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sonne n'y sera gratuitement admis, volonté des instituteurs.

si ce n'est par la libre

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Il y a donc dans l'observation que je combats une méprise sur laquelle il est bon de s'entendre.

» Je n'examinerai point au reste si dans l'intérêt prépondérant des arts et des sciences, ou si dans celui d'une sage politique il convient de donner à l'instruction une telle latitude qu'elle devienne accessible dans tous ses degrés aux diverses classes de la société.

L'affirmative, dans un gouvernement fondé sur le système représentatif, ne serait pas susceptible de doute; mais j'ai déjà annoncé que je n'entends réclamer au profit de la classe pauvre que le premier degré d'instruction, parce qu'il est un besoin pour elle, et parce que la nation peut seule acquitter cette respectable dette.

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» Fidèle à mon principe, je soutiens maintenant qu'il est à tous égards préférable de destiner à cet utile emploi les fonds qu'on voudrait appliquer à l'entretien dans les lycées et dans les écoles spéciales de quatre mille élèves, dès qu'il est démontré que ce dernier bienfait serait entièrement reversé sur une classe de citoyens qui peut se passer des secours de l'Etat. L'orateur du gouvernement a déclaré que cette dépense, pour six mille quatre cents élèves, serait de 4,480,000 fr.; elle serait donc de trois millions environ pour les quatre mille privilégiés, qui ne devraient leur nomination qu'au concours. Hé bien, cette dernière somme suffirait en grande partie pour salarier, sur le pied de 300 francs, tous les instituteurs des écoles primaires; je le prouve par un calcul simple.

» Le maximum des arrondissemens des justices de paix a été fixé à trois mille six cents par la loi du 8 pluviose an 9. En plaçant dans chaque arrondissement deux instituteurs au moins, et six au plus, ainsi que je l'ai proposé, le terme moyer. serait quatre, et le nombre total de ces instituteurs serait de quatorze mille quatre cents, dont le salaire, à raison de 300 francs, ne s'éleverait qu'à 4,320,000 francs.

Or, je le demande à tous ceux qui sont sincèrement attachés à la Constitution de leur pays, et à qui les droits du peuple sont chers, je leur demande si les nombreux avantages qu'on doit attendre du premier degré d'instruction parmi les enfans des cultivateurs et des artisans, lorsque les instituteurs seront salariés, peuvent être balancés par ceux qu'on espère de l'établissement de quatre mille places gratuites, soit dans des lycées, soit dans des écoles spéciales.

» Vous avez donc à opiner, citoyens tribuns, d'une part entre l'intérêt de quelques familles privilégiées de fait, si elles

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ne le sont pas de droit, et d'autre part entre celui d'une immense population qui restera sans aucune instruction si le projet est admis, puisque ce projet épuise d'une autre manière tous les fonds destinés pour l'instruction publique.

» Ce que je viens de dire à l'égard des quatre mille pensions créées par l'article 34, je pourrais le répéter relativement à l'école spéciale militaire, dont il serait difficile de raccorder les élémens avec les principes admis chez un peuple libre, qui respecte l'égalité des droits, et qui est jaloux de ne point y laisser porter atteinte.

» Je ne sais d'ailleurs si les jeunes gens qui se destineront au service militaire pourront, en sortant des écoles spéciales, trouver une meilleure école d'instruction et de pratique que dans le sein même de ces phalanges victorieuses qui se sont couvertes de tant de gloire dans la guerre de la liberté, et d'où sont sortis, par le seul effort de leur génie, tant de grands capitaines, tant de généraux habiles.

»Je pourrais aussi fixer votre attention sur quelques parties du plan d'instruction qui comporte des dépenses susceptibles de modération, et je ne citerai à cet égard que la création de trois inspecteurs généraux dont le traitement et les voyages coûteront seuls à l'Etat 120,000 francs.

» Mais il ne suffit d'avoir prouvé que pas le seul retranchement des pensions, applicables à d'autres individus qu'à ceux dont les pères auront rendu d'éminens services à la patrie, laisserait à la disposition du gouvernement toutes les ressources nécessaires pour donner la vie au premier degré d'instruction publique, si l'on y joignait la dépense relative à l'école spéciale militaire.

» Des considérations d'une haute importance commandent ce changement de destination: elles sont puisées dans les droits inaltérables du peuple, qui le désire; dans l'intérêt bien entendu de l'agriculture, du commerce et des arts; enfin dans l'obligation de se montrer juste avant d'être libéral, et de pourvoir à des besoins de première nécessité avant de créer des priviléges.

» Je vote en conséquence contre l'adoption du projet.

OPINION de Daru, sur la nécessité d'admettre la religion dans l'instruction publique; prononcée au Tribunat. Séance du 8 floréal an 10.

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Citoyens tribuns, en prenant la parole sur l'importante loi que vous discutez, je dois commencer par un aveu ; c'est que j'ai pu consacrer à peine quelques momens à mettre en

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ordre les réflexions que je vais vous soumettre. J'avais cru devoir m'imposer le silence dans cette discussion, d'abord par la juste défiance que j'ai de moi-même, et surtout parce que les observations que la lecture du projet de loi m'a suggérées me paraissaient devoir naître d'elles-mêmes dans tous les esprits il me semble impossible qu'elles aient échappé à ceux qui ont été chargés d'examiner ce projet. Je regrette que les orateurs qui m'ont précédé à cette tribune m'aient laissé le soin de les développer: peut-être ne devrais-je expliquer leur silence que par la certitude qu'ils avaient de l'inutilité de ces développemens; mais cette réflexion même m'encourage; elle me persuade qu'au moins mes idées ne sont pas fausses, et que je ne compromets que mon amour-propre en vous les sou

mettant.

» Je vous devais cet aveu, citoyens tribuns, moins pour me concilier une bienveillance que vous accordez à tous ceux qui ne cherchent ici que la vérité, que pour protester de mon respect pour une assemblée devant laquelle je ne pense pas que l'on doive prendre la parole sans avoir gravement médité ce qu'on vient lui dire, et pesé les expressions dont on peut le revêtir. Au reste, si mes réflexions vous paraissent fausses, vous m'excuserez en considérant le peu de temps que j'ai eu pour les approfondir; si elles vous paraissent justes, vous les recevrez avec plus de confiance, puisqu'elles vous sont présentées sans art.

» Le rapporteur de la loi sur l'instruction publique a judicieusement distingué l'éducation de l'instruction. L'instruction enrichit l'esprit ; l'éducation s'attache particulièrement au caractère celle-ci, considérée dans l'universalité des citoyens, n'est que le résultat des inœurs, des institutions publiques, du système général de la législation; c'est dans la Constitution de l'Etat qu'est sa base fondamentale.

» La loi qui vous est présentée n'a pas un si grand objet : elle n'organise, si je puis m'exprimer ainsi, que le mécanisme de l'instruction; elle en fixe les divers degrés; elle classe les écoles; elle détermine le nombre des élèves et des professeurs, l'avancement de ceux-là, le choix de ceux-ci; pour exciter leur émulation, elle assure aux uns une vieillesse honorée, et promet aux autres, comme récompense de leurs travaux, de les initier à des connaissances plus sublimes; enfin elle règle l'ordre intérieur, le régime économique des maisons d'édu

cation.

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Ces objets sont importans sans doute, et il n'est pas nécessaire d'agrandir encore cette question pour la rendre digne de l'attention des philosophes. Evitons de discuter des paradoxes:

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les paradoxes sont les préjugés de ceux qui ont de l'imagination, comme les vieilles erreurs sont les préjugés de ceux qui ne savent pas réfléchir : mais évitons aussi ces vieilles erreurs et cette manie trop commune de regretter toujours le passé, manie qui n'est excusable que dans des vieillards, parce qu'ils n'ont pas eu eux-mêmes la force nécessaire pour jouir du pre

sent.

Je m'abstiendrai donc de discuter ici le paradoxe sur l'inutilité des sciences, et je ne l'aurais pas même rappelé si j'avais pu, hier à cette même tribune, entendre sans un sentiment pénible un orateur, dont je fais profession d'être l'ami, attaquer cruellement la mémoire du bienfaiteur de l'enfance. Faibles que nous sommes ! courbons-nous devant son génie; évitons de partager ses erreurs; oublions ses fautes personnelles, puisque nous n'en devons la connaissance qu'à son repentir. Dans quelques siècles les cendres de l'auteur d'Emile verront tomber sur elles les voûtes fragiles du Panthéon; mais combien de pages immortelles resteront sur ces débris pour porter aux peuples qui nous auront succédé de sublimes leçons de vertu et des modèles d'éloquence!

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Espérons que nos enfans ne seront pas déshérités de ses bienfaits: n'oublions pas que nous-mêmes nous lui devons en partie ces semences de liberté que nous avons vues se développer après lui, et songeons que le progrès des lumières est, après la vertu, le plus sûr garant de cette liberté.

» Les gouvernemens qui veulent être absolus cherchent à maintenir ou à plonger les gouvernés dans l'ignorance.

» Les gouvernemens qui ont une plus haute idée de la gloire favorisent la propagation des lumières. Les hommes qui veulent être libres se pressent vers ce dépôt sacré des connaissances humaines, qui peut être encore l'asile de la véritable indépendance et du bonheur, même au milieu de la misère et de la servitude générales.

» C'est là que l'homme prend cette noble fierté qui soumet tout à l'examen de la raison, qui oppose une force terrible à toutes les dominations injustes, qui appelle au tribunal de l'opinion publique de toutes les usurpations de l'autorité, et, ce qui est plus noble encore, qui calme les passions viles, et ajoute à la puissance de ce tribunal intérieur que chacun de nous porte dans soi-même.

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Qui l'eût cru, qu'au moment où le peuple français venait de ressaisir ses droits, ses libérateurs détruiraient des institutions que des conquérans auraient peut-être respectées, et qu'un peuple nouvellement affranchi renoncerait lui-même au plus sûr garant de son indépendance!

» On aurait droit de s'en étonner si dans une révolution il ne fallait distinguer les résultats nécessaires des circonstances de ce qui est l'ouvrage de la philosophie.

>> Ecoutez certains hommes; ils accuseront la révolution et les philosophes d'avoir anéanti l'instruction comme la morale. » Les philosophes n'ont pas besoin de défenseurs ; ils ne repoussent pas l'injure.

"La cause de la révolution n'est la cause de personne ; personne ne peut se vanter de l'avoir faite ses malheurs appartiennent au moins autant à ceux qui l'ont nécessitée par leurs fautes qu'à ceux qui l'ont provoquée par leurs plaintes ou par leur courage; et lorsqu'elle compte parmi ses accusateurs un si grand nombre de ses complices, sa défense est peut-être plus particulièrement le devoir de ceux qui, indépendans encore de tous les partis, sont assez heureux, après dix ans de querelles, pour n'avoir pas un mot à rétracter.

» Mais est-il vrai que cette révolution ait été si fatale aux connaissances humaines? Ce peuple qu'on accuse de vanité, et à qui je ferais plutôt le reproche d'être souvent par légèreté son propre accusateur; ce peuple, troublé par dix ans de discordes, de misères, de combats, est-il donc resté en arrière des nations savantes de l'Europe? N'a-t-il donc fait des conquêtes que sur la terre? N'a-t-il pas reculé les bornes des sciences comme celles de son empire? N'a-t-il pas fondé une école dont les élèves auraient un nom s'ils n'étaient si nombreux ? Et dans cette période de dix ans de combats, les lettres mêmes, les arts amis de la paix sont-ils restés sans gloire?

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Ah! soyons plus justes; respect et reconnaissance à ces hommes qui, tourmentés du noble besoin de la célébrité, ont dédaigné l'injustice, l'oubli de leurs contemporains, s'en sont vengés par des bienfaits, et, au milieu des chants de victoire qui retentissaient de toutes parts, ont forcé la renommée à s'occuper d'eux!

>> Mais en accordant que la génération présente n'est pas restée oisive, on lui reproche d'avoir négligé le soin de celle qui devait lui succéder. Ce n'est point un reproche qu'il faut faire à tels ou tels hommes; c'est un fait malheureusement trop vrai dont il faut gémir : la même révolution, qui a appris aux jeunes gens qu'un homme n'est jamais rien que par lui-même, en a détourné un grand nombre de leurs travaux en les appelant à la défense de la patrie.

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D'autres, plus malheureux, n'étaient pas en âge de la servir, et sont arrivés trop tard pour s'instruire; ils n'ont trouvé que les ruines de ces lycées où la jeunesse puisait les premiers élémens des sciences et de la morale.

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