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fait faire un signal qui fut mal compris, cinq de ses vaisseaux se séparèrent et firent route pour Cadix , lieu assigné pour le rendez-vous. Au jour, le Lyon , commandé par M. de Castillon, se trouvait entre les deux divisions françaises, et, jugeant que M. de La Clue faisait partie des quatre vaisseaux qui entraient dans la rade de Cadix, il cingla de ce côté. En mouillant il reconnut son erreur,

mais il ne chercha

pas

à la réparer en faisant lever l'ancre à ces vaisseaux qu'il commandait en qualité de plus ancien capitaine. M. de La Clue se trouva ainsi avec sept voiles seulement chassé par quatorze vaisseaux ennemis, et trop avancé dans l'Océan pour pouvoir gagner Cadix. Il ne voulut pas non plus abandonner le Centaure , de 74 , qui marchait mal et se trouvait en arrière ; il préféra combattre , malgré l'inégalité des forces ; il fut joint et attaqué vers les trois heures après midi. Le Namur, vaisseau amiral anglais , vint se mettre en travers de l'Océan , amiral français ; mais à quatre heures et demie , étant démâté il fut forcé de l'abandonner. Toute l'escadre anglaise se laissant également culer, les Français furent dégagés, excepté le Centaure qui était serre-file , il fut cerné par l'ennemi et obligé d'amener. Dans la nuit, le Souverain et le Guerrier s'étant aussi séparés, M. de La Clue ne se trouva plus le jour suivant qu'avec quatre vaisseaux et chassé impitoyablement par toute l'escadre ennemie, dont une partie avait peu souflert dans le combat de la veille. Pour ne point tomber entre les mains des Anglais, il fit route, le 18, pour la baie de Lagos, quoiqu'il prévît que la neutralité du pavillon portugais ne les arrêterait pas; M. de La Clue y fit échouer son vaisseau. Ce brave général avait eu une jambe emportée dans le combat du 16; on le descendit à terre avec les

blessés , mais le mauvais temps ayant empêché que

l'on ne débarquât tout l'équipage , les Anglais s'emparèrent de l'Océan et y mirent le feu. Le Redoutable se brûla lui-même; mais le Téméraire, de 74, et le Modeste, de 64, qui avaient à tort compté sur l'efficacité et la protection des forts portugais, furent pris et emmenés.

Cette insigne violence étant contraire au droit des nations, le marquis de Pombal en demanda résolument satisfaction au gouvernement britannique. Mais il exigea une réparation proportionnée à l'énormité de l'offense , et il insista pour l'obtenir avec une fermeté à laquelle le cabinet anglais n'avait guère été accoutumé jusqu'alors.

Comme il n'y a pas de secret en Angleterre et que les affaires de l'État sont les affaires de tout le monde, il transpira bientôt à Londres quelques passages des dépêches du ministre portugais , et ils furent admirés et applaudis. Le peuple anglais , quoique aimantà dominer, aime aussi à voir les autres faire respecter leurs droits et leur indépendance.

« Je sais,» écrivait le marquis de Pombal, au secrétaire d'État des affaires étrangères, « je sais que votre cabinet » a pris un empire sur le nôtre, mais je sais aussi qu'il

est temps de le fioir. Si mes prédécesseurs ont eu la faio blesse de vous accorder toujours lout ce que vous vou» liez , je ne vous accorderai jamais, moi, que ce que * je vous dois. C'est mon dernier mot; réglez-vous làdessus. »

Trouvant encore de la résistance à la satisfaction qu'il demandait, il s'exprimait ainsi dans une autre dépêche :

« Je prie votre excellence de ne point me faire res> souvenir des condescendances que notre gouvernement a eues pour le vôtre. Elles sont telles que je ne sache III. 3. SÉRIE.

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» pas qu'aucune puissance en ait jamais accordé de sem» blables à une autre. Il est juste que cet ascendant » finisse une fois , et que nous fassions voir à toute l'Eu» rope que nous avons secoué le joug d'une domination

étrangère; nous ne pouvons mieux le prouver qu'en exigeant de votre gouvernement une satisfaction qu'il

n'est pas en droit de nous refuser. La France nous regar» derait comme dans un état d'impuissance, si nous ne pouvions pas nous faire rendre raison de l'offense

que » vous nous avez faite , de venir brûler dans nos para» ges des vaisseaux qui devaient y être en toute sûreté. »

La troisième dépêche était bien plus étendue: elle contenait des détails et des représentations qui n'étaient pas dans les deux premières et qui ne devaient guère être du goût du ministère anglais. Cette dépêche remarquable était conçue en ces termes :

« Vous comptiez pour peu en Europe, lorsque nous comptions pour beaucoup; votre ile ne formait qu'un » point sur la carte géographique, tandis que le Portu

gal la remplissait de son nom ; nous dominions en Asie, » en Afrique et en Amérique, tandis que vous ne domi

que dans une petite île de l'Europe. Votre puis» sance était du nombre de celles qui ne peuvent aspirer

qu'au second rang; par les moyens que nous vous » avons donnés, vous vous êtes élevés au premier. Cette » impuissance physique vous mettait hors d'état d'éten» dre votre domination au delà de votre ile; car pour » faire des conquêtes , il vous fallait une grande armée; » or, pour avoir une grande armée, il faut avoir le » moyen de la payer, et vous ne l'aviez pas. Le numéraire » vous manquait. Ceux qui ont calculé vos facultés , lors » de la grande révolution de l'Europe, ont trouvé que » vous n'aviez pas de quoi entretenir six régiments. La

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» niez

que ces

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· mer, qu'on peut regarder comme votre élément, ne » vous offrait pas de plus grandes ressources ; à peine • pouviez-vous équiper vingt bâtiments de guerre.

» Depuis cinquante ans, vous avez tiré du Portugal ? plus de QUINZE CENTS MILLIONS ; somme énorme dont • l'histoire ne dit point qu'aucune nation ait jamais » enrichi une autre d'une pareille. La manière d'acquérir * ces trésors vous a été encore plus favorable richesses elles-mêmes ; c'est par les arts industriels que l'Angleterre s'est rendue maîtresse de nos mines : elle nous dépouille régulièrement tous les ans de leur produit. Un mois après que la flotte du Brésil est arrivée, il n'en reste pas une seule monnaie d'or en Portugal. La totalité passe en Angleterre; ce qui contribue continuellement à augmenter sa richesse numéraire. . La plupart des payements en banque se font avec notre or.

Par une stupidité qui n'a point d'exemple dans l'his toire universelle du monde économique, nous vous permettons de nous habiller et de nous fournir tous • les objets de notre luxe qui n'est pas peu considérable. · Nous donnons à vivre à cinq cent mille artistes (ar

tisans) sujets du roi George : population qui subsiste » à nos dépens dans la capitale d'Angleterre. Ce sont · vos champs qui nous nourrissent ; vous avez substi» tué vos laboureurs aux nôtres; au lieu qu'autrefois

nous vous fournissions des grains, aujourd'hui vous • nous en fournissez. Vous avez défriché vos terres, 4 nous avons laissé tomber les nôtres en friche, etc., > etc. » Mais si nous vous avons élevé au faite de la prospé

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et

Depuis le traité de Methuen , du 27 décembre 1703.

rité, il ne tient qu'à nous de vous précipiter dans le w néant d’où nous vous avons tirés. Nous pouvons mieux » nous passer

de

vous, que vous ne pouvez vous passer » de nous. Une seule loi peut renverser votre puissance, » ou du moins affaiblir votre empire : nous n'avons qu'à » défendre la sortie de notre or sous peine de la vie, » pour qu'il n'en sorte plus. Vous répondrez sans doute » à cela, que, malgré la prohibition, il en sortira toujours » comme il en est toujours sorti, parce que vos vaisseaux

de guerre ont le privilege de n'être pas visités à leur départ, et qu'à la faveur de celui-ci , ils enlèveront toujours notre numéraire. Mais ne vous y trompez pas,

j'ai fait rompre le duc d'Aveiro, parce qu'il avait attenté » à la vie du roi, je pourrai bien faire pendre un de vos capitaines , parce qu'il aurait enlevé son esligie (du roi) malgré la loi 4. 11

y

des temps dans la monarchie où » un seul homme peut beaucoup : vous savez que

Crom» well, en qualité de protecteur de la république d'An

gleterre, fit exécuter le frère de l'ambassadeur du roi très-fidèle, parce qu'il s'était prêté à une émotion publique. Sans ètre Cromwell, je me sens en état de suivre » son exemple en qualité de ministre-protecteur du Por

tugal. Faites donc ce que vous devez , et je ne ferai pas » ce que je puis

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1 Non seulement il défendit la sortie du numéraire, mais il ordonna encore que tous les marchands détaillants fermassent leurs boutiques , s'ils ne justifiaient pas que la moitié des capitaux de leur commerce leur appartenait. Il prescrivit à tous les Anglais, grands accapareurs de grains , de les vendre publiquement sur les places ; il fit brûler diverses marchandises étrangères dont il avait désenda l'entrée et l'usage , pour favoriser celles du pays. Il n'y eut aucune de ces mesures qui n'attirât les réclamations de la Cour de Londres, elles ne furent point écoutées.

* Un des premiers actes de la souveraineté de Cromwell fat l'exe

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