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Selon M. de Berbis, qui appuyait l'amendement Lorgeril, la Chambre pouvait éclairer le souverain si elle le croyait utile pour le bien de son service et celui de l'État, mais pourvu que ce fût avec le respect profond dû à la majesté du trône, et de telle sorte qu'il fût toujours libre d'exercer la plénitude de tous ses droits quand et de la manière dont il le jugerait convenable.

Mais M. le général Sébastiani repoussait avec force ces timides ménagemens.

Quel bat, disait en substance l'honorable général, la commission s'estelle proposée d'atteindre ? Elle avait à répondre au discours de la couronne. Il était parlé, dans ce discours, d'insinuations perfides, de manoeuvres coupables dirigées contre le gouvernement du Roi. Pour rechercher la nature des obstacles que pouvait reucontrer le gouvernement, la commission a dû exposer l'etat du pays. Elle l'a va agité par de vives inquiétudes, et elle en a facilement devine la cause.

• L'avènement du ministère , au 8 août, n'a pas été aussi imprévu qu'on a paru le croire : le projet de la formation de ce ministère remonte à l'époque mėme da ministère de M. de Villèle, dont de secrèles intrigues auraient amené tot on tard la ruine, s'il ne fût tombé devant l'opinion publique et devant la majorité sortie des élections de 1827. Personne n'ignore que M. de Villèle presentait le triomphe de ces intrigues comme un époavantail aux amis exigeatis qui hésitaient à lui prêter appui : il signalait l'avènement de ses rivaux an pouvoir comme une époque de périls pour la monarchie. Tous les partis se composent de portions exagérées , de modérées , et de portions faibles.

• Dans laquelle de ces catégories a été choisi le ministère du 8 août ? J'en appelle à vos consciences: dans la portion exagérée. Les doctrines de cette fraction de parti sont à Hordre politiqne ce que les doctrines de la petite église sont à l'ordre religieux , ou plutôt c'est la petite église tout entière trausportée dans l'ordre politique , avec ses passions, ses projets d'envahissement et ses des de domination.

• Déconcertée par les élections de 1827, elle changea momentanément d'allnre et de langage ; elle prodigaa les professions de foi constitutionnelle; on la vit se présenter à tous les partis sous la combinaison et la forme de ministere de coalition. Repoussée de tous, elle recommeuça bientôt ses machinations soarerraines et ses traversées du détroit en des appareils si divers. Dès le commencement de la dernière session, tout Paris savait, et Londres peut-être encore mieux, qu'un changement de ministère était préparé. Toutefois, si elle ne fat pas complétement surprise, la France fat consternée par l'apparition da ministère actuel.

a Le premier devoir de cette Chambre était d'exposer au Roi l'état réel da pays, de lui exprimer toutes ses appréhensions. Si la vérité est un devoir, pourquoi l'élader par un amendement qui ne la présenterait que sous un demijour? Il faut esposer toute l'étendne du mal, afin que la sagesse royale avise aux remèdes qu'il convient d'y apporter.

• Je n'hésite pas d'affirmer que le besoin de la vérité, d'une vérité entière, est senti par tous, par ceux même qui appuient l'amendement; car ce qu'ils appellent comme nous de leurs vœux, c'est un changement d'admi. pisiration.

« Car autrement il serait difficile de saisir le but réel de l'amendement, »

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M. le général Sébastiani répondant ensuite à diverses objections présentées contre l'adresse, s'attachait à démontrer qu'elle ne porte point atteinte au droit qui appartient à la couronne de choisir ses ministres; ce droit est incontestable: plus que personne l'orateur le respectait dans toute son étendue, dans toute son inviolabilité.

« Mais, ajoutait l'honorable général, ce droit a ces limites, celles qui sont tracées par la raison et par l'utilité publique. Le gouvernement représentatif a des conditions qu'il faut accepter. Les choix de la couronne doivent nécessairement tomber sur des homines qui inspirent assez de confiance pour rallier autour de l'admistration l'appui des Chambres. Ainsi déterminé, le cercle dans lequel peat se znouvoir la prérogative royale est assez étendu pour qu'elle ne soit jamais gênée dans ses mouvemens. Lorsque les couseillers de la couroope ne jouissent pas de celte confiance nécessaire à l'action et à la force da gouvernement, leur devoir est de résigner leur charge.

Un orateur, compté jusqu'ici dans les rangs de l'opposition, dont l'opinion y fit, pour cette raison, une sorte de scandale, et fut citée d'un autre côté comme un grand acte de franchise et de courage, M. Pas-de-Beaulieu se présenta encore pour appuyer l'amendement Lorgeril.

Il ne venait pas, disait-il, défendre le ministère; il voudrait pour le bonheur, pour la tranquillité de sa patrie et de son Roi, que l'ordonnance du 8 août n'eût jamais vu le jour. Elle avait jeté dans les esprits de la perturbation, de l'anxiété, du malaise. Mais cet état adouci depuis qu’on était rassuré sur ces coups

d'État lui semblait grandement exagéré par les journaux, et c'est contre leur influence que s'élevait surtout M. Pas-de-Beaulieu.

« Il est dans cette enceinte, disait-il, one majorité très nombreuse qui représente véritablement la France, dont le salut ou la perte est peut-être aujourd'hai entre nos mains; inais pour la sauver, mais pour vaincre , loin de nous toute hésitation, toute faiblesse, et surtout tout intérêt persoonel; que Dotre sagesse, potre raison, emploient s'il le faut l'évergie, l'audace même dont se servent les passions, car dans toutes les assemblées politiques, les mi. norités passionnées l'ont trop souvent emporté sur les majorilés sages. Rallions. nous autoor du trône de ces rois qui depuis huit cents ans ont commande à nos pères et gouverneront nos fils ; la Providence veille sur eux, Rallions-nous anloor de ce trône dont est émanée la Charle, et d'où seule penvent découler les développemens de nos institutions, la prosperiié er la gloire du pays. Loin de toacher à la prérogative royale, fortifions.la , au contraire; il est plus que temps. Non, la France ne voudra pas que le Roi rende son épée.

De tous les orateurs qu'on devait entendre en faveur du ministère, nul n'était attendu et ne sut écouté avec plus d'intérêt que M. Berrer, élu député de la Haute-Loire par l'influence de M. de Polignac. Il commençait par faire l'éloge du discours, plein de franchise et de courage, du préopinant. Cependant il venait combattre l'amendement Lorgeril, qui lui paraissait soulever les mêmes objections que le travail de la commission...... Le premier reproche qu'il faisait à l'un comme à l'autre, était de ne pas répondre au discours de la couronne...... La notoriété des faits énoncés dans ce discours réclamait au moins que la Chambre s'expliquåt à cet égard ; il était de son devoir d'éclairer le Roi s'il avait été trompé, de répondre à sa confiance, de protester contre ces insinuations et ces manquvres qu'on désavoue aujourd'hui.

Le second reproche que M. Berryer adressait au projet de la commission et à l'amendement, c'est que l'un et l'autre parlaient vaguement, et sans en expliquer les causes, d'une vive inquiétude qui trouble la sécurité du pays, altère sa prospérité et peut devenir funeste à son repos.

• Il y a plus, dit l'honorable oraleur, le projet d'adresse attribue cette in. quiétode à la formatiou du nouveau ministère, c'est-à-dire qu'on acte de la volonté royale, le seol acte de la puissance executive, qui ne puisse être l'objet d'aucone responsabilité, est présentée comme la cause de la douleur de tout an people. C'est donc le Roi personnellement qu'on accuse.

Envoyez donc au Roi, envoyez au Roi votre grande dépatation, pour lui

dire :

• Sire, l'asage qne vous avez fait de vos prérogatives trouble notre sécurité, altere notre prospérité et peut devenir fupesie à notre repos! (Ici éclatent de vives interroptions des bancs de la gaucbe; on crie à l'ordre ! à l'ordre ! de ceux de la droite , très bien! très bien !)

« Vos interruptions ne me troublent pas ,... poursuit M. Berryer, en s'adressant au côté gauche, elles ide satisfont!... L'horreur que la Chambre exprime contre les couséqnences nécessaires de la rédaction proposée donne l'assurance que ce projet va être rejeté...

«S'il y a irrévérence dans la rédaction du projet, il y a aussi inconstitutionDalité dans l'alternative où l'on veut placer le Roi. La Chambre n'a pas le droit de demander sa propre dissolution ! Il y a quelque chose d'effrayant et qui contriste le cœur dans cette résolation d'une assemblée qui demande sa propre ruine ; qui, trabissant la confiance des électenrs, vent se soustraire aux devoirs qu'elle a à remplir envers le Roi, envers le pays, envers elle-même. Et c'est au moment où ces devoirs sont les plus impérieux, que par une étrange inconséquence elle voudrait delaisser le poste qui lui est coufie!

« Si les ministres inspirent de la défiauce, si les députés sont éclairés sur leurs intentions secrèles , qu'ils restent pour surveiller leurs actes et pour déjouer leurs projets.

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Iċi l'orateur exprimait son étonnement de ce que dit le projet d'adresse de la sécurité du pays et de l'unanimité de sentimens qui le ralliait lorsque l'ordonnance du 8 août a paru. Il était loin de sa pensée de vouloir accuser le précédent ministère; il sait quelles difficultés il a rencontrées, quels obstacles il avait à vaincre; mais le mot de M. de Martignac : Nous marchons à l'anarchie, mais les circulaires du garde-des-sceaux d'alors (M. Bourdeau) pour arrêter ou punir la licence de la presse, lui prouvaient évidemment que le ministère du 8 août n'avait pas pris les rênes du pouvoir dans un moment de calme et de sécurité.

Qu'importe maintenant, dit M. Berryer en terminant, quand les droits du Roi sont blessés, quand la couronne est outragée, que votre adresse soit remplie de protestations de dévouement, de respect et d'amour ? Qu'importe que vous disiez : Les prérogatives du Roi sont sacrées, si en même temps vous prétendez le contraindre dans l'usage qu'il doit en faire ? Ce triste contraste n'a d'autre effet que de reporter la pensée vers des temps de funeste mémoire. Il rappelle par quel chemin un Roi malheureux fut conduit, au milieu des sermens d'obéissance et de protestations d'amour, à changer contre la palme du martyre le sceptre qu'il laissa choir de ses mains !

« Je ne m'étonne pas que dans leur pénible travail les rédacteurs du projet aient dit qu'ils se sentaient condamnés à tenir au Roi un pareil langage.

« Et moi aussi, plus occupé du soin de l'avenir que des ressentimens da passé, je sens que si j'adhérais à une telle adresse, mon vote pèserait à jamais sur ma conscience, comme une désolante condamnation. »

Après ce discours, que le côté droit accueillit par des félicitations unanimes et qui lui semblait révéler à la France un grand talent parlementaire, M. Bourdeau, ancien garde-des-sceaux, crut devoir dire quelques mots pour la justification du ministère dont il avait fait partie.

C'est là que finit cette discussion trop mémorable pour être plus abrégée et où le ministère, privé de l'appui de M. Courvoisier, qui était alors indisposé, montra trop peu de capacités oratoires pour faire tête aux partis réunis contre lui.

En résultat, l'amendement de M. de Lorgeril, mis ensuite aux roix, n'en réunit en sa faveur qu'une trentaine du centre droit, et tout le reste de la Chambre se leva contre.

Vainement M. Sosthènes de La Rochefoucauld essaya-t-il d'en présenter un autre qui résumait, comme celui de M. de Lorgeril, les derniers paragraphes de l'adresse, mais qui en atténuait encore l'expression d'une manière plus sensible. Il ne fut pas même appuyé, et les cinq derniers paragraphes successivement votés par assis et levé furent adoptés par la même majorité, formée de la gauche, du centre gauche et d'une trentaine de membres du centre droit.

Il était plus de six heures et demie lorsqu'on procéda au scrutin sur l'ensemble du projet. La salle était faiblement éclairée par quelques lampes disséminées sur les bureaux, ce qui fit dire à M. de Puymauris que l'adresse serait une æuvre de ténèbres. Cependant l'appel nominal se fit lentement et dans le plus grand calme. Chaque député ne quittait sa place qu'au moment où son nom était appelé. Presque tous les membres, et les ministres eux-mêmes, restèrent dans la salle malgré la longueur du scrutin, qui ne fut entièrement dépouillé que vers sept heures et demie. En voici le résultat :

402

Nombre des votans ,
Il se trouva :

Boules blanches, pour l'adoption de l'adresse,
Boules noires, pour le rejet,
Majorité pour l'adoption,

22 1

181
40

Mais à cette majorité, décidément hostile au ministère, on pouvait bien ajouter une trentaine de voix qui s'étaient prononcées pour l'amendement bâtard de M. de Lorgeril; en sorte que le ministère n'avait guère en effet qu'environ 150 voix. Il fut principalement blessé de voir figurer dans l'opposition beaucoup de magistrats , et même des fonctionnaires publics amovibles, sur le suffrage desquels il croyait avoir droit de compter.

Le public attendait le résultat de cette délibération avec la même

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