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faveur d'un système, il faudrait en quelque sorte oublier tout ce que les autres ont publié, tout ce qui a existé jusqu'ici, faire presque abnégation de ses propres idées. Peut-être est-il permis de croire, d'après la divergence des opinions, des théories, de la pratique même, que la recherche de la vérité admet dans ce genre d'institution une diversité de méthodes, comme il en existe dans les sciences les plus exactes. Ce n'est donc pas la manière individuelle de voir et de sentir qu'il faut consulter ici, car elle ne ferait que conduire à un dissentiment dont il serait impossible de prévoir le terme : il s'agit véritablement de savoir si le plan qu'on propose convient au peuple français, s'il s'accorde avec les idées libérales adoptées aujourd'hui, avec la marche du gouvernement, avec les moyens qui sont à sa disposition; il s'agit de le comparer à l'état actuel de l'instruction, aux besoins, aux habitudes du peuple français, aux convenances du moment. Faut-il ajouter ici que ce plan a réuni l'assentiment de quelques uns des hommes dont l'Europe estime les grandes lumières, et consulte avec fruit les médi– tations? En vous le présentant avec confiance, le gouvernement, qui le croit approprié au génie des Français, désire surtout que Vous y trouviez le germe de toutes les améliorations et de l'extension future dont il lui paraît être susceptible. En l'adoptant comme loi de l'Etat, il pense que vous aurez rendu un nouveau service au peuple, et décrété l'une des bases les plus solides de la prospérité publique.

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OBSERVATIONS sur les moyens de faire entrer l'étude de l'agriculture et de l'économie rurale dans l'instruction publique; présentées au Tribunat par Chassiron. Séance du 6 floréal an 10.

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Tribuns, je parle devant les représentans d'un peuple dont la puissance ne repose pas dans des contrées lointaines et dans ses colonies, qui ne sont que l'accessoire de sa puissance, mais à une nation dont la force et la grandeur repose princi-palement sur l'étendue, la fertilité de son territoire, et l'industrie de ceux qui l'habitent.

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Lorsqu'il s'agit de donner à un tel peuple un système d'instruction publique, je ne craindrai pas d'élever la voix en faveur de l'agriculture, et de dire que, quels que soient les progrès que nous ayons pu faire dans l'art de la civilisation et du gouvernement, il ne serait pas de notre sagesse de rejeter sans examen les institutions qui, adoptées par les peuples voisins, ont eu parmi eux le succès le moins contesté, et ont imprimé une marche rapide à leur prospérité.

» Si je parcours l'Allemagne j'y vois des maisons d'institu tion pour les instituteurs memes, qui doivent porter et répandre dans les campagnes l'instruction nécessaire aux canipagnes.

» A Milan je vois une chaire d'économie politique et rurale, professée par l'illustre Beccaria.

» Dans l'Autriche, la Lusace, la Silésie, des livres classiques, des manuels, des catéchismes d'agriculture sont les premières études des fils du fermier et du laboureur.

» Dans l'électorat d'Hanovre, le Danemarck, la Bohême, je retrouve les mêmes institutions.

» Je les vois encore dans la Saxe et parmi les sages Helvé– tiens.

» En Angleterre le fils du propriétaire, du fermier, du laboureur, est placé à seize ou dix-huit ans chez un riche fermier de Sutfolc, ou autre canton bien cultivé de l'Angleterre.

» Dans le pays de l'Europe où les sciences et les arts ont fait les progrès les moins rapides, à Saragosse enfin, on vient de former des institutions d'agriculture, et des sommes importantes leur sont confiées pour les progrès de l'art agricole.

» Ainsi partout autour de nous celui qui cultive la terre connaît les premiers élémens qui, suivant leurs différentes proportions, constituent les diverses natures de terrein.

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»Celui qui plante un arbre connaît les premiers principes de la végétation, et par conséquent le sol qui est propre à l'arbre qu'il veut planter ; il a de légères connaissances en mécanique, en arpentage, en construction rurale ; il a vu de bons modèles, des outils bien faits, différens instrumens aratoires. En Angleterre enfin, le fermier, le propriétaire, le cultivateur est un homme instruit, dont la conversation intéresse le voyageur. Quels ont été les effets sur l'agriculture de semblables institutions? Pour le savoir il faut parcourir les pays où elles sont instituées; les plaines du Milanais, les champs de la Belgique, les fermes de l'Angleterre; ou, si l'on veut des expériences moins lointaines, que l'on parcoure les environs de Paris, où des comités agricoles avaient été répandre l'instruction dans les campagnes: généralement elles sont bien cultivées dans un sol souvent médiocre. On sait qu'il faut alterner, varier ses cultures; que la terre consent à toujours produire, mais qu'elle veut dans ses productions la même diversité que l'habitant des villes veut dans ses plaisirs.

» Sans doute il reste encore beaucoup à faire; mais les premiers pas sont faits; et c'est à l'ancienne société d'agriculture de Paris, c'est aux comités agricoles que ces succès sont dus.

"Portez plus loin vos pas : la ligne de démarcation est tracée par l'ignorance la plus profonde; plus de prairies artificielles ; toujours la même culture; des jachères éternelles; un sol épuisé par des productions toujours les mêmes; l'excès du travail des hommes; des bestiaux fatigués; de chétives productions, et souvent un sol fertile qui accuse l'ignorance des mains qui le cultivent.

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Cependant, là comme ailleurs, le Traité de Gilbert sur les prairies artificielles, l'Instruction de Daubenton pour les bergers, le Dictionnaire de Roziers sont sur les boutiques de tous les libraires. Le gouvernement a fait répandre avec une profusion digne d'éloge plusieurs de ces ouvrages. Quelques hommes courageux et estimables ont formé des établissemens utiles; mais ils restent isolés au milieu des campagnes; le préjugé les entoure, parce que l'habitant des campagnes manque de l'instruction nécessaire pour savoir bien lire et bien observer : il est là comme il serait dans un atelier, dans une manufacture dont il verrait les produits sans pouvoir deviner le mécanisme et la main d'œuvre employés pour les obtenir. Il faut donc les lui expliquer, et ne pas se borner à la tradition qui l'égare, à l'exemple qu'il ne suit pas, aux expériences et aux méthodes qu'il repousse, s'il n'est déjà instruit.

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» Il est impossible que de tels faits, tracés sur le sol de la France entière, ne frappent pas l'oeil de l'observateur et de l'homme d'état ; et cependant qu'avons-nous fait, que faisonsnous encore pour sortir d'un tel état de choses? Une loi sur l'instruction publique nous est donnée, et le nom d'agriculture n'y est pas prononcé. Dans nos académies, dans nos discours oratoires nous appelons l'agriculture le premier des arts; dans nos lois, dans nos institutions nous la regardons comme le plus vil des métiers: que dis-je! le plus vil des métiers exige encore un apprentissage; l'agriculture est abandonnée à la plus honteuse routine, et, par un contraste assez frappant, la stupide ignorance semble reléguée en même temps dans les salons de nos Lucullus modernes, et dans l'humble chaumière qui couvre nos cultivateurs! Chassons-la du moins de ce dernier asile.

»Ne croyez cependant pas, citoyens tribuns, que je vienne deinander pour l'homme des champs une instruction dispendieuse, des chaires, des lycées, des écoles spéciales. Non, je ne veux rien changer aux institutions qu'on vous propose; je veux seulement les rendre plus utiles.

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Il y aura, dit la loi, des écoles primaires. Je demande qu'un des premiers livres qui sera dans les mains des enfans des

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campagnes leur donne des connaissances agricoles ; je ne dirai pas utiles, mais indispensables. Quelques gravures en bois fixeraient leur attention à la tête de chaque leçon ; des estampes de dix centimes de valeur, placées sur les murs des écoles, représenteraient la meilleure charrue, les herses les plus convenables, un arbre fruitier bien taillé, une bonne ruche.

» Ainsi ils s'instruiraient en s'amusant; et l'on sait que de tous nos sens la vue est celui à qui nous devons nos connaissances les plus multipliées, les plus utiles, les plus ineffaçables. Des connaissances plus étendues pourraient attendre les habitans des campagnes dans un âge plus avancé; nous aurons nécessairement pour les cultes des séminaires, des maisons d'instruction. Imitons encore ici l'exemple des peuples voisins.

>> Les premières études des ministres seront consacrées à la religion, à la morale, à la Constitution de leur pays.

» Mais pourquoi n'exigerait-on pas qu'ils apprissent les premiers élémens de la chimie rurale, de la botanique rurale, de l'histoire naturelle du laboureur, en un mot de l'agriculture?

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»Ne sont-ils pas destinés à répandre l'instruction dans les campagnes? N'est-ce pas là leur plus beau, leur plus grand ministère? Et quand un ministre, un cure serait un bon agriculteur, dont l'exploitation servirait de modèle au canton, croit-on qu'ils en seraient moins respectables et moins respectés? Le temps n'est plus où les hommes semblaient être appréciés à raison de leur inutilité.

"Ce que je demande aujourd'hui pour l'agriculture peut se concilier parfaitement avec les institutions qu'on nous propose; il ne s'agit que de principes élémentaires. De plus hautes sciences appartiennent à nos écoles spéciales, à nos sociétés d'agriculture; elles peuvent répandre les instructions utiles; mais il faut commencer par ouvrir dans nos campagnes les yeux et les oreilles de ceux qui doivent les entendre. Hâtonsnous de profiter du moment; mettons à profit les institutions que nous formons, et que la France au dix-neuvième siècle ne reste pas en fait d'agriculture au dessous de l'Europe entière; qu'on ne puisse pas lui adresser les reproches que Columelle faisait autrefois aux Romains : ils veulent avoir des maîtres de peinture, de musique, d'escrime et de danse; et le premier des arts, le plus utile, le plus moral de tous les arts (l'agriculture) ne trouvera parmi eux ni maîtres ni disciples.

» Les vues que je propose doivent intéresser également l'homme d'état et le législateur. L'instruction, le travail, l'aisance donnent des inoeurs, et les mœurs sont le complément

des lois que peuvent les lois sans les mœurs ? a dit le plus philosophe des poètes de l'antiquité.

» Les produits territoriaux alimentent le commerce, les manufactures, les arts, et sont aussi la base la plus solide de nos finances, la source la plus féconde de la richesse de L'Etat.

» Ainsi tout se lie, tout se tient, tout se coordonne dans un bon système d'administration publique; c'est une vaste chaîne qui embrasse toute la société, mais dont le premier anneau doit être fixé à la terre si l'on veut poser des bases éternelles à la prospérité de l'Etat.

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Espérons, citoyens tribuns, que le gouvernement entendra les voeux que nous formons aujourd'hui, et qu'il profitera des institutions nouvelles pour répandre dans nos campagnes des connaissances dont elles manquent réellement, et dont la propagation peut avoir une influence si marquée sur la prospér té publique.

» Nous faisons les plus grands efforts pour rappeler la culture dans nos colonies dévastées, et nous oublions que nous possédons le sol le plus fertile, sous le climat le plus heureux, le plus susceptible de tout produire. Quelle est donc la colonie qui peut nous donner des richesses égales à celles que la France peut trouver sur son propre sol, fécondé par une meilleure culture, que nous n'obtiendrons jamais que par des exemples utiles joints à de bonnes institutions? Celles que je propose se lient parfaitement avec le système d'instruction publique que nous allons adopter; elles tendent à lui donner une direction utile pour les mœurs publiques, pour la prospérité de l'Etat, pour le soulagement des peuples. Peut-on lui accorder un dégrèvement plus heureux que l'augmentation des produits industriels et territoriaux?

› Ce que je demande pour les écoles primaires ne coûtera

pas un centime à l'Etat, et peut lui valoir des millions chaque année.

» Je propose de rappeler le clergé à son institution primitive: ah! s'il avait imprimé dans le cœur des peuples de si longs souvenirs, c'est qu'ils y avaient été gravés par la reconnaissance; nos pères n'avaient pas oublié que leurs ancêtres avaient vu ce même clergé défricher nos montagnes, dessécher des marais, rendre fécondes des landes et des bruyères, et habiter des déserts.

» Je me résume, et je demande qu'à l'instar des peuples voisins :

>>1. Les livres élémentaires destinés à nos écoles primaires offrent quelques chapitres, quelques leçons consacrés

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