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qua

librement. Le prince, irrité, l'envoya dans une prison qu'on nommait les carrières. Quelques grands ayant

intercédé

pour lui, Denys le remit en liberté et l'invita même à dîner. Pendant le repas le roilut encore des vers, et demanda à Philoxéne son avis. Celui-ci répondit en souriant : « Qu'on me » remène aux carrières. » Cette plaisanterie demeura impunie.

Il fut plus sévère pour Antiphon. Le prince demandait quelle était la meilleure espèce d’airain; Antiphon dit

que

c'était celui dont on avait fait les statues d'Harmodius et d'Aristogiton : ce trait lui coûta la vie.

Un second échec littéraire à Olympie irrita tellement Denys, que plusieurs de ses amis périrent victimes de sa fureur. Pour se distraire de de ses chagrins il fit une expédition en Épire, et rétablit sur le trône Alceste , roi des Molosses. Une irruption en Toscane, et le pillage d'une ville et d'un temple, lui valurent quatre cents talens. Ayant entrepris une autre guerre contre les Carthaginois, il perdit une bataille où son frère Leptine fut tué, et il se vit obligé de céder plusieurs places en Sicile à ses ennemis.

De tous les triomphes de Denys, celui dont il jouit avec le plus d'ivresse fut le prix qu'il remporta dans Athènes aux fêtes de Bacchus. Il y avait envoyé une tragédie pour le concours; on le proclama vainqueur. Il est impossible de peindre

l'excès de ses transports; il ordonna de rendre de publiques actions de grâces aux dieux; il ouvrit les prisons, prodigua ses trésors; toutes les maisons étaient en fêtes; tous les temples fumaient d’encens : dans sa joie, il se livra tellement aux excès de la table, qu'une indigestion le mit à l'extrémité.

Il avait eu plusieurs enfans de ses deux femmes. Dion voulait qu'il préférât ceux d’Aristomaque, et disait

que cette princesse , étant syracusaine, devait l'emporter sur une étrangère. Un autre parti, puissant dans la cour, soutenait le jeune Denys, fils de la Locrienne Dorisque. Le tyran l'avait déjà désigné pour son successeur. Mais comme les conseils de Dion semblaient faire impression sur son esprit, les médecins, craignant qu'il ne revînt sur sa décision , lui donnèrent un narcotique qui le fit passer du sommeil à la mort. Il était âgé de cinquante

Sa mort.

huit ans.

Ce prince respectait aussi peu les dieux

que

les hommes : revenant à Syracuse avec un vent favorable, après avoir pillé le temple de Proserpine à Locres, « Vous voyez, dit-il, comme les dieux » favorisent les sacriléges. » Une autre fois, il dépouilla la statue de Jupiter d'un manteau d'or massif , assurant que ce vêtement était trop lourd en été, et trop froid en hiver. Il y substilua un manteau de laine propre à toutes les saisons.

Il enleva à l’Esculape d’Épidaure sa barbe d'or, sous prétexte qu'il n'était pas convenable qu’un fils TOME 3.

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portât de la barbe quand son père n'en avait pas. Dans la plupart des temples on avait placé des tables d'argent avec cette inscription : Aux bons dieux; il s'en

empara, voulant, dit-il, profiter de leur bonté. Ces dieux étaient représentés le bras tendu et portant à la main des coupes et des couronnes d'or : il s'en saisit, disant

que

c'était folie de demander sans cesse des biens aux dieux, et de les refuser lorsqu'ils étendaient la main pour

les offrir.

La crainte , inséparable de la tyrannie , lui inspirait une méfiance qui le rendait plus malheureux quie ses victimes. Son barbier s'étant vanté de porter quand il le voulait le rasoir à la

gorge

du tyran, il le fit périr. Depuis ce temps, ses filles seules le rasèrent. Quand elles furent vieilles , elles lui brûlaient la barbe avec des coquilles de noix.

Il faisait fouiller les appartemens de ses femmes avant d'y entrer. Son lit était environné d'un fossé profond; un pont-levis en ouvrait le

passage.

Son frère et ses enfans ne pénétraient chez lui que sités et désarmés.

Quoiqu'il ne goûtât point les plaisirs de l'amitié, il en sentait le prix. Ayant condamné à mort un citoyen nommé Damon , celui-ci demanda un sursis et la permission de faire, avant de mourir, un voyage nécessaire. Phytias, son ami intime, offrit de se mettre en prison à sa place, et répondit

Auitié de Damon et de Pbytias.

Épée de Damoclės.

de l'exactitude de son retour. Le temps prescrit était presque entièrement écoulé; l'instant fatal approchait ; Damon ne revenait point. Tout le monde tremblait pour la vie de Phytias; celui-ci , calme et serein, ne témoignait aucune inquiétude et disait que son ami arriverait au moment fixé. L'heure sonna; Damon parut et se jeta dans les bras de Phytias. Denys, versant des larmes d'attendrissement, accorda la vie à Damon, et demanda comme faveur aux deux amis d'être

reçu en tiers dans leur amitié.

Le roi ne s'aveuglait pas sur sa position. Un de ses courtisans, Damocles, exaltait sans cesse le bonheur du prince, sa richesse , sa puissance, la magnificence de son palais et la variété des plaisirs dont il jouissait. « Puisque vous enviez mon bon» heur, lui dit Denys, je veux vous mettre à portée » de le goûter. » Il le plaça sur un lit d'or, lui fit servir un festin magnifique et l'environna d'esclaves de la plus rare beauté prêts à exécuter tous ses ordres.

Damoclès respirant les parfums les plus exquis, voyant à sa disposition les mets les plus délicats, paraissait dans l'ivresse de la joie ; tout à coup, en levant les yeux, il aperçoit la pointe d'une lourde épée suspendue sur sa tête , et qui ne tenait au plafond que par un crin de cheval. Le plaisir disparaît; la terreur le remplace; il ne voit plus que la mort, et demande pour unique grâce qu'on le

délivre promptement d'une volupté si menaçante et d'un bonheur si périlleux. Quelle effrayante image de la tyrannie, surtout quand elle est tracée

par le plus habile et le plus fortuné des

tyrans !

DENYS LE JEUNE.

Son règne paisible.

Les exploits de Denys , sa popularité dans les derniers temps de sa vie , la richesse de l'État et l'habitude de l'obéissance semblaient avoir familiarisé les Syracusains avec la tyrannie. Denys le Jeune monta sans obstacles sur le trône, et succéda paisiblement à son père. Il montra d'abord autant de douceur et de nonchalance que son prédécesseur avait déployé d'activité et de sévérité. Les talens de Dion pouvaient être très-utiles au roi, à qui il proposa d'aller négocier la paix en Afrique, ou, s'il préférait la guerre, de commander les armées et d'équiper à ses frais cinquante galères. Son zèle, bien accueilli par le roi, et mal interprété par les courtisans, devint bientôt suspect. Ces lâches flatteurs, au lieu de louer sa générosité, firent craindre sa puissance. Dion ne partageait pas leurs débauches, et voulait préserver le roi du poison de leurs conseils. Ils le représentèrent à Denys comme un rival dangereux et comme un censeur importun. Il est vrai que la rigidité de ses formes effrayait la jeunesse et rendait sa vertu moins persuasive. Platon, son maître, lui repro

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