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pas le moins du monde mes affaires; je sais trop que dans une place semblable on n'est jamais poli qu'aux dépens de la sincérité : la société nous offre les mêmes inconvéniens; la franchise, cette qualité noble et généreuse qu'on rencontre si rarement dans le monde, n'est plus la manie que d'un certain nombre d'hommes qui sont insensés, ou du moins imprudens. — « Made

moiselle, vous semblez renoncer, depuis quelques jours, » à vos promenades habituelles des corridors. - Pourquoi rechercherais-je la société ? elle m'ennuie, elle me fatigue, et je ne veux plus perdre dans son sein des momens qui me sont précieux. M. Fontanassa m'assure que personne ne viendrait troubler les méditations de sa prisonnière * ; qu'elle pourait errer au hasard sous les voûtes silencieuses qui l'environnent; il ajouta ( d'un ton plus élevé) Il vous est même permis de parcourir une cour intérieure. Il vous est accordé, comme aux autres détenus, la portion d'air nécessaire pour entretenir votre santé, et pour ne pas craindre qu'elle s'altère. Ainsi me parle le maître decéans.

* Les pensées mâles de la vertu , les nobles élans du génie , les brûlans transports d'un cæur sensible sont perdus pour

l'homme qui croit qu'être seul est une solitude. Le malheureux s'est condamné à ne les jamais sentir. Dieu et la raison, quelle immense société ! que leurs entretiens sont sublimes , que leur commerce est plein de douceur! ils s'approchent de l'homme à mesure que le monde s'en éloigne. Encore quelques jours, et tout nous abandonne. Il ne restera pour l'homme que sa conscience et Dieu.

YOUNG.

мммммммм

LA CLEF DE LA VOÛTE.

En m'éveillant, ma fortune, ma gloire , mon mérite s'évanouissent, tout tombe ; tout fuit, tout est détruit dès que j'ouvre la paupière ! Sommeil bienfaisant, pourquoi ne durez-vous pas toujours ? Songes rians et flatteurs pourquoi vous êtes-vous dissipés... ?

D***

CHAPITRE V.

« Je me suis tourmentée pour enfanter des oracles, que les temps futurs devaient accomplir;j'ai dit des choses qui n'ont pu être imaginées que par une áme immortelle; et la vérité, que l'on mettrait en question, est devenue un fait. Cependant je souffre pour l'avoir révelée ; science que j'ambitionnais , détourne ton miroir désespérant! ne me permets plus, à moi-même, de m'y comtempler! ce serait m'offrir en sacrifice à des tourmens

nouveaux.»

Quelles tristes pensées m'assiégeaient dans ma solitude! l'expression même de ma figure n'était plus la 'même. Ce n'était plus cette heureuse sérénité, ce calme de l'âme, qui annonçaient que la route du malheur ne s'était point encore offerte à mes regards. J'attendais le résultat de cette justice, je l'espérais chaque jour, et chaque jour elle semblait tromper ma pénible attente! Hélas ! j'éprouve que le faux zèle est le sentiment le plus à craindre pour la sûreté des états. Les méchans qui m'accablent aujourd'hui ne pénétreront jamais dans le domaine que l'imagination veut sans cesse envahir, et qu'elle embellit encore. Ils chercheront en vain ce qu'ils espèrent rencontrer; ils laisseront échapper des regrets sur le temps qui disparaît, et qui dans sa course rapide emporte avec lui les fugitives et trompeuses chimères d'un bonheur qui semble n'exister que pour eux.

Ainsi il faut que j'attende, jusqu'au moment qu'un nouveau caprice de mon ennemi brise mes chaînes , ou que je succombe sous leur poids, s'il demeure trop long-temps inflexible ...... Ma détention ne saurait être plus austère, surtout si elle a été accordée aux sollicitations de la faveur, elle en devient en quelque sorte l'arbitre. Que pourrais-je espérer de la grande pensée d'un sublime délateur, de sa toute puissance ? il est irrité contre mon livre des congrès voir que ce que les Français aiment dans toutes les circonstances, c'est le succès. Ici je dois me réveiller des illusions auxquelles je me serais livrée?

Avant qu'un nouveau règne vous appelât à de plus hautes fonctions, mon cher voisin , disais-je le dix-neuf mai, en me promenant de long et de large dans ma chambre voûtée, avant qu'un nouveau règne vous appelât au timon des affaires, vous pensiez que les ministres n'étaient pas faits seulement pour trouver

il doit sa

.

des coupables, mais qu'il était de leur devoir de secourir l'innocence et de toujours la protéger *. Comment ces juges suprêmes pourraient-ils découvrir la vérité, s'ils ne prêtent point la même attention à l'accusé et à l'accusateur? je sais apprécier vos vertus et vos lumières, et cependant j'ose vous dire que vous n'êtes point à l'abri de l'erreur. Ne savez-vous pas, par votre propre expérience, combien il est aisé de surprendre la religion des hommes ? Votre ancienne dis-grâce en est la preuve la plus frappante. J'ose vous assurer qu'il est aussi impolitique qu'injuste de me retenir sous les verrous ; car, ici, tout vous est soumis. Donnez-moi les moyens de vous faire connaître la vérité, ce mot si redoutable pour les méchans, et si consolant pour les malheureux. Si j'ai raison, que ne puis-je dire de vous : Un Batave m'a rendu le plus grand service, lorsque tout le monde m'opprimait; il a dédaigné les clameurs de la basse envie et ne m'a point aveuglément jugée sur leurs lâches imputations; au contraire, j'ai reçu de lui des preuves touchantes d'intérêt, avant que j'eusse pu les mériter, parce que mon infortune est pour lui mon titre le plus précieux ; mais le poids, l'horrible poids du malheur, qui entraîne avec lui la force de l'esprit et la fait disparaître; qui présente des réalités pour des chimères, ou des chi

'* M. Van Maanen s'honora par son refus constant de poursuivre M. Kemper : « Je ne peux intenter des poursuites à un homme

qui, suivant mon opinion, n'a commis ni crime ni délit. »

inères pour des réalités ; ce poids terrible vous affaisse , vous accable et laisse votre âme dans le néant; suis-je réellement votre victime? répondez ? Un oui prononcé avec un son de voix énergique donna le change à la foule de sentimens et de sensations qui m'agitaient. Si l'infortune élève toujours les âmes fortes, quelquefois elle abat le génie : j'étais restée muette et surprise au milieu de la plus vive agitation : j'écoutais, j'élevai soudain les regards vers le faite de la voûte. J'aperçois que le jour y pénètre; je porte un oeil curieux sur cette ouverture; quel étonnement nouveau! mon regard en rencontre un autre, on aurait voulu, s'il eût été possible, deviner jusqu'à mes pensées. Je me rappelai à l'instant même le trop fameux cabinet fondé par Denys le tyran *, pour connaître le secret des victimes entassées dans la nuit des prisons.

De même, à la maison d'arrêt de Bruxelles, dans les chambres secrètes, il existe (peut-être) des tuyaux révélateurs; de manière que l'on voit, que l'on entend, à la fois, que les rapports y sont en permanence. Les

d'un pouvoir tyrannique et perpétuel reçoi

vils

agens, d'un

*

Denys, tyran de Syracuse, eut pour maître Platon; il profita si bien de ses instructions, qu'ayant été chassé de ses États, et quelqu'un lui ayant demandé à quoi lui servait la philosophie : « Elle » m'est plus nécessaire que jamais, répondit-il, puisqu'elle m'ap

prend à supporter avec patience les maux et les chagrins dont » je suis accablé.

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