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Dans le mouvement des choses humaines, nulle révolution n'a pu le détruire , ni le faire remonter au rang de peuple ; rien ne descend jusqu'à lui; son état est si bas , qu'il ne peut rendre à aucun homme le mépris qu'il inspire à tous. La justice qui le poursuit l'a privé même de ce soulagement, et ne lui a laissé la haine que parcequ'elle est une souffrance de plus.

Juifs ! dites-nous donc qui vous êtes ; révélez-nous le secret de votre inconcevable existence et de votre prodigieuse misère. Qui vous agite, qui vous tourmente , qui vous force à errer sans cesse, comme l'auteur du premier meurtre?

L'univers le sait, eux seuls l'ignorent; le mystère de leurs destinées leur est impénétrable. Il y a eu une parole prononcée sur eux ; ils ne savent pas quelle est cette parole, mais ils croient l'entendre partout, et ils fuient.

Ils ont mouillé de leurs larmes toutes les contrées du monde, et pas une de ces larmes n'est tombée sur un coin de terre qui fùt à eux. Partout où il y a quelque opprobre à subir, ils y sont; ils n'ont point d'autre patrie.

Sans magistrats, sans gouvernement, sans aucune forme de société, ils ne vivent que

de souvenirs et d'une grande illusion dont ils tâchent vainement de faire une espérance. Le temps est fini pour eux; on diroit qu'ils ont dévancé le reste du genre humain, et qu'ils l'attendent pour entrer dans l'éternité.

Il fut dit à la femme: Tu enfanteras avec douleur ; et à l'homme': La terre a été maudile à cause de toi; lu mangeras de ses fruits dans le travail, et tu te nourriras de pain à la sueur de ton front.

Travail et douleur, voilà donc ce qui est promis à la race humaine , voilà l'héritage des enfants d’Adam ; maudits, ils sont jetés sur une terre maudite, pour y remplir leur destinée, jusqu'au jour où s'accomplit cette autre parole: Vous êtes poussière , et vous retournerez en poussière.

A quoi revient-il de se faire illusion, d'ajouter la vanité de nos pensées à la vanité de notre vie? Nous aurons beau fouiller en nous-mêmes, nous n'y trouverons que cela : c'est tout ce que notre père a pu vous donner.

Qui ne seroit, en se regardant, effrayé de sa misère? Perdu dans l'espace comme dans la durée, cet étre, au fond duquel l'orgueil se remue , ignore tout et s'ignore lui-même. Sa

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nature, sa vie, lui sont incompréhensibles. Naître, mourir , qu'est-ce ? Le "sait-on? On a cru voir passer une ombre et entendre une plainte; c'étoit ce qu'on appelle l'homme.

Oh! qu'elle est belle , la foi qui, dans cette ombre insaisissable, nous montre l'image immortelle de Dieu; la foi qui, s'élevant au-dessus de la terre , au-dessus du temps, réalise ce qui n'est pas encore, et transforme cette plainte fugitive en un chant éternel de joie et d'amour!

FIN,

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