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Ces transports arrivés, les travaux et les lignes de communication assurés, rien ne pouvait plus retarder la marche de l'armée... Le général en chef résolut d'attaquer avant le jour, dans la maținée du 29, les positions des Algériens sur les hauteurs qui dominaient la vallée de Backé-Déré, de les pousser vigoureusement vers Alger, de les jeter dans cette ville, et d'en faire immédiatement l'investissement.

D'après les ordres donnés dans la nuit du 28 juin, le jour commençait à poindre que déjà la gauche des Algériens était lournée par la division d'Escars, à l'appui de laquelle celle du général Bertbezène eut ordre de se porter pour chasser l'ennemi de la crète des collines qui s'élevaient entre la mer et le point d'attaque de la division d’Escars; l'attaque fut prompte et décisive. Les Algériens, pris en flanc, attaqués de front et menacés sur leurs derrières, abandonnèrent bientôt leurs positions qui dominaient tout le pays environnant; et le général en chef, qui avait suivi les divisions Berthezène et d'Escars avec tout son état-major, ent la satisfaction d'occuper, dès le matin, le point culminant du Boujareah, d'où se déployaient, au-dessous de lui, le fort de l'Empereur, la ville d'Alger, la Casaubah, tous les forts et les batteries de la côte, le cap Matifoux et la grande plaine de la Metidja.

Cependant la division du général Loverdo, qui, par une inversion, formait la droite de l'armée et devait marcher sur le fort de l'Empereur, avait de grands obstacles à vaincre, tant par la profondeur des ravins et l'épaisseur des buissons ou haies dont le sol est couvert, que parce que les fuyards chassés des hauteurs se ralliaient et lui disputaient par des tiraillades meurtrières tous les accidens du terrain. Ces disficultés compromirent un instant la position des deux autres divisions; mais le courage des soldats la surmonta, et la division s'établit sur le soir à 4 ou 500 mètres du château de l'Empereur, sur un des versans du plateau qui la commande.

Cette affaire, non moins glorieuse que celle du 19, par l'audace et la rapidité des mouvemens de l'armée française, et aussi importante en ce qu'elle portait la guerre sous les remparts d'Alger, ne lui coûta que peu de monde; elle se passa presque sous les yeux des consuls des nations étrangères, qui s'étaient réunis dans la maison de campagne du consul des Étai's-Unis pour présenter leurs félicitations au général en chef. On leur offrit une garde, qu'ils refusèrent, bien assurés que leur pavillon susfirait pour faire respecter leurs propriétés et leurs maisons par les soldats français.

Il était reconnu qu'on ne pouvait attaquer l'enceinte d'Alger sans soumettre auparavant le sort dit Chateau de l'Empereur, qui domine du côté du sud la Casaubah , résidence du dey, la ville et tous les forts extérieurs, mais qui était dominé lui-même et vu dans son intérieur par le plateau supérieur du mont Boujareal, que les Français venaient d'occuper.

Ce château, construit dans le seizième siècle, après la malheureuse expédition de Charles-Quint (en 1541), et sur le point même, dit-on, où sa tente avait été dressée, était nommé en arabe SultanieKalassi (fort du sultan), que les Européens ont appelé Château de l'Empereur, par allusion à la circonstance qu'il rappelait.

Quoique réparé et augmenté dans le dix-huitième siècle, et surtout dans ces derniers temps, il n'offrait qu'une enceinte irrégulière en carré long, entourée de murailles sans sossés, de quarante pieds de hauteur sur dix d'épaisseur, flanquée de quelques tours carrées, et dominée au centre par une tour ronde plus forte et très élevée, qui formait un réduit entouré de magasins casemates.

I.es bastions, les remparts et la plate-forme de la grande tour étaient armés de 120 cancus de gros calibre et de mortiers à bombes. Les plus habiles canonniers et environ quinze cents janissaires avaient été jetés dans cette forteresse, qu'ils avaient juré de défendre jusqu'à la dernière extrémité; tandis que le dey, renfermé dans la Casaubah avec sa garde habituelle et l'élite de la milice, contenait la population d'Alger, où commençaient à se mapisester la défiance et la terreur.

Les Turcs ayant été dans la journée du 29 forcés de rentrer dans Alger, et les Arabes resoulés sur la côte, à l'est de cette ville, rien ne s'opposait désormais à l'investissement du château de l'Em

pereur. Le terrain environnant fut reconnu; l'ordre fut donné de commencer la tranchée sur un développement de plus de mille mètres, et l'ouverture dirigée par le général Valazé eut lieu à l'entrée de la nuit; les grenadiers et voltigeurs des bataillons de garde occupèrent et crénelèrent, sans éprouver de résistance sérieuse, les maisons de campagne situées sur la ligne.

Ce ne fut que le lendemain à la pointe du jour, lorsque les travailleurs commençaient à gagner la crète de la colline, que la garnison du fort de l'Empereur les apercevant à gauche de la tranchée dirigea contre eux un feu très vif de boulets et de mitraille qui blessa mortellement un chef de bataillon du génie (M. Chambaud) et força d'interrompre les travaux. L'ennemi, encouragé par cette inaction, hasarda une sortie et s'empara même un instant du conşulat de Suède; mais il fut bientôt repoussé sur les deux points avec vigueur; et le travail de la tranchée n'en fut

pas

moins continué.

Du 1" au 4 juillet, le travail des tranchées et des batteries sut quelquefois ralenti pendant le jour par le feu de l'ennemi qui mettait hors de combat une centaine d'hommes par jour, Malgré le mauvais succès de leur première sortie sur le consulat de Suède, les Turcs en tentèrent plusieurs autres, mais sans plus de succès ; ils ne purent empêcher que les trois batteries de siége (26 pièces de gros calibre) ne fussent construites et toutes armées, sous la direction du général La Hitte, dans la nuit du 2 au 3 juillet, de manière à pouvoir ouvrir le feu le lendemain 4, à la pointe du jour.

Pendant qu'on faisait ces préparatifs, le vice-amiral Duperré faisait faire, par une division de sa flotte aux ordres du contre-amiral Rosamel, une attaque sur les batteries du port et des forts maritimes, pour attirer du côté de la mer une partie des canonniers algériens. Lui-même se chargea de diriger en personne une autre attaque dans la journée du 3, pendant l'armement des balteries de la tranchée, et tous les bâtimens armés y prirent part : ils défilèrent à demi-portée de canon, sous le feu des batteries algériennes, où se trouvaient environ 300 pièces d'artillerie, depuis celles du fort des Anglais jusqu'à celles du móle, en ripostant par des bordées qui jetèrent l'épouvante dans la partie basse de la ville. Cette canonnade dura deux heures, sans faire de grands dommages de part ni d'autre. Par une fatalité inouïe, le vaisseau amiral la Provence éprouva de même accident dont il avait été frappé deux ans auparavant. Une pièce de 36 creva dans la batterie , tua une dizaine d'hommes et en blessa quatorze ; d'ailleurs, cette diversion utile comme la première permit à l'armée de terre d'achever avec moins d'opposition l'armement de ses batteries de siége.

Jusque-là les Français n'ayant employé que quelques petites pièces contre les sorties de l'ennemi pendant la durée des travaux de tranchée, la garnison du fort l'Empereur s'imaginait qu'ils n'avaient avec eux que de l'artillerie de campagne, et semblait attendre avec sécurité l'issue d'une pareille attaque contre des remparts garnis de cent pièces du plus fort calibre. Mais elle fut bientôt cruellement détrompée de son erreur.

Le 4 juillet à la petite pointe du jour, au signal d'une fusée volante, toutes les batteries françaises démasquées commencèrent à la fois le feu le plus terrible. Les Turcs y répondirent pendant cinq heures avec un courage et une constance digne d'un meilleur sort. Les boulets de 24 et de 16 foudroyaient les remparts et les terre-pleins des batteries du fort, avec une rapidité et un effet inouïs. On yoyait à chaque instant des pans de murailles s'écrouler, des merlons disparaître, des pièces renversées, des canonniers tués à mesure qu'ils se succédaient derrière les embrasures en ruines , pendant que les bombes et les obus, tombant comme la grele dans l'intérieur du fort, portaient la destruction et la mort, par leur chute, par leurs ricochets et leur explosion, sur les braves entassés dans ce petit espace.

Malgré l'effet épouvantable des batteries françaises, le feu du château se soutint encore long-temps et ne cessa de leur répondre que vers neuf heures. Tous les canons des remparts étaient renversés, les affûts brisés, les cannoniers tués ou dispersés, les casemates enfoncées, des monceaux de cadavres couvraient les terrepleins et le fossé du réduit. Les faibles débris de la garnison s'étaient réfugiés dans la tour avec la résolution d'y mourir. Mais le dey apprenant ces tristes détails en fut effrayé; son orgueil opiniâtre céda enfin à la terreur, et il ordonna de faire évacuer et sauter le fort dans l'espoir d'écraser les Français sous ses débris.

Ils continuaient à battre en brèche et se préparaient à monter à l'assaut, lorsqu'à la suite d'une détonation épouvantable ils virent la grosse tour sauter en l'air; une colonne épaisse et noire qui s'élevait à plus de cinq cents pieds dans les airs , s'élargissant dans sa base, enveloppa bientôt tout l'horizon. Des pièces d'artillerie , des bombes, des boulets, des poutres, des pierres énormes et des cadavres couvrirent en un instant les environs du château, dont on n'aperçut les ruines qu'après la lente precipitation de toutes les matières pulvérisées par l'explosion. La partie supérieure de la tour avait disparu; les murailles des deux faces de l'enceinte étaient presque entièrement renversées : les autres entr'ouvertes de toutes

parts.

Loin d'être intimidés par ce terrible spectacle , les soldats frana çais employés à la garde de la tranchée, ayant à leur tête le général Hurel, se précipitèrent vers les débris fumans du château pour en prendre possession. Mais les Algériens l'avaient abandonné, ainsi que tout l'espace qui le sépare de la Casaubah. Un gros parti d'Arabes se montra tandis qu'on escaladait la brèche devant les bivouacs de la troisième division, mais sans oser les attaquer.

En possession du château , les Français ne tardèrent pas à s'y mettre en état de défense, à former de nouveaux ouvrages et à construire de nouvelles batteries contre la ville d’Alger et le palais de la Casaubah , qui la domine de ce côté.

Le dey qui s'était imaginé, dit-on, que le sort de l'Empereur arreterait les Français jusqu'à la saison des pluies , et qu'alors leur destruction serait facile, passa tout à coup d'une folle confiance au plus grand abattement. Il voyait en une seule journée sa puissance renversée, son empire détruit, et lui-même exposé à tomber entre les mains de ces chrétiens auxquels il prodiguait, la veille encore, ses mépris et ses injures. Sa capitale était dans une confusion effrayante; toute idée de résistance y était abandonnée ; l'esprit de

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