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DISCOURS

SUR LA

PUISSANCE DU TRAVAIL

PRONONCÉ AU COLLÉGE STANISLAS

POUR LA DISTRIBUTION DES PRIX

MESSIEURS,

Ces couronnes laborieuses, cette jeunesse disciplinée qui les attend, cette assemblée impatiente de les applaudir; les murs d'un collége retenant pour quelques heures tant de personnes qui font l'ornement du monde ou qui en sont la lumière; tout l'appareil enfin de la solennité que nous célébrons en montre assez le dessein: c'est la fête du travail. Si vous ne croyez faire tort ni aux affaires de l'Église, ni à celles de l'État en les interrompant pour assister à nos humbles triomphes, c'est que vous voulez honorer un principe que la mollesse de nos mœurs n'aime pas, et qui semble s'effacer des esprits. Vous permettrez donc, messieurs, que je cherche à rendre la pensée commune d'une si

imposante réunion, et que je traite de la loi du travail le jour même où on le cesse, puisque c'est aussi le jour où on le récompense. Le sujet, d'ailleurs, convient au lieu comme au temps: il s'agit de remettre en vigueur une idée chrétienne; et nulle part la tentative ne fut plus opportune que dans cette école qui fait gloire de conserver avec fidélité toutes les traditions du christianisme.

Si dans les premiers souvenirs du genre humain, au milieu de ce renversement de la nature qui suit la chute originelle, la loi du travail paraît d'abord comme un châtiment; une volonté miséricordieuse fait en sorte que le châtiment répare la faute, et que dans l'humiliation courageusement subie l'homme trouve une autre grandeur. En fécondant la terre de ses sueurs, comme le soleil la fertilise de ses feux et les nuées de leurs pluies, il rentre dans l'ordre régulier de l'univers Dieu l'emploie, et par conséquent le réhabilite; dès qu'il sert, il commence à mériter. Voilà le dogme chrétien du travail, dont le sens profond n'est plus compris. Et quel siècle pourtant fut plus actif. que le nôtre, et plus avare de ses loisirs? Sut-on jamais mieux ce que valent les heures et ce que peuvent les bras? La vitesse a reconquis le temps sur l'espace; toutes les forces de la création se fatiguent au service de nos besoins. Mais, en admirant les prodiges de l'industrie, il est permis de dire qu'elle est dirigée vers le seul but de la richesse, par conséquent du plaisir et du repos, et qu'on ne travaille guère qu'afin d'arriver à ne travailler pas. Dans toutes les carrières le souci prin

cipal est d'avancer, c'est-à-dire d'atteindre bientôt au point où l'on s'arrête; et les lettres elles-mêmes, tournées au gain, ne sont plus qu'un moyen de se reposer un jour, c'est-à-dire de n'écrire et de ne penser plus. C'est là cependant, c'est dans les lettres que se fait mieux sentir le bienfait de cette loi si impatiemment supportée, qu'on apprend à l'accomplir avec amour, sans intérêt, et dès lors sans relâche. J'y restreins mon discours, et je veux montrer le pouvoir du travail dans l'éducation des esprits, dans la production des bons ouvrages, et dans la préparation qui fait les grands siècles.

L'âme est une puissance active, et cette activité la distingue souverainement de la matière, dont le propre est l'inertie. Toute puissance se développe par son exercice les forces de l'âme grandissent donc à mesure qu'elles s'emploient, et, comme par une admirable économie, toute créature se satisfait en usant de ses forces, l'âme se plaît aussi au jeu de ses facultés, elle jouit de ce qu'elle peut, en sorte qu'elle trouve son repos véritable dans le travail même. Assurément il ne faut pas nier la paresse de la nature, les fatigues de l'entendemcnt qui veut concevoir et produire; et les plus grands écrivains ont connu ces premières angoisses de la pensée, comme les plus grands militaires connaissent la première terreur des combats. C'est là le caractère pénal du travail et le sceau de la condamnation. Mais il faut savoir aussi le plaisir d'un effort vainqueur, la jouissance infinie de la vérité découverte ou de la beauté reproduite. Ce bonheur désintéressé, ce frémissement de

DISCOURS

SUR LA

PUISSANCE DU TRAVAIL

MÉLANGES !!.

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