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<< gardait le cheval. Celle-ci descendit et entra sous la « tente avec lui et l'enfant. Le maréchal Bertrand « s'occupa de faire rafraîchir l'autre dame et les domes« tiques. Il les fit loger, une partie à l'ermitage. et le « reste sous les tentes qu'on avait dressées aux envi« rons. Cela fait, il donna ordre de renouveler la garde « des mamelucks aux deux issues des chemins qui con« duisent à cette hauteur.

« L'inconnue a demeuré là deux jours et deux nuits, « sans jamais se montrer. L'empereur ne sortit que « deux fois pour donner des ordres. L'enfant se prome« nait avec un homme de la suite. Il paraissait âgé de « quatre à cinq ans et il était habillé à la polonaise. « Pendant le séjour de ces personnages, l'accès de la « hauteur fut interdit même à madame mère qui se « trouvait logée à un mille dans un village voisin

Jusque-là tout est parfaitement compréhensible et même naturel; malheureusement, le fait n'était pas isolé !

Madame de Rémusat a parlé clairement des rapports existants entre Napoléon et ses sours. Lucien a fait les mêmes insinuations. Il les a même étendues à d'autres personnes de la famille. Or, ces relations n'étaient que trop réelles.

A peine débarqué, le souverain déchu avait engagé ses seurs à venir le trouver. Élisa, Caroline, s'y étaient énergiquement refusées. Seule, Pauline finit par acquiescer au désir de son frère. Au mois d'octobre, la princesse Borghese était à Naples. Le commandant de la flotille, Taillade, vint l'y chercher. Le 31 octobre, la jeune femme était à PortoFerrajo, cette fois à poste fixe.

Que venait-elle faire ? Sur ce point délicat, sa correspon

1. Le comte de Jaucourt écrivait à M. de Talleyrand, le 27 septembre 1814 : « On a fait des doutes de toute espèce sur l'entre« vue d'une dame et d'un enfant à l'ile d'Elbe. Le fait est que « madame W..... y a été..... » (Mss. A. E.)

dance ne laisse aucune ambiguïté, car la nymphe Pauline, dont la naiveté n'avait pas diminué avec l'âge, dit le ministre, commettait l'imprudence, par ce temps de trouble et d'espionnage, d'adresser des épitres à ses amis. Et quelles épitres ! sous une forme plus accentuée encore que pour celles adressées autrefois au beau Fréron.

C'est ainsi qu'elle écrit à deux colonels de son intimité, à l'un que Buonaparte est trop jaloux pour qu'il vienne encore, à l'autre qu'il se háte de venir, que Buonaparte ne la voit que le jour, et qu'il pourra, lui, s'en occuper le soir et toute la nuit.

A tout prendre, dans la connaissance de ce fait, il n'y aurait que la constatation curieuse d'un état moral particulier de l'empereur, mais l'état physique est tout aussi atteint. Dans ces lettres, en effet, l'aimable Pauline ne se gène guère pour traiter son auguste frère de vieux pourri et pour demander à ce complaisant colonel de lui apporter des remèdes à la mode, très clairement spécifiés. Or, le fait a une importance capitale, surtout pour les graves événements de guerre qui allaient décider du sort de la France et de la vie de tant de

braves gens.

D'après M. Thiers, « le prince Jérôme et un chirurgien « attaché à l'état-major, lui auraient affirmé que Napoléon « souffrait alors de la vessie. M. Marchand, attaché au ser« vice de sa personne, lui aurait déclaré le contraire. »

Dans un autre passage, il ajoute que Napoléon était atteint d'une indisposition assez incommode, mais ne la désigne pas.

M. de Vaulabelle è affirme, lui aussi, que l'empereur était depuis quelque temps en proie à de cruelles douleurs physiques, qui lui rendaient fort pénible l'exercice dạ cheval.

Lucien raconte la même chose. D'après lui, sa propension au sommeil était l'effet d'une maladie, dont les détails étaient trop intimes pour qu'il pût les dévoiler.

« Nous avons dit, nous, écrit le colonel Charras, que

1. Histoire des deux Restaurations, tome II. Paris, 1817. 2. Histoire de la Campagne de 1815, par le colonel Charras. Charras (Jean-Baptiste-Adolphe), né le 7 janvier 1810, à Phals

« Napoléon avait une double maladie; et nous l'avons dit « sur des témoignages qui nous ont paru certains et que « M. Thiers aurait pu aussi bien que nous, mieux que nous a peut-être recueillir.

« Napoléon, en 1815, souffrait depuis trois ans déjà d'une « affection dysurique et, depuis un an, d'une affection « hémorroïdale croissante. Celle-ci notamment lui causa « d'atroces douleurs, le jour même de Waterloo. Nous tenons « le fait du grand maréchal du palais Bertrand et du général « Gourgaud; et nous avons, plus d'une fois, entendu l'un et « l'autre affirmer que ces douleurs furent cause que, pen« dant la grande bataille, Napoléon resta presque toujours « à pied, et y resta même lorsqu'il eût été nécessaire qu'il « se portât sur tel ou tel point...

« Mais ni Bertrand ni Gourgaud ne disaient tout. Nous « mêmes, jusqu'ici, nous n'avions pas cru devoir parler, « même par allusion, d'une troisième maladie, acciden« telle celle-là, qui gêna, incommoda beaucoup Napoléon... « Napoléon avait contracté la maladie dont mourut Fran« çois [er.

« M. Thiers, qui a été fort avant, dit-on, dans l'intimité « de Jérôme Bonaparte, ne peut ignorer cela; car l'ancien « roi de Westphalie n'en a jamais fait mystère. Il y a onze « ans, notamment, il en témoignait dans deux lettres que « nous avons lues et qui existent sans doute encore.

bourg, expulsé de l'École polytechnique trois mois avant la révolution de 1830, pour avoir chanté la Marseillaise, à un banquet d'élèves; rentré à l'École, mis en non-activité avec Cavaignac, à Metz, à cause de ses opinions, rappelé, nommé lieutenant d'artillerie, il publia dans le National ses belles Études de critique militaire; capitaine à l'ancienneté, envoyé d'office en Algérie, nommé chef de bataillon dans la légion étrangère en 1814, lieutenantcolonel en 1818, secrétaire de la Commission de la défense nationale, sous-secrétaire d'État sous Cavaignac et Lamoricière, attaqué avec une violence excessive par la presse réactionnaire, nommé représentant du Puy-de-Dôme, arrêté au 2 décembre, enfermé à Mazas, puis à Ham, rayé des contrôles de l'armée, le 23 janvier 1852, exilé, épouse mademoiselle Kestner. Forcé de quitter la Belgique, il se retire en Hollande, puis en Suisse, où il publie son histoire de Waterloo; mort à Bale, le 23 janvier 1865.

Puis, l'éminent officier ajoutait dans sa conclusion, qui sera la nôtre : « ... Il ne faut rien entreprendre au delà de « ses forces quand on ne travaille pas pour soi. En un seul « cas, on n'est pas responsable de sa faiblesse, c'est, lorsque « avec un parfait mépris de la douleur, on se dévoue tel « qu'on est, faible ou fort, valide ou invalide, à une cause « honnête qui vous réclame. Malade, Napoléon n'aurait pas « dù sortir de l'ile dElbe; et même bien portant, il n'avait « rien de mieux à faire que d'y demeurer; c'est à cela qu'il « aurait dû appliquer sa force d'âme. »

CHAPITRE IX

LA CONSPIRATION BONAPARTISTE.

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La conspiration bonapartiste. Projets de l'empereur. — Conditions

nécessaires au succès des prétendants. – Opinion de M. Guinguénée. - Son mémoire sur la situation de la France. - Situation des partis en 1815. – Conspiration orléaniste. – Préparatifs de Napoléon. – Lettre du chevalier Mariotti, consul de France à Libourne, 15 novembre 1814. - Lettre de M. Jules de Polignac. – Organisation de la conspiration. – La correspondance. Lucien. – Sa coopération active à l'entreprise. - Son mobile. — Murat. Ses inquiétudes. – Sa participation à la tentative. – Joseph Bonaparte à Prangins. – Le complot militaire. — Valeur politique et stratégique de la Suisse. — Mesures prises par le

gouvernement. Projets en vue du déplacement de Murat, de l'enlèvement de Joseph, et

de celui de Napoléon; son internement soit à l'ile Sainte-Marguerite soit dans l'une des Açores. – Insistance de Talleyrand. – Projets de Mariotti. — Craintes réelles ou apparentes de Napoléon. – Lenteur diplomatique. - Les nouvelles de Vienne décident l'en,pereur à tenter l'aventure. – Son départ, le 26 février. – Son débarquement au golfe Juan. - Attitude ambiguë des croisières anglaise et française. – Proclamation du gouverneur de l'ile d'Elbe.

Si Napoléon fat resté le tranquille possesseur de l'ile d'Elbe, il eût pu y faire venir tous les mamelucks et toutes les princesses de la terre sans que l'histoire eût eu le droit de s'en préoccuper. Malheureusement le César déchu était resté le conspirateur émérite d'Ajaccio et de Brumaire.

Il rêvait encore quelque gigantesque aventure.
Et laquelle !

On a voulu la comparer à celle d'Égypte ou tout au moins renouveler à son propos la légende de 1799, en affirmant

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