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soixante de largeur et centvingt de hauteur. Pour juger de la richesse de ses habitans, il suffit de savoir qu'ils avaient creusé hors de la ville un lac d'un quart de lieue de tour et profond de trente pieds. L'un de ses citoyens, Exenète, vainqueur aux jeux olympiques , rentra dans Agrigente avec trois cents chars attelés de chevaux blancs. Un autre , nommé Gillias, possédait un vaste palais ouvert en tout temps aux voyageurs. Cinq cents cavaliers, maltraités par un orage, se réfugierent un jour chez lui; il les hébergea tous et leur distribua des armes et des habits.

Les Carthaginois s'emparèrent de cette grande cité, et la chute d’Agrigente répandit la terreur dans toute la Sicile. Le peuple de Syracuse murmurait contre les magistrats qui ne l'avaient pas secouru; mais comme on les craignait, personne n'osait prendre la parole pour les accuser. Denys, sortant alors de sa retraite, s'élance à la tribune et Harangue reproche aux chefs de la république leur coupable inertie. On le condamna d'abord à une amende comme séditieux; il ne pouvait continuer à parler qu'après l'avoir payée; un riche citoyen, l'historien Philiste, vint à son secours, et lui prêta surle-champ l'argent nécessaire.

Denys, après avoir satisfait à la loi, reprit la parole. Nourri dans l'étude des lettres, exercé à l'éloquence, il retraça pathétiquement la gloire et les malheurs d'Agrigente; il imputa tous les maux

TOME 3.

de Denys.

de la Sicile à la trahison des chefs de l'armée, à l'orgueil et à l'avidité des grands, enfin à la vénalité des magistrats, corrompus par l'or des Carthaginois. Il indiqua pour unique remède la déposition des coupables ét la nomination d'autres chefs, choisis dans le sein du peuple et dans les rangs des amis de la liberté.

Ce discours, qui plaisait aux passions, exprimait des désirs formés depuis long-temps par

la multitude, mais comprimés par la crainte. Un applaudissement unanime y répondit : on déposa les chefs de la république; onen nomma de nouveaux; et Denys fut placé à leur tête.

Les généraux étaient plus difficiles à renverser. Il travailla par de sourdes et de longues menées à les rendre suspects; mais, fatigué de la lenteur de cette mesure, il prit un moyen plus promptietplus efficace. Les troubles de Syracuse avaient fait exiler une foule de citoyens qui regrettaient amèrement leurs biens et leur patrie; et, comme on: devait alors lever de nouvelles troupes contre les Carthaginois, Denys représenta que ce serait une folie que

des soldats étrangers , quand il existait tant de Syracusains brûlant du désir de mériter leur réhabilitation par leurs services. Il obtint ainsi le rappel des bannis qui grossirent et fortifièrent son parti.

Dans le même temps la ville de Géla demandait qu’on augmentat sa garnison. Deux factions la

de payer

E

divisaient alors ; celle du peuple et celle des riches. Denys s'y rendit avec trois mille hommes. Le premier masque des tyrans est presque toujours populaire; il se déclara contre les riches, les fit condamner à mort, confisqua leurs biens, doubla la solde de ses troupes, et paya la garnison commandée par le Lacédémonien Dexippe.

Tout lui réussit dans cette entreprise; mais il échoua contre l’incorruptibilité de Dexippe qui refusa de s'associer à ses projets.

Denys, revenu à Syracuse, fut reçu en triomphe par le peuple; mais, opposant alors à la joie publique un maintien triste et sévère, il dit à ses concitoyens : « Tandis qu'on vous amuse par de » vains spectacles pour vous cacher les dangers » qui vous menacent, Carthage se prépare à vous » attaquer. L'ennemi sera bientôt à vos portes , et » la trahison est dans vos murs. Vos généraux » vous donnent des fêtes , et laissent vos troupes » manquer de pain. L'ennemi ne déguise plus ses ». perfides espérances ; le général carthaginois » vient de m'envoyer un officier

un officier pour m'engager » à suivre l'exemple de mes collègues ,' et pour » m’inviter , sous l'appât des plus fortes récom» penses, à trahir ma patrie en faveur de Carv thage. Incapable de cette lâcheté, je prévois » que les fautes de ceux qui partagent avec moi » le commandement me rendront en apparence » complice de cette infamie : je renonce aux di

Sa nomination de

sime.

» gnités que vous m'avez conférées ; j'aime mieux » abdiquer le commandement que de me voir » soupçonné d'intelligence avec des traîtres. »

A ces mots le peuple, toujours enclin à la mégénéralis fiance , devint furieux , et s'écria qu'il fallait agir, comme du

temps

de Gélon, pour sauver la patrie; et, sans prendre le temps de réfléchir, il proclame Denys généralissime, et lui donne un pouvoir absolu.

Denys sentit qu'il fallait se hâter d'achever son entreprise, de peur que le peuple , surpris de ce qu'il avait fait, ne s'aperçût qu'il s'était donné un maître. Il invita tous les citoyens au-dessous de quarante ans à se rendre, avec des vivres pour trente jours, à Léontium, ville remplie de déserteurs et d'étrangers, se doutant bien que la plupart des Syracusains, et surtout les plus riches , ne le suivraient pas. Il partit en effet avec peu de monde, et campa près de Léontium. Tout à

coup, pendant la nuit, on entend au milieu du

camp un grand tumulte excité par des émissaires de Denys. Il feint d'être effrayé, se lève à la hâte , sort du camp, et court se réfugier dans la citadelle de Léontium avec les soldats qui lui étaient le plus dévoués.

Au point du jour il rassemble le peuple, se tre son pou- plaint de la haine que lui attire sa fidélité, assure

qu'on a tenté de l'assassiner , et demande qu'on lui permette, pour sa sûreté, de prendre six cents gar

Sa inse

pour accroî

voir.

des près de sa personne. La multitude fait rarement des conjurations, mais y croit facilement : elle lui accorde les six cents hommes qu'il désire; il en prend mille, les arme, les paie magnifiquement, fait de grandes promesses aux soldats étrangers, renvoie à Sparte Dexippe dont il se méfiait, rappelle près de lui la garnison de Géla dont il était sûr, attire sous ses drapeaux tous les déserteurs , les gens sans aveu, les exilés, les criminels : avec ce cortége, digne d'un tyran,

il rentre dans Syracuse. Le peuple consterné, craignant à la fois Denys, son escorte et les Carthaginois, baisse en silence la tête sous le joug.

Denys, pour affermir son autorité, épouse la fille d'Hermoerate, dont on chérissait la mémoire; donne sa sæur à Polixène, beau-frère de ce général; fait sanctionner dans une assemblée publique toutes ses opérations; et envoie au supplice Daphné et Démarque, citoyens courageux qui seuls s'étaient opposés à son usurpation. Ce fut ainsi

que de simple greffier il devint tyran de Syracuse.

Bientôt on apprit que les Carthaginois assiégeaient Géla : Denys la secourut faiblement, et se borna, sans combattre, à favoriser la fuite d'une partie des habitans qui en sortaient; l'ennemi égorgea le reste. Cet événement fit soupçonner Denys d’intelligence avec Imileon. Peu de temps après les citoyens de Camarine abandonnèrent leur ville, pour éviter le sort des habitans de Géla.

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