Page images
PDF
EPUB
[graphic][subsumed][ocr errors][subsumed]
[ocr errors]
[ocr errors]
[ocr errors]

1. Pièces diplomatiques relatives aux 1843

affaires du Liban en Turquie. M. Guizot, Ministre des affaires étrangères de la France à M. le baron de Bourqueney, Ambassadeur français à Constantinople.

Paris, 8. Janvier 1843. Monsieur le Baron, Le Gouvernement du Roi n'a pu qu'approuver l'acte par lequel la Porte, déférant aux représentations de ses alliés, a formellement adopté le système d'une administration indigène pour la Montagne du Liban, et a décidé la nomination d'un chef chrétien

pour

les Maronites et d'un chef druse pour les Druses. Une telle résolution est conforme, en principe, au but que les grandes puissances avaient en vue, et je me plais à reconnaître la part active que l'influence de vos conseils et de vos démarches peut revendiquer à juste titre dans ce résultat. Toutefois, je ne me dissimule pas ce que la mesure consentie par la Porte offre encore d'incomplet et de précaire, notamment par l'exclusion de la famille Cheab du gouvernement de la Montagne, contrairement aux droits qu'elle tient du passé, et peut-être aussi contrairement au voeu des populations. J'ai donc remarqué avec satisfaction que, tout en jugeant qu'il serait au moins inopportun de mêler une question de poms propres à la question principale, vous ayez évité, en répondant à la communication de Şarim-Effendi, de paraître accepter une pareille exclusion. Du reste, ce que la décision de la Porte laisse à désirer sous tains rapports, n'en démontre que mieux la nécessité d'assurer du moins les résultats obtenus, et de veiller à ce qu'elle soit exécutée loyalement et dans un esprit de stabilité. Vous devez, monsieur le baron, y consacrer tous vos soins.

La Porte a beau vouloir répudier, pour son compte, la responsabilité des désordres qui viendraient troubler la tranquillité du Liban, et la rejeter d'avance sur les cabinets dont elle a écouté les conseils, l'Europe ne la suivrait pas sur un pareil terrain, car l'Europe

cer

1842 attend que la Porte réalise maintenant de bonne foi,

sérieusement sans arrière-pensée, ce qu'elle à consenti à adopter en principe dans l'intérêt de son propre repos.

M. Guizot à M. le baron de Bourqueney.

24. février 1843. Monsieur le Baron, J'apprends avec satisfaction que sir Stratford Canning s'est associé sans difficulté au concours que vous avez demandé à vos collègues pour réclamer contre la séparation du district de Djebaïl, démembré par Essad-Pacha du territoire assigné à l'émir Haïdar dans la répartition qu'il a faite entre les deux caïmacans préposés au gouvernement de la Montagne. Bien que, d'après votre dernière dépêche, il y ait lieu d'espérer que la Porte n'hésitera point à donner satisfaction sur cet objet, je n'en dois pas moins le recommander très-particulièrement à votre attention. Dans l'intérêt de l'ordre et de la paix du Liban, tous les chrétiens doivent être placés sous l'administration de l'émir maronite, quelles qu'aient été antérieurement les divisions ou subdivisions administratives de la Montagne. L'autorité turque ne doit avoir sur eux aucune action directe. Quant à cette autre question de la cohabitation de Maronites et de Druses dans certaines localités de la Montagne, elle est plus compliquée, plus difficile. De sa solution dépend en majeure partie peut-être l'efficacité du système dont la note du 7 décembre a consacré l'essai. C'est un motif pour nous de suivre de plus en plus activement cette affaire et d'en constater soigneusement les résultats. S'ils ne sont pas tels que le comportent les droits et les intérêts des populations chrétiennes, nous aurons alors à demander le rétablissement complet de l'ancien état sous le double rapport des boinines et des choses. La Porte elle-même ayant annoncé qu'elle ne regardait que comme provisoire l'arrangement actuel, s'est implicitement engagée par là à

y substituer un ordre meilleur et plus stable, si l'expérience en démontrait la nécessité; or, je le répète, je ne verrais rien de mieux à faire en pareil cas que d'en revenir au régime antérieur. J'appelle, monsieur le ba. rơn, toute votre sollicitude sur ce côté de la question, et les observations qui précèdent devront vous servir de règle de conduite.

M. Guizot à M. de Bourqueney,

13 avril 1844.

1844

Monsieur le Baron, Je ne m'étais pas dissimulé le côté faible des arrangemens convenus avec la Porte pour la nouvelle organisation administrative du Liban. Je doutais que le système qu'il s'agissait d'introduire réunit suffisamment les conditions nécessaires pour atteindre le bụt que les puissances avaient en vue, à savoir : la cessation de l'anar, chie dans la Montagne, le rétablissement de la paix entre les Maronites et les Druses, le retour des uns et des autres à une situation aussi normale et régulière que possible. A la vérité, la Porte ne présentait les arrangemens concertés que comme une expérience à faire, comme une disposition transitoire vers l'adoption d'un meilleur régime, si l'inefficacité des nouveaux règlemens était reconnue. Nous primes acte de cette déclaration, et nous attendions l'essai qui devait suivre, pour nous former une opinion définitive. Cet essai a eu lieu. D'au, tres applications sont tentées encore, et par malheur, tout ce qui s'est passé, comme tout ce qui se passe à l'heure qu'il est, ne justifie que trop nog pressentimens. Il n'est que trop bien prouvé que l'institution de ces deux caïmacans, maronite et druse, n'a servi qu'à créer deux autorités impuissantes, sinon deux instrumens de désordre entre les mains du pacha, gouverneur-général de la Syrie, dont ils sont, de fait comme de nom, les lieutenans; que ces chefs, soumis à sa dépendance ainsi qu'à sa volonté, n'ont ni autorité réelle, ni moyens pour l'exercer utilement, ni prestige aux yeux des populations, ni troupes pour réprimer au besoin les désordres ou pour contenir les rivalités et les que, relles de famille à famille ou de peuple à peuple; qu'on n'aperçoit, en fait de pouvoir, d'autre action que celle du pacha , et que cette action est plutôt appliquée à entretenir les divisions et l'anarcbie qu'à pacifier, à concilier et à fonder quelque chose de raisonnable. Aussi les plaintes qu'excite un pareil état de choses se multiplient de jour en jour. Nous en recevons continuellement sur les exactions du pacha, sur les entraves systématiquement apportées par lui au libre exercice de l'aụtorité des casmacans, sur l'état d'insécurité de la Montagne, où per. sonne ne peut plus voyager sans escorte armée, sur les

[ocr errors]

1841 collisions sanglantes entre des familles rivales, sur la

fréquence des actes de meurtre et de pillage qui se commettent, sur les brigandages des troupes turques, et plus particulièrement sur ceux des Albanais, que la Porte avait formellement promis de rappeler.

Tout cela révèle une situation des plus fausses et des plus déplorables, et démontre surabondamment la nécessité de substituer d'autres arrangemens à ceux dont on a cru devoir essayer. Quelles devraient être ces nouvelles combinaisons ? Je ne saurais le préciser, n'étant pas suffisamment éclairé à cet égard. Ce que je sais, ce que personne n'ignore, c'est que l'état de choses antérieur à 1841 l'emportait de beaucoup sur ce qui existe à présent; c'est qu'avec des causes de désordre, avec les vices et les inconvéniens inséparables du régime féodal, sous un gouvernement dur, absolu, mais énergique et capable de maintenir la tranquillité, la Montagne était du moins en paix, et n'offrait point le spectacle de ruine et d'anarchie qu'elle présente aujourd'hui. Ce que je crois savoir aussi, c'est que les Maronites et les Druses regrettent, en général, ce passé, et que les vieux sont pour le retour de la famille Cheab au pouvoir. La restauration de cette famille dans le gouvernement du Liban serait-elle, en effet, comme on nous l'assure, le meilleur et même l'unique moyen de remédier au mal, de tout concilier et de tout consolider? Pourrait-elle gouverner et se maintenir sans user des mêmes expédiens arbitrai. res et violens à l'aide desquels l'émir Béchir avait si laborieusement fait sa position? ce que les circonstances ne permettraient peut-être plus aujourd'hui, et ce que, dans tous les cas, l'Europe ne serait sans doute pas disposée à tolérer.

Je ne sais encore; mais ce qu'on ne saurait nier, c'est que le rétablissement de la famille Cheab aurait tout d'abord l'avantage de substituer l'unité de pouvoir à un système dont la conséquence immédiate est d'affaiblir ce même pouvoir en le fractionnant; et la perspective d'un tel arrangement est déjà un grand argument.

Je viens, monsieur, de vous entretenir de ce qu'il y a de radicalement défectueux dans le principe même de la nouvelle organisation du Liban. Ce que j'en ai dit ne s'applique pas moins à la manière dont il s'agit maintenant d'exécuter certains arrangemens de détail, notamment en ce qui concerne l'administration des districts à

« PreviousContinue »