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s'entoure d'élus, et fait à l'instant même quelques promotions importantes; elle daigne me mettre sur les rangs, et ne tarde point à m'offrir l'emploi de secrétaire de ses commandemens : je refuse aussitôt la faveur insigne de venir prendre le thé chaque semaine, en petit comité secret, pour entendre tous les rapports confidentiels qui doivent figurer sous les yeux du sieur Fontanassa.

Ces scènes de prison me représentèrent celles que l'on voit journellement sur le théâtre du monde, où chacun travaille en secret à desservir celui qui peut lui porter ombrage; où le protégé voudrait ravir au protecteur son crédit, sa place, et même sa fortune; où la plupart des gens caressent l'homme en faveur qu'ils voudraient anéantir.

Que de bassesses pour acquérir des honneurs * ! Il » faut paraître non pas tel qu'on est, mais tel qu'on » veut que nous soyons. Bassesse, adulation, on en» cense à tous momens l'idole

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que l'on méprise. Souplesse, lâcheté; il faut savoir essuyer des dégoûts, » dévorer des affronts , et les recevoir presque comme » des grâces. Bassesse de dissimulation, point de sen» timent à soi, et ne penser que d'après les autres. Bas» sesse de déréglemens, devenir complices et peut-être » devenir les ministres des passions de ceux de qui » nous dépendons; ce n'est point là une peinture ima

* L'homme puissant, parvenu au faîte des grandeurs, est obligé, pour s'y tenir, de marcher tortueusement, de louvoyer à droite et à gauche , encore glisse-t-il à la fin.

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» ginaire; ce sont les moeurs des cours, et l'histoire de » la plupart de ceux qui les fréquentent.

» Dans l'esprit de l'ambitieux, le succès couvre la honte des moyens ; il veut parvenir par toutes les » routes qui le mènent à son but, la seule gloire qu'il » cherche ; il regarde ces vertus romaines, qui n'appar» tiennent ni à la probité ni à l'honneur, comme des » vertus imaginaires, et croit que l'élévation des senti» mens pouvait créer jadis les héros de la gloire; mais

que c'est la bassesse et l'avilissement qui font main» tenant les favoris de la fortune.

» Mauvais citoyen, la vérité ne frappe ses regards qu'autant qu'elle lui est utile... L'intérêt public ne l'emporte jamais sur son intérêt personnel; il immole » à ses passions le salut de l'État, et il verrait avec moins

de regret un trône s'écrouler sous ses pas, que » voir sauvé

par les soins et par les lumières d'un autre. » Les grands ne doivent leur élévation qu'aux be» soins publics; et loin que les peuples soient faits pour

ils ne sont eux-mêmes tout ce qu'ils sont que » pour les peuples. »

Ces réflexions de l'éloquent Massillon se pressent en foule dans mon esprit lorsque je pense que j'ai été frappée par je ne sais quel pouvoir, et en vertu de quelle ordonnance, d'un acte d'accusation, gémissant sous le poids d'une mesure de rigueur; mon espoir est isolé, puis-je attendre un retour de justice? Ne pouvant me faire supplier, on s'est avisé du

projet le plus inconcevable, le plus extraordinaire, le plus

de se

» eux,

audacieux qu'il soit possible d'imaginer. Pourrait-on jamais croire que l'ordre soit donné de m'enlever de la prison de Bruxelles, sans m'avoir signifié l'arrêt de renvoi de ma procédure devant un autre tribunal que celui qui devait en connaître ? Une pareille violation de tous les devoirs, et de tous les pouvoirs, est également coupable de la part de celui qui commande et de celui qui obéit. C'est un véritable déni de justice *

* Le 24 mai, le sieur Fontanassa, concierge principal de la maison d'arrêt de Bruxelles, vint me rendre visite. C'est vraiment une faveur insigne de pouvoir s'entretenir avec ce personnage. Tous les prisonniers soupirent vainement après une bienveillance aussi particulière. Je viens vous annoncer, mademoiselle, que le 28 de ce mois vous serez transférée à Louvain. J'eus la franchise maladroite de lui dire : Qui sait , mon cher monsieur , si je n'appellerai point d'un arrêt qui m'enlève à mes juges naturels. Je dois en conférer avec mon conseil ; je jugeai bientôt que cette confidence pouvait être indiscrète en voyant paraître, presqu'au même instant qu'il m'eût quittée , un maréchal-des-logis de la gendarmerie belge, qui me dit avoir reçu les ordres pour m'accompagner le lendemain à ma nouvelle destination. Ainsi l'avait décidé dans sa sagesse M. le procureur-général. Il me fut alors impossible de me dissimuler qu'une puissance occulte s'acharnait contre moi; qu'une main invisible dictait tous les actes de ma procédure , que j'étais une victime que l'on voulait sacrifier à la vengeance de quelque ennemi secret, jaloux des succès que j'avais obtenus dans la république des lettres. J'aurais voulu que l'avenir fût impénétrable à mes yeux ; j'en aurais rendu grâce à la céleste bonté pour être venue en Belgique. Suis-je destinée à parcourir la carrière pénible de l'adversité ? Telles étaient mes pensées soir du triste jour qui devait consommer de nouvelles infortunes. L'écho ré

Comment l'ordre pourrait-il régner dans un pays où les agens qui exécutent sont les ennemis secrets du pouvoir qui les commande.

En signalant les erreurs et les torts, je ne dois point calomnier les intentions de la chambre du conseil de la cour supérieure du Brabant méridional, ni contester ses vertus éminentes.

Que les hommes sages pèsent ces paroles, je croirais en diminuer la force si j'ajoutais un seul mot.

pétait mes accens sous ces voûtes sonores. Il me semblait que j'étais seule au monde. Mes réflexions s'en ressentaient; j'avais employé cette dernière nuit , que je passai à la maison d'arrêt, à clore des dépêches ; je protestai , dans quatre journaux belges contre mon extraction clandestine , de même que sur la validité du jugement qui pourrait être rendu à Louvain contre moi. Je réclamai publiquement, et non sous le sceau du secret l'attention de mon ambassadeur, M. Durand de Mareuil. Je ne négligeai rien pour faire connaître à l'Europe entière que j'étais prisonnière en Belgique contre le droit des gens ; il m'était pardonnable de murmurer contre l'injustice des hommes, et d'appeler la céleste vengeance sur mes accusateurs.

Je n'ai point réclamé la protection de mon ambassadeur; je ne lui ai pas même écrit une seule fois. Le soin de ma réputation m'imposait la loi de rester impassible au malheur. On avait osé m'accuser publiquement en Belgique ; et c'était publiquement que je devais élever la voix pour faire entendre ma défeuse. Ainsi donc je m'étais isolée volontairement de toute recommandation. Tel est le mot de l'énigme. Les gens soupçonneux ont cru découvrir un mystère dans la loyauté de ma conduite, ainsi que dans celle de M. l'ambassadeur à mon égard. De là, cette supposition mensongère que j'étais accréditée par un certain parti, ete. ,

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etc.

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VOYAGE A LOUVAIN.

Les extensions du pouvoir judiciaire sont toujours le signe d'un mauvais gouvernement, qui voit la société, mal administrée, s'agiter sous sa main , inbabile à la gouverner ; il entreprendra de la punir ; il n'a pu s'acquitter de ses fonctions... n demande à d'autres pouvoirs de remplir une tâche qui n'est pas la leur, de lui prêter leur force pour un emploi auquel elle n'est pas destinée. DUPIN.

CHAPITRE VII.

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« Le spectacle d'une femme courageuse aux prises » avec l'adversité a excité chez les habitans de Bruxelles » une admiration mêlée du plus vif intérêt, surtout quand cette victime, au lieu de succomber tout à coup, mesure sa constance sur le nombre, sur la grandeur des épreuves que la fortune lui suscite, soit » pour interrompre , par un caprice, le cours d'une

prospérité dont elle se fasse , soit pour amener par » une suite de scènes terribles, et presque toujours imprévues, le dénoûment d'une vie extraordinaire.

de semblais alors, aux yeux de mes adeptes, l'héroïne du malheur? Rien de plus facile à expliquer que cette manière de voir.

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