement? Elle a un chef général, mais ce chef n'est point son maitre; elle a des chefs particuliers, mais ils ne sont pas davantage ses maîtres. Chacun de ses membres a un pouvoir propre qui, par un côté ou par l'autre, s'étend à tout si le membre est bon, et cependant ils ne sont pas ses maîtres non plus

Vous lui attribuez tel régime parce que, le prétendant meilleur, vous croyez que Dieu a dû le choisir. Or, n'est-ce pas poser le droit de lui attribuer tel autre, si on le juge préférable ? Alors, suivant les opinions, l'Église revêtira la monarchie pure, ou l'aristocratie, ou la démocratie. Les ultramontains pourront ériger leur despotisme papal, les anglicans supprimer le pape, les presbytériens abattre le pape et les évêques, les quakers faucher, et pape, et évèques, et prêtres. Avec le pape, ou sans le pape; avec le pape et les évèques, ou sans le pape et les évèques; avec le pape, les évêques et les prêtres, ou sans le pape , les évêques et les prètres, nous aurons toujours également l'Église ; et quoique n'existant pas, nous l'aurons pleinement existante. Il faut braver cette absurdité, ou convenir que l'Église se dérobe à toute forme gouvernementale humaine.

D'ailleurs, ceux qui pour faire l'Église une veulent le pouvoir absolu, s'abusent étrangement. La souveraineté d'un

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seul annihile les autres membres et ne les unit pas; elle crée la solitude au lieu de l'unité, et détruit l'Église loin de l'édifier. L'unité suppose des droits aux personnes unies, et ne saurait exister entre l'esclave et son propriétaire, entre le peuple et le despote qui l'engloutit. Selon que les droits de ces personnes approchent de l'égalité et qu'ils sont grands, c'est-à-dire qu'elles-mêmes sont parfaites, elles approchent de l'unité suprême que déploient les personnes divines.

C'est sur cette unité que Jésus-Christ fonde celle de l'Église. « Mon père, dit-il, que tous mes disciples soient un; et comme vous êtes en moi et moi en vous, qu'ils soient un en nous '. » Comme le Saint-Esprit enfonce Jésus-Christ dans son Père et son Père en lui, il faut qu'il enfonce chaque chrétien en Dieu, tous les chrétiens les uns dans les autres, et que ce qui se passe dans la Trinité, ils le reproduisent en eux, autant que le permet le rapport de la créature au créateur. Leur manière d'exister, c'est l'Église. Tout ce que fait l'Église consiste à renouveler l'homme et à se gouverner, et tout ce qu'elle contient sur la terre se résout en pouvoirs régénérateurs et en pouvoirs gouvernementaux. Commençons par examiner les premiers, dont les seconds ne sont que l'instrument.

1. Joan. XVII, 21.

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