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soutenir, en raison de l'étendue de leur production , avec un minimum de bénéfice qui tue ceux de moindre importance, il en résulte que le principe de la liberté absolue du travail, poussé à ses dernières conséquences , conduit au monopole des grands établissements industriels.

» Quand les grands établissements restent seuls, la lutte ne continue guère entre eux, car ils disposent de capitaux suffisants ; ils ne peuvent donc plus s'en servir comme d'une arme de

guerre;

le salaire des ouvriers, ayant été abaissé, par suite de la lutte antérieure, à ses dernières limites, ne peut plus influer sur la diminution des frais de production ; et les bénéfices ayant été réduits autant que possible, les industriels ne conservent plus les uns sur les autres d'autre avantage que celui qu'une gestion plus active et plus intelligente peut leur donner Arrivés à ce degré de développement et de supériorité, l'on verra bientôt les grands établissements traiter entre eux de puissance à puissance , et s'assurer les bénéfices du monopole qu'ils ont conquis au moyen de la liberté, sauf à recommencer la guerre avec d'immenses avantages si de nouveaux adversaires osaient imprudemment se présenter dans la lice.

» La destruction progressive des classes moyennes , la décroissance des bénéfices du travail et des capitaux, et l'instabilité de toutes les positions, telles sont les conséquences d'une concurrence illimitée; l'influence morale qu'elles exercent sur toutes les classes de la société ne se révèle que trop par les faits qui se passent journellement sous nos yeux.

» L'industriel ou le négociant supplée à la faiblesse de ses moyens par le crédit ; il en abuse, lorsqu'il se sent déchoir, et pour conserver le plus longtemps possible

cette dangereuse ressource, il multiplie ses affaires; il fait des dépenses qui dépassent ses ressources réelles, se soutient au moyen de revirements sans nombre, et lorsqu'enfin une crise financière met sa position à nu, la faillite ou la banqueroute fait supporter à d'autres les fautes qu'il a commises. L'opinion qui devine que ces chutes si fréquentes tiennent à des causes générales , considère ceux qui succombent comme des victimes et non comme des coupables. L'artisan auquel l'industrie vient faire concurrence, après avoir redoublé d'efforts et de travail, se décourage, s'étourdit et hâte sa ruine par le désordre. Est-il étonnant que l'ouvrier, dont le salaire est de plus en plus réduit, dont la position n'est pas plus assurée que celle de ses chefs, se livre à des excès qui l'abrutissent au moral comme au physique ? et ne faut-il

pas

admirer ses vertus, lorsque, malgré tous les vices de l'organisation du travail, l'on trouve dans cette classe tant d'excellentes qualités morales ?...

» Sans doute le principe de la liberté du travail a une grande valeur économique, il a pénétré profondément dans nos mours, dans nos habitudes et même dans nos préjugés ; il faut donc l'accepter, mais il faut le régler dans ses applications. Il ne peut s'agir ici d'un retour vers le passé qui a péri : il ne peut être question de détruire la libre concurrence, mais bien d'en fixer les conditions, de rétablir un lien moral et social entre les chefs de l'industrie et les ouvriers qu'ils emploient, de donner une organisation , une direction , une représentation à des intérêts communs , de mettre à la place des intérêts individuels, l'honneur et l'esprit de corps, et sa discipline salutaire. Lorsque les conditions de la concurrence sont les mêmes pour tous les producteurs, la concurrence est libre ; mais la liberté ne peut plus dé

générer en licence, elle conserve un caractère moral. Que l'industrie manufacturière, par exemple, conserve toute latitude pour se servir, comme moyen de lutte, de ses capitaux, de ses machines , de ses inventions, mais qu'elle rencontre des limites infranchissables dans l'esploitation de l'homme. Que la loi la contraigne à respecter la dignité de la nature humaine dans les ouvriers qu'elle emploie ; que la législation fixe les heures de travail, les jours fériés, les conditions d'âge et d'instruction préalables ; qu'elle fasse plus encore, qu'elle unisse, par des liens d'un intérêt commun, les ouvriers à l'établissement qui les emploie, qu'elle leur accorde, sous des conditions déterminées et à titre de récompense , une part proportionnelle dans ses bénéfices, indépendamment de leur salaire...

» La seconde cause la plus active du paupérisme, c'est la direction exclusive des capitaux vers les entreprises industrielles, au détriment de l'agriculture.

» La nature a fait de la France un pays agricole, et les systèmes politiques et économiques en ont fait un pays d'industrie.

» La première richesse d'un pays est dans le sol. L'agriculture est de toutes les industries celle qui mérite le plus de faveur; elle a les avantages des autres genres de production et n'en a pas les inconvénients ; elle est, enfin, la base la plus sûre de leur prospérité ; elle leur fournit des matières premières et assure à leurs produits une consommation qui grandit en raison de ses progrès.

» La fabrication des produits du sol et le commerce qui les met à la portée du consommateur, forment la seconde source de la richesse nationale.

L'échange international des produits bruts ou fa

ché et

briqués en est la troisième. Quelques principes d'une extrême simplicité en déterminent les conditions normales. Lorsqu'un pays peut se procurer à meilleur mar

par

voie d'échange les produits dont il a besoin , il commet une faute en les produisant lui-même, à moins que toutes ses productions baturelles n'aient atteint leur dernier degré de développement, et que ses produits n'excèdent considérablement la consommation intérieure. Dans toute autre situation, la production reçoit une fausse direction, qui tourne au préjudice de la véritable richesse du pays, et ne se maintient qu'à l'aide d'un système complet de moyens artificiels ; il lui faut alors des prohibitions, des droits d'entrée excessifs, des douanes établies non-seulement dans un but fiscal, mais encore dans un but d'économie nationale.

» Le système prohibitif est rationnel, lorsque les productions naturelles du pays qui l'emploie ont atteint leur dernière limite, que ses produits sont consommés dans le pays même ou dans ses colonies , et qu'il n'a pas à craindre les représailles dont d'autres États peuvent user à son égard. Le même système est irrationnel dans un pays qui ne se trouve pas dans cette situation, dont la production naturelle lui fournit des moyens d'échange avantageux. Il tarit cette source de richesses au profit de quelques industries privilégiées, qui ne peuvent se soutenir qu'avec le secours d'un impôt, sans pouvoir jamais fournir de moyens d'échange pour

le commerce extérieur. Ce système provoque des représailles de la part d'autres Etats, et dénature les relations internationales. Le premier système est celui de l'Angleterre, le second est celui de la France ; enfin , le système des douanes prussiennes est un système de représailles que nous avons imprudemment provoqué, et

qui a pour effet d'assurer des relations internationales naturelles à tous ceux qui y adhérent, à l'exclusion de tous ceux qui n'y adhérent point...

» Beaucoup d'industries ont ainsi reçu un développement factice et ne jouissent que d'une existence purement artificielle, tandis que les sources les plus fécondes de la richesse nationale se sont taries. Le commerce de transit seul a progressé au prix d'immenses capitaux ; mais il est au moins problématique que les bénéfices qu'il donne compensent les sacrifices que ses développements coûtent à l'État.

» Ce qu'il y a de positif, c'est que l'agriculture manque

des capitaux dont elle a besoin, et de la protection qu'elle peut réclamer å si juste titre. Les statistiques officielles font connaitre l'immense quantité de terres qui restent en friche; ces landes , ces terres vaines et vagues, ces marais , seraient convertis en bonnes terres et en prairies , dont les produits permettraient de donner le développement désirable à l'éducation des bestiaux , si le tiers des capitaux que des entreprises industrielles ont dévorés s'étaient dirigés vers l'agriculture. Il en résulterait le double avantage d'une meilleure culture et d'une amélioration notable dans le régime alimentaire des classes inférieures.

» Sur environ quarante millions d'hectares qui sont cultivés en France, plus du quart restent en friche une année sur trois , moins

par suite d'un système d'assolement vicieux, que par suite du manque de capitaux nécessaires pour garnir les fermes du nombre de bétail suffisant. D'après certaines évaluations, la culture de ces quarante millions d'hectares occupe en France les quatre cinquièmes des habitants du sol; suivant d'autres,

peu près, les deux tiers : quoi qu'il en soit, le produit

à

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