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n'aurait pas eu à encourir les reinontiances du maitre absolu, qui prétendait diriger ses frères comme les pions d'un échiquier et qui écrivait à Joseph, alors à Naples :

« ... Je vous réitère de prendre Reggio et Salla; si vous ne le faites pas, j'enverrai un général pour commander mon armée du royaume de Naples. Quant aux polissons que vous avez autour de vous, qui n'entendent rien à la guerre et qui donnent des avis de l'espèce que je vois dans les mémoires qu'on me met sous les yeux, vous devriez m'écouter de préférence...

... Votre femme est venue me voir bier, je l'ai trouvée si bien portante que j'ai été scandalisé qu'elle ne partit point, et je le lui ai dit, car je suis accoutumé de voir les femmes désirer d'être avec leurs maris... »

Malheureusement, disons nous, Lucien ne savait ni garder le silence ni éviter certaines relations compromettantes.

Pendant la campagne d'Iéna, il ne faisait pas mystère de ses sympathies pour le ministre de Prusse, M. Humboldt. On affirmait même que chaque jour on le voyait épingler la carte du théâtre de la guerre, suivre avec l'ambassadeur de l'ennemi le mouvement des armées, et quand il ne pouvait douter des succès de son frère, les atténuer du moins et présager des revers.

Lors du passage à Rome de son frère Joseph, alors en route pour Naples où l'attendait une couronne, il se montra rebelle à tout projet de conciliation. Le 6 octobre 1806, il écrivait à ce sujet au cardinal Fesch :

« ..... Ayez au moins assez de bon sens pour ne pas m'assimiler à Jérôme et pour m'épargner la honte inutile de vos Tâches conseils. En un mot, cessez de m'écrire jusqu'à ce que la religion, l'honneur que vous foulez aux pieds aient dissipé votre aveuglement..... Cachez au moins sous votre pourpre la bassesse de vos sentiments et faites votre chemin en silence dans la grande honte de l'ambition. »

Mais c'est surtout dans ses rapports avec les fonctionnaires français, de passage continuel dans la capitale des états pontificaux, qu'il manque de circonspection.

Plusieurs, dit-il, viennent nous voir'. De ce nombre sont mes amis, Masséna et Gouvion Saint-Cyr, Ils assistent à quelques-unes de nos représentations. Ils commencent à s'effrayer du système impérial dans l'intérêt véritable de la France. Ils me donnent des conseils, ceux de reprendre ma place.

Ils avaient peut-être raison. Et moi ai-je eu tort de ne pas les suivre ? Au point de vue de ce qu'on peut appeler politiquement parlant, c'est-à-dire ambitieusement et à tout prix, oui, j'ai eu tort. Moralement, non.

... Parmi les officiers supérieurs de passage, je suis particulièrement frappé de l'expression de figure du général Mallet. Certaines réticences de sa conversation par rapport à l'empereur, un je ne sais quoi dans la manière d'écouter les discours des autres officiers et de leur répondre me donne de plus en plus à penser, dans les courtes mais assez fréquentes relations que j'ai avec lui, que, si le général Mallet assez obscur du moins à mes yeux sous le titre de général, n'est pas un agent provocateur de l'école de Fouché, il pourrait bien être de l'étoffe propre à faire un conspirateur?.

Quoi qu'il en soit de cet échange d'opinions plus ou moins acerbes, les rapports qui s'ensuivaient, n'étaient pas faits

1. Sur ces entrefaites survint la mort du général Lacour, « infortuné parent de ma femme.

« Ainsi va le monde à la guerre. Le sang des braves cimente le trône des conquérants qui n'en devient pas pour cela plus solide.

(Note de Lucien Bonaparte). 2. Je verrai par la suite s'il me conviendra de dire ce que j'ai su longtemps après la mort de Mallet, de sa fameuse et très extraordinaire conspiration et que tout le monde ne sait pas et qui ne sera peut-être jamais connu. (Note de Lucien Bonaparte).

Nous aurons de notre côté à revenir sur cette affaire.

pour calmer l'irritation qu'on ressentait à Paris contre Lucien. A Rome même des difficultés imprévues surgissaient.

Elles provenaient, dit Lucien, de l'idée assez généralement répandue que je ne suis pas au fond si brouillé avec mon frère qu'il me convient de le paraitre... Quelques vieux benêts me font l'honneur de m'attribuer l'ambition de devenir son roi préfet à Rome, comme mes autres frères, eux, sont de véritables préfets dans leurs États respectifs.

Mais, est-ce bien là la vérité? Il est permis d'en douter quelque peu, car à cette époque de l'expansion du système impérial, il y eut maints pourparlers pour engager Lucien à venir prendre sa place au milieu des rois ses frères. Or, puisque Lucien répondit à ces avances, c'est qu'au fond il ne se montrait pas aussi rebelle qu'on le prétendait à une solution favorable à ses intérêts.

Au mois de juin 1807, sa seur Élisa lui écrivait! :

« Mon cher Lucien, j'ai reçu ta lettre. Permets à mon « amitié quelques réflections sur l'état actuel des choses. « J'espère que tu ne te fâchera pas de mes observa« tions, car mon amitié pour toi et les tiens ne peut « jamais changer.

« L'on te fait des propositions que tu aurais trouvé « convenable, il y a un an, et que tu aurais sur le «« champ acceptés pour le bonheur de ta famille et de « ta femme. Aujourd'huy tu les refuse , ne vois-lu pas, « cher ami, que le seul moyen de mettre obstacle aux « adoptions c'est que Sa Majesté est une famille dont « elle puisse disposer. En restant près de Napoléon, ou

1. 20 juin 1807, Marlia.

(

« en recevant un trosne de lui, tu lui sera utile ; il « marira les filles, et tant qu'il trouvera dans sa famille « la possibilité d'exécuter ses projets et sa politique

(qui doit être tout pour lui) il ne choisira pas des

étrangers. Il ne faut pas traiter avec le maitre du « monde comme avec son égal. La nature nous fit les «« enfants d'un même père et ses prodiges nous ont « rendus ces sujets. Quoique souverain, nous tenons « tout de lui. Il y a un noble orgueil à l'avouer, et il « me semble que notre seule gloire doit être de jus« tifier par nolie manière de gouverner que nous «« sommes dignes de lui et de notre famille.

« Réfléchis donc de nouveau aux propositions qu'on « te fait. Maman et nous tous nous serions si heureux « de ne faire qu'une seule famille politique. Cher « Lucien, fais-le pour nous qui t'aimons, pour le peuple « que mon frère te donnera à gouverner et dont tu «« feras le bonheur.

« Adieu, je t'embrasse. Ne m'en veux pas et crois « que ma tendresse sera la même pour toi. Embrasse « la femme et ton aimable famille. Le chevalier Ange« lino qui est venu me voir m'a longtemps parlé de toi « et de ta femme. Adieu. Ma petite est charmante, je « la sèvre'. Je serai bien content sit elle pouvait bientôt jouer avec toute ta famille.

Ta seur et amie,

ÉLISA. A ces lettres en succédèrent d'autres de madame Lælilia, de Fesch, de Joseph, si bien qu'au mois de novembre 1807, Lucien se encontrait avec son frère Louis à Velletri, et de là se rendait à Mantoue pour y voir l'empereur qui l'attendait.

1. Napoléone-Elisa, née le 3 juin 1805, mariée plus tard au comte Camerata.

(

CHAPITRE IV

L'ENTREVUE DEMANTOUE.

12 DÉCEMBRE 1807".

J'avais eu quelquefois, surtout une fois..., autant de présence d'esprit qu'un autre. Alors, j'avoue que j'en manquai au point de me laisser guider par je ne sais qui, sans savoir où, sans même faire attention si mon compagnon de voyage me suivait.

Il y avait environ trente-six heures que nous étions partis de Rome. Cette idée « s'il allait me retenir pri« sonnier!!! » qui ne m'était que légèrement passée par la tête en route était celle qui me préoccupait uniquement. Je ne revins tout à fait à moi qu'au moment

1. Sur le manuscrit on lit : « Copie de la princesse Charlotte Gabriely, fille ainée de Lucien Bonaparte et de sa première femme Christine Boyer.

Thorngrawe, comté de Worcester,

Angleterre 1812.

Aris. Il est bon de prévenir le lecteur que ce fragment des mémoires de Lucien Bonaparte, l'un des plus intéressants de ceux qu'il a jetés sur le papier sous le titre de Matériaux pour mes mémoires projetés ; fut écrit sous le paroxysme de la douleur et de l'indignation que le prince éprouva, lorsque, prisonnier en Angleterre, son frère Napoléon refusa de l'échanger contre quelques lords et voyageurs anglais détenus en l'rance, en vertu d'un décret impérial.

(Note de la princesse de Canino.)

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