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« amené le régime des hommes de sang. Et, en effet, qui a « proclamé le principe d'insurrection comme un devoir? « Qui a adulé le peuple en le proclamant à une souveraineté « qu'il était incapable d'exercer? Qui a détruit la sainteté et « le respect des lois, en les faisant dépendre non des prin« cipes sacrés de la justice, de la nature des choses, mais « seulement de la volonté d'une assemblée composée d'hommes « étrangers à la connaissance des lois civiles, criminelles, admi« nistratives, politiques et militaires ?

« Lorsqu'on est appelé à régénérer un État, ce sont des « principes constamment opposés qu'il faut suivre... »

Comme après l'affaire de la machine infernale, l'empereur tenait à donner le change à l'opinion. Était-il de bonne foi? Non.

En 1800, comme en 1812, il savait à quoi s'en tenir sur les véritables auteurs du complot.

« Malet, dit-on, dans le rapport confidentiel remis au « Císar, a fuit agir en républicains ceux qu'il trompait, parce « que l'état de la France est encore tel, malgré les appa« rences, que peuple ou soldats, grands ou petits, quiconque « aura la pensée d'attaquer le gouvernement impérial, ne « le tentera jamais qu'au nom de la république, eût-il d'au« tres pensées...

« Les vétérans mis en mouvement par Malet ne s'agitaient « pas pour disposer de l'Empire, mais pour le détruire et « rappeler la république.

« Il est incontestable que la foule s'est montrée républi« caine dans ses désirs, offensante au plus haut degré dans « ses expressions. »

L'inspecteur général de police, Veyrat, dit la même chose : « ... Sans pouvoir indiquer personnellement aucun militaire u de la garde de Paris et du poste de la préfecture, nous « pouvons affirmer, monsieur le préfet, en avoir entendu la « majeure partie tenir d'odieux propos sur la mort préten« due de l'empereur et que ces malheureux insultaient déjà « à sa mémoire. »

« La France morale, concluait le maître des requêtes, « Fiévée, est ébranlée par cette conspiration qu'on appelle « si légèrement une équipée. La prolongation du mouve

« ment opéré dans les esprits par la journée du 23 octobre « est vraiment étonnante. »

L'assertion était juste. L'ébranlement subsistait. C'était l'ébranlement final.

Quant à ses causes réelles, l'empereur se trouvait déjà dans l'impossibilité de les entrevoir. Au contact de la toutepuissance, son génie s'était atrophié. L'épaississement physique avait atteint le moral.

Au mépris de la vérité et de la justice, il allait de nouveau poursuivre les républicains, ces éternels et merveilleux naifs, toujours à la merci des faiseurs de réaction. Seuls pourtant, ces républicains étaient capables de défendre celle France que l'étranger allait envahir. Mais ces hommes, le César les haïssait d'instinct. Les intrigants élevés par le hasard sont ainsi. Ceux qu'ils redoutent le plus, ce sont les braves gens qui leur ont permis d'arriver.

En apprenant ce qui s'était passé, Lucien sourit de l'étrange idéophobie de son frère. Lui aussi avait connu Malet. Lui aussi savait à quoi s'en tenir sur les véritables attaches de ce personnage.

C'était à Rome qu'il l'avait vu pour la première fois. Ancien mousquetaire, ancien commandant du premier bataillon du Jura, Malet' devenu général, grâce à son énergie et à sa bravoure, était resté dévoué à la cause royaliste. Relégué sous le consulat, à Bordeaux, puis aux Sables d'Olonne, à cause de la violence de ses opinions, il n'avait pas tardé à se lier avec les mécontents de cette partie du territoire. Envoyé à l'armée de Naples, il avait à Rome continué ouvertement sa propagande, dans un milieu tout

1. Malet (Claude François de), né à Dole, le 27 juin 1754, fusillé le 29 octobre 1812; entré jeune dans une compagnie de mousquetaires, qui fut licenciée en 1777; partit avec le premier bataillon du Jura, général, rayé des cadres en 1807: sa veuve eut une pension de Louis XVIII. Ses fils furent élevés aux frais de l'État.

Correspondance de M. de Talleyrand avec M. de Jaucourt (avril, mai, juin 1815.) Mss. A. E.

Histoire de la conspiration du général Malet avec des détails officiels sur cette affaire, par M. l'abbé Lafon.

disposé à accueillir ses doléances et au besoin à les inciter.

Les choses en vinrent au point d'attirer l'attention de l'ambassadeur, M. Alquier et de nécessiter l'envoi d'un rapport spécial. Un mois plus tard, Malet recevait ses lettres de rappel. A son arrivée, il était rayé des cadres des officiers de l'armée.

L'année suivante, il prenait part à la conspiration militaire qui devait éclater pendant l'absence de l'empereur en Espagne. Trahi par le général Guillaume, il fut incarcéré avec M. de Noail'es'. Ce fut en prison, qu'il prépara sa deuxième entreprise, de concert avec les cardinaux internés à Vincennes et d'autres agents politiques élevés. Il s'agissait, cette fois encore, de profiter de l'éloignement de Napoléon en Russie.

Tout avait été disposé pour le dimanche 18 octobre 1812. On devait s'emparer violemment des chefs de service, puis, aussitôt après, installer un gouvernement provisoire, dont MM. Alexis de Noailles, Mathieu de Montmorency et Moreau auraient fait partie. Le retard dans l'envoi du mot d'ordre lit remettre l'exécution au vendredi 23. « Les royalistes, dit « l'un des principaux complices, l'abbé Lafon, le futur « commissaire de 1815 ?, étaient convenus de laisser faire « aux républicains le premier coup de main, dans la « crainte que le signe qu'ils auraient été obligés de prendre « au début, n'eût mal prévenu ceux qui n'auraient pas su « de quoi il s'agissait. Ils étaient également convenus de « ne se mettre en mouvement que lorsque le gouvernement « provisoire aurait été installé. Le général Malet l'avait « voulu ainsi. Il avait seulement demandé qu'ils se tinssent « disposés et en effet chacun était à son poste, muni de « ses instructions. I la nouvelle du fatal événement, il « fallut se dissiper. » On sait le reste. Comme en 1801,

1. Cette première conspiration est du 30 mai 1808.

2. En 1815, pendant les Cent-Jours, les comploteurs de 1812 reprirent leurs tentatives contre la France. Mais, cette fois, leur action est publique, leur connivence avec l'étranger flagrante. Nous aurons l'occasion d'en parler.

Napoléon profita de l'aventure, pour exiler plus de deux mille personnes, sous prétexte de jacobinisme. « Or, ajoute « Lafon, c'est à tort qu'on a dit que le général Malet tenait « à ce parti. Cela est faux, mais cela était nécessaire aux « partisans de Bonaparte.... Il fallait lui enlever par des « calomnies la considération dont il aurait joui, si l'on eût « connu ses véritables motifs et la pureté de ses inten« tions. »

Mais les événements sont les maitres des hommes. Et quels événements! quelle rapidité dans la péroraison de ce drame, commencé le 18 brumaire.

L'année 1813 va commencer. Encore quelques mois et celte France, que la Convention avait faite si grande, sera à la merci de l'étranger. Et, bizarrerie du sort! Lucien Bonaparte allait devoir sa liberté à l'anéantissement de ce pouvoir qu'il avait tant aidé à établir.

CHAPITRE VII

LUCIEN BONAPARTE, PRINCE DE CANINO.

1814.

L'abdication de Fontainebleau, 11 avril 1814. - La convention de Paris.

- Départ de Napoléon pour l'ile d'Elbe. – Projets de départ de Lucien. - Envoi de M. de Châtillon à Paris. Sa mission auprès de M. de Talleyrand. – Son insuccès. — Lucien se décide à partir avec un passeport donné au père Maurice de Brescia. — Il arrive à Rome, le 27 mai. – Il est bien accueilli par le pape et fait prince de Canino. – Joie de Lucien et de sa femme. - Celle-ci part pour Rome. – Elle y arrive à la fin de septembre. – Sa réception. - Ses fêtes. — Étonnement des agents diplomatiques de Louis XVIII. La princesse de Galles à Rome. Sa

liaison avec la femme du prince de Canino. Situation de la famille Bonaparte à cette époque. Fesch à Rome.

Madame Lætitia à l'ile d'Elbe. - L'Imperatrice Marie-Louise.- Abandon de son fils, le roi de Rome. Madame de Montesquiou, sa gouvernante. - Le roi Joseph à Prangins. - Le roi Louis à Rome. — Le roi Jérôme à Trieste. – La princesse Élisa a Bologne. Pauline à l'ile d'Elbe. — Situation délicate de Murat. Ses changements. – Son attitude avant et après l'abdication. – Ses difficultés avec le congrès de Vienne. – Opinion de Napoléon sur son compte.

Quels événements que ceux dont la France venait d'être le théâtre pendant ces premiers mois de l'année 1814 ; le territoire envahi, la capitale prise, la déchéance du César votée par le Sénat conservateur, la nomination d'un gouvernement provisoire et pour conclusion, l'abdication de Fontainebleau, 11 avril.

« Les puissances alliées, disait l'ex-empereur, ayant pro« clamé que l'empereur Napoléou était le seul obstacle au

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