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« que j'ai été obligé de prendre. Cette armée napoli« taine que j'avais dirigée sur le Pô pour agir de concert « avec celle de l'empereur va agir contre elle; j'ai fait « un traité d'alliance avec l'empereur d'Autriche ; il « fallait adopter ce parti extrême ou me perdre ; je n'ai « pas dû hésiter. Mais, mon cher Camille, tu ne conce« vras jamais la douleur qui me déchire le coeur, quoi« que ce cour n'ait rien à se reprocher; ce n'est pas « moi qui abandonne l'empereur, c'est lui qui m'a aban« donné en renonçant à l'Italie, et en acceptant, pour « bases de la paix, les Alpes. J'ai fait différentes propo« sitions à l'empereur pour sauver l'Italie, je n'ai jamais « reçu de réponse. Tout mon espoir est maintenant « dans la paix ; qu'elle soit prompte et je n'aurais pas « tiré mon épée contre ma patrie; j'ai fait dire au « vice-roi que je le ferais prévenir avant de commencer « les hostilités ; je tiendrai ma parole. Du reste, tout « paraît fort tranquille sur l'Adige'.

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Pauvre Murat! Dire que toute cette belle diplomatie devait n'aboutir qu'à lui faire sentir plus durement la main de ses nouveaux maîtres. Un mois ne s'était pas écoulé depuis la chute de l'empire et déjà on lui signifiait d'avoir à quitter ce trône qu'il prétendait garder à tout prix. Et dans quels termes!

« MONSIEUR LE GÉNÉRAL, « Tous les princes alliés m'ont chargé de vous faire « savoir que vous devez mettre une fin à vos délais, qui « ne sont que des prétextes futiles.

1. Lettre de Joachim Napoléon au prince Borghèse, Bologne, le 2 février 1814.

« La compensation établie, quant au nombre des « âmes, à l'étendue du territoire, aux revenus, n'est sus« ceptible d'aucun changement, Ériger en monarchie la « propriété qui vous est destinée, c'est une proposition « qui ne souffre aucun examen, particulièrement à une « époque où l'expérience nous a prouvé combien les « nouvelles dynasties ont été onéreuses aux peuples, « combien elles ont fait de mal à l'Europe entière. « Vous n'êtes ni aimé, ni craint; ainsi vous ne devez « pas vous appuyer sur les principes que vous éta« blissez.

« Les alliés ne veulent point imiter les Napoléons en « dévastations et en rapines ; voilà pourqui on vous a « toléré jusqu'ici.

« Ils ont su abattre l'hydre; leur volonté seule suffit « pour en exterminer tous les restes qui pourraient « gêner.

« Citer ces partialités individuelles de la part du res« pectable Congrès,c'est un moyen qui tourne contre vous « parce qu'elles ne suffiraient pas pour détruire l'union « entière. Et en abusant de quelques confidences parti« culières, vous pourriez bien la soulever contre elle, au « point d'en devenir la victime. La prudence et la saine « politique vous conseillent, beaucoup mieux que les « intrigues, de ne point oublier cette générosité qui, « changée en justice, vous anéantirait plus tôt que vous « ne le pensez.

« Le porteur de celle lettre n'est pas autorisé à rece« voir une réponse; il ne l'est qu'à exécuter les ordres « qu'on lui a confiés. »

Et cette incroyable lettre portait la signature d'un simple

agent anglais auprès de la cour de Florence, lord William Bentinck! quelle injure pour le vaniteux et brave Murat!

A Vienne, il est vrai, on ne montrait pas la même animosité contre lui. M. de Metternich et l'empereur d'Autriche paraissaient assez disposés à tenir leurs engagements à son égard. Mais combien de temps durerait cette bonne volonté? Lord Castelreagh et Tayllerand ne restaient-ils pas les adversaires acharnés du malheureux roi 1 ?

« On a fait à Murat, écrit Talleyrand à son maître, « certaines promesses, que l'on pourrait être, comme « homme, embarrassé de ne pas tenir, s'il avait lui« même fidèlement tenu les siennes... » — « Je ne suis « pas sans inquiétude, répond le monarque francais?, « sur ces certaines promesses faites à Murat. Dussions« nous, ce dontje ne suis pas sûr, car Bonaparte a, dans « ses derniers moments, fait anéantir bien des choses. «« dussions-nous trouver les preuves les plus évidentes, « il n'est que trop connu qu'une politique astucieuse sait « tirer de tout les inductions qu'elle juge à propos. Quoi « qu'il en soit, poursuivons notre marche; jamais on « ne m'y verra faire un seul pas en arrière. »

Cette fois, Murat était bel et bien condamné. Lord Castelreagh allait en donner l'assurance à Louis XVIII de la part des membres du Congrès. Que pouvait faire Murat ?

« On le dit très inquiet, écrit M. de Jaucourt à Tal« leyrand ', disant à tout propos qu'il n'ira pas s'en« terrer dans une ile d'Elbe, mais parlant avec confiance

1. Talleyrand à Louis XVIII, Vienne, 15 décembre 1814. 2. Louis XVIII à Talleyrand, Paris, 23 décembre 18:4. 3. M. de Jaucourt à Talleyrand, Paris, 15 janvier 1815.

« de ses troupes, de l'espoir public de l'Italie, et de « soixante mille hommes prêts à s'armer pour l'indé<< pendance, si l'Autriche ne respectait pas ses enga« gements. »

Très inquiet n'était pas le mot exact; Murat était indécis. Cette idée d'aller se rejeter dans les aventures l'exaspérait. Ah! que n'eût-il donné pour avoir un bon petit royaume, bien rémunérateur, bien tranquille?

« Il est attaqué d'une maladie mortelle, d'une mala« die de langueur. conclut M. de Jaucourt. La meilleure « chose qui puisse lui être offerte, suivant mes très « faibles lumières, c'est de se battre le plus tôt possible. « Si vous effacez le sentiment que lui portent ses peu« ples dans l'espoir de leur indépendance ; si vous « l'isolez, si vous faites des États fédérés et soumis à « des représentations nationales, le grand Joachim « Murat n'est plus nécessaire, et il devient ridicule; « mais jamais ce qui est utile et nécessaire n'est réel« lement ridicule. »

Aussi, le maître de l'ile d'Elbe, qui connaissait bien l'homme, aimait-il à dire, pour que le mot fût répété et pour achever de le décider :

« Mural est un bon enfant ..... Il est vrai qu'il semble « avoir été le premier à déserter mes drapeaux, mais « c'est égal, c'est toujours un bon enfant, et si je pou« vais, je ferais encore quelque chose pour lui. »

CHAPITRE VIII

L'ILE D'ELBE.

1814.

L'empereur quitte Fontainebleau, le 21 avril 1814. - Il est mal reçu en

Provence. Son déguisement.-- Ses plaintes, à Saint-Maximin. – Son débarquement à Porto-Ferrajo, le 3 mai. Accueil sympathique des habitants. — Aménagement de l'ile. – Organisation des troupes et de la flottille.- Les Corses. - Plaintes ues soldats. Désordre de l'administration, – Nombreuses visites des étrangers, particulièrement des anglais et des italiens. – Les entretiens. Celui de l'empereur avec M. Litta de Milan. Ses vues politiques sur l'Europe. – Modifications dans l'état physique de l'empereur. – Son embonpoint. - Ses habitudes. - Voyage de la princesse W... et de son fils. — Sa réception. – Voyage de la princesse Pauline. Sa correspondance intime. -- Sa maladie. Maladie de l'empereur. — Témoignages de Thiers, Vaulabelle, Lucien, Gourgaud, Bertrand, Cbarras. A quoi tiennent les destinées des peuples ?

Le 21 avril 1814, à midi, l'ex-César quittait Fontainebleau. Les commissaires des puissances l'accompagnaient. Le voyage fut accidenté. En Provence particulièrement, l'ancien officier corse dut, pour échapper aux violences dont il était menacé, revêtir l'uniforme de l'un de ses gardiens. Ce fut en effet dans cet étrange équipage qu'il arriva à Saint-Maximin, l'ex-Marathon, où vingt années auparavant son frère Lucien s'appropriait si galamment le prénom de Brutus et son acte de naissance pour épouser la nièce de l'aubergiste Boyer.

« Vous devez rougir, dit-il au sous-préfet venu à sa

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