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cicatriser. Mais si l'on pense que la société ne fait pas assez, parce qu'elle n'est point parvenue à effacer entièrement la souffrance et la pauvreté, pourquoi ne pas aider de ses lumières ceux qui se sont donné la mission de résoudre ces difficiles problèmes ?

Chez les autres, au contraire, ne pouvait-on ras blâmer quelquefois un optimisme superficiel, une regrettable tendance à consacrer des abus dangereux, à pallier des situations douloureuses?

Si pourtant, nous élevant au-dessus des passions de circonstance, nous considérons l'ensemble des efforts faits de chaque côté pour atteindre à un but identique, nous sommes heureux de constater d'honorables résultats, de fécondes études. Le bilan de l'année parlementaire est assez riche en ce genre. Parmi les utiles travaux de la commission de l'assistance, nous citons avec bonheur :

La loi sur l'apprentissage (22 février 1851) destinée à protéger le jeune ouvrier dans son travail, dans son éducation et dans sa santé ;

La loi sur l'assistance judiciaire (22 janvier);
La loi sur les bains et lavoirs publics (4 février);
La loi sur la répression des fraudes et falsifications (27 mars);

Et divers projets sur les enfants trouvés, sur les jeunes aveugles et sourds-muets, sur les monts de piété, sur les établisse. ments hospitaliers; sur les secours à domicile; des enquêtes sur les boissons, sur la viande; études sur lesquelles nous aurons à revenir et dont les bienfaits s'ajoutent à ceux des lois déjà votées, l'année précédente, sur l'éducation et le patronage des jeunes détenus, sur les sociétés de secours mutuels, qui offrent à l'ouvrier économe un placement avantageux et solide pour ses épargnes, qui l'assurent contre les éventualités de la maladie et contre les besoins de la vieillesse; sur l'assainissement des logements insalubres; sur le mariage des pauvres; sur l'usure.

Lorsque s'ouvrit l'année parlementaire, toutes ces études partielles étaient couronnées par une question d'ensemble. Quand l'Assemblée constituante se réunit au mois de mai 1848, une de ses premières, de ses plus vives préoccupations, dut être de re

chercher les moyens d'adoucir les souffrances apportées aux classes laborieuses par une grande commotion politique et sociale, venue à la suite d'une année de disette et de misère. C'était pour elle aussi un devoir impérieux de constater quels étaient les besoins, les veux de l'agriculture et de l'industrie, alors que des théories insensées, mettant en péril les intérêts les plus sacrés, menaçaient le pays d'une perturbation complète, sous prétexte de remédier à des maux souvent trop réels, mais inséparables de toute société nombreuse, où de grandes infortunes se produisent fatalement à côté des jouissances du luxe et de la richesse.

Le 25 mai 1848, un décret ordonnait qu'une enquete sur la question du travail agricole et industriel fút ouverte sur toute l'étendue du territoire de la République. Dans chaque canton, les juges de paix furent chargés de diriger cette vaste opération, de coordonner les renseignements qui devaient leur être fournis par des délégués de chaque spécialité d'industrie, pour être transmis, par l'intermédiaire et avec les avis des préfets, au comité du travail formé dans le sein de l'Assemblée nationale.

De toutes parts on se mit en devoir de répondre à cet appel, et, deux mois après, 2,177 cantons avaient envoyé les procès-verbaux contenant pour chacun d'eux les réponses aux questions qui leur avaient été posées.

Le résultat de cette enquête ne répondit pas à la pensée qui l'avait inspirée. Aucune suite n'avait été donnée à une cuvre prescrite et exécutée d'urgence, lorsque l'Assemblée législative succéda à sa devancière. Peu après, au mois de juillet 1849, une commission fut chargée, sur la demande de M. Loyer, de résumer, dans un rapport, les résultats des procès-verbaux réunis dans les archives de l'Assemblée.

Cette commission avait terminé la longue et aride tâche qui lui avait été confiée, son rapport était sur le point d'être soumis à l'Assemblée, quand MM. Nadaud, Gilland, Greppo et vingt-deux autres de leurs collègues déposèrent une proposition tendant à faire nommer une commission de trente membres chargée de procéder immédiatement au dépouillement des procès-verbaux de l'enquête ordonnée par le décret du 28 mai 1818; de résumer,

dans un rapport devant être présenté dans le délai d'un mois, les réponses, les renseignements et les résultats généraux de cette enquête.

On voulait, aussitôt après le dépôt du rapport, résoudre les questions qui concernent le sort des travailleurs, et décréter en leur faveur toutes les mesures que réclame la réalisation des promesses inscrites dans l'art. 13 de la Constitution.

Mais, non-seulement 770 procès-verbaux n'avaient pas été envoyés, mais encore une certaine quantité de pièces avait été égarée dans la transition d'une législature à l'autre. Aussi, la commission, nommée sur la demande de M. Loyer, dut constater que les renseignements résultant de l'enquête étaient trop incomplets ou trop disparates pour pouvoir servir de base à une appréciation générale et à un nouveau système économique. Toutefois, il avait paru à la commission que l'ensemble des observations morales consignées dans les procès-verbaux méritait d'être signalé. Ces observations, d'après les termes du rapport, pouvaient se résumer ainsi : pour la prospérité : l'ordre et la stabilité du gouvernement, la paix publique, le respect de la propriété; pour la décadence : les révolutions, les émeutes et l'anarchie.

C'est pour cela que la commission avait proposé à l'Assemblée d'ordonner que les pièces de l'enquête fussent déposées dans les archives du ministère du commerce, où elles pourraient être partiellement et utilement consultées, soit pour éclairer l'administration dans sa marche, soit pour inspirer ultérieurement quelques mesures législatives.

Ces conclusions, on le comprend, ne pouvaient satisfaire l'extrême gauche. Eh quoi ! l'enquête n'avait pas révélé le besoin d'une réforme radicale dans le régime économique! Eh quoi ! les populations agricoles et industrielles n'avaient pas réclamé à grands cris l'essai des doctrines que les adeptes du socialisme cherchaient à propager par tous les moyens depuis trois ans ! L'enquête était donc à refaire.

C'est qu'en effet l'enquête votée par l'Assemblée constituante, sur le rapport de M. Valdeck-Rousseau, si elle était en apparence un moyen de connaître les faits et de se préparer à la discussion

des théories sociales, ne pouvait être, au fond, qu'une échappatoire et une impossibilité. De pareils travaux ne peuvent être sérieusement entrepris et menés à boune fin que par des observateurs attentifs, que ne détourne pas du but la passion politique ; que par des esprits exercés à ce genre de travaux auxquels on donne le temps et les moyens d'action nécessaires. C'est-à-dire que pour mener à bien une semblable enquête dans toute la République, il aurait fallu, comme on le fait en Angleterre, confier cette tâche à des hommes spéciaux et dévoués, et n'attendre d'eux ce travail, qu'après quelques années de laborieuses recherches. Or en mai 1848, on s'était imaginé que ces gigantesques études pouvaient être achevées en quelques mois, par les juges de paix ou par d'autres agents administratifs. Aussi, qu'en était-il résulté ? c'est qu'à l'exception d'un petit nombre de localités et de la Ville de Paris, l'enquête n'avait rien produit de sérieux. Des milliers de rapports et de renseignements étaient bien arrivés à la questure; mais rien de tout cela n'avait et ne pouvait avoir un caractère de gravité suffisante.

L'enquête supplémentaire, réclamée par la Montagne, fut, comme on pouvait s'y attendre, un prétexte à des violences de Jangage qui cachaient mal une grande indigence de moyers pratiques. Suppression de la misère, organisation du travail, répartition nouvelle de l'impôt, droit au travail, insurrection des prolétaires contre une bourgeoisie égoïste, toutes ces déclamation reproduites par M. Nadaud, et par M. Madier de Montjau, toute cette emphase provocatrice ne contenaient pas même l'ombre d'une indication pratique.

Par exemple, M. Madier de Montjau se contentait de faire un pompeux éloge des doctrines du Luxembourg et vantait, comme un modèle de bonne administration, de dévouement et de fraternité, l'association des tailleurs de la rue de Clichy, établie sur le principe de l'égalité des salaires. Sans doute, l'orateur entendait par là qu'il fallait encourager les associations de ce genre. Or, en sa qualité de membre de la commission municipale, M. Mortimer-Ternaux apportait, non des phrases, mais des chiffres. De ces documents sérieux il résultait ceci. Dans les premiers mois de la révolution, une commande de 100,000 tuniques avait

été faite à l'association par la Ville de Paris, qui avança 10,000 fr. L'association ne put fournir que le quart de la commande à l'époque fixée, et il fallut s'adresser aux ouvriers libres, qui livrèrent les fournitures au même prix, bien qu'on ne leur donnåt ni local, ni subvention : voilà pour la bonne administration ! Plusieurs plaintes avaient été déposées au Parquet par certains associés contre la gestion des délégués : voilà pour le désintéressement. Entin, M. le préfet de police avait signalé l'association comme un centre d'intrigues anarchiques : voilà pour la fraternité.

De même pour M. Nadaud. Il demandait l'abolition de salariat et l'établissement d'associations subventionnées par l'Etat. Estce à dire, fit observer l'honorable M. Loyer, qui avait passé une partie de sa vie dans les ateliers, est-ce à dire que les ouvriers se plaignent d'être salariés ? Pas le moins du monde. Ce dont ils se plaignent, c'est que leur salaire, par la force des circonstances, devient souvent insuffisant. Est-ce à dire encore qu'ils ne peuvent s'associer ? Toute latitude sur ce point leur est accordée par les lois. M. Nadaud trouvait cette faculté dérisoire tant que l'État ne mettrait pas à leur disposition le capital dont ils avaient besoin. Mais ce capital, il faudrait nécessairement le prendre sur les contribuables, et quelles garanties les associations offriraient-elles pour le remboursement? M. Nadaud s'était en outre élevé contre l'emploi des machines. M. Loyer démontra que si les ouvriers peuvent se vêtir aujourd'hui à bon marché, c'est à l'emploi des moteurs qu'ils le doivent.

Ainsi encore M. Boysset, s'appuyant d'une citation d'un ouvrage de M. Blanqui, prétendait qu'à Lille plus de 3,000 familles vivaient dans des caves où l'on ne placerait pas des animaux immondes, et que sur 21,000 enfants d'ouvriers il en mourait 20,700. Une vive rumeur d'incrédulité accueillit ces chiffres désolants, et l'Assemblée avait raison de protester. M. le ministre de l'intérieur, qui avait exercé pendant quatorze mois les fonctions de préfet à Lille, déclara que la commission municipale, dans les visites, faites en vertu de la loi votée l'année précédente, n'avait trouvé dans toute la ville que cent logements insalubres à changer. Quant au nombre des enfants décédés, M. le préfet, tout

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