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L'ÉGLISE

ET LA

RÉVOLUTION FRANÇAISE

HISTOIRE DES RELATIONS DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT

DE 1789 A 1802

INTRODUCTION

Situation de l'Eglise de France à la veille de la Révolution. — Etat de l'opinion

sur la liberté de conscience et l'organisation du culte.

Je désire retracer l'histoire des relations de l'Eglise et de l'Etat sous la Révolution française, depuis le moment où celle-ci éclate sur la France et l'Europe ivre de jeunesse, d'enthousiasme et d'inexpériente ardeur pour tout réformer, jusqu'au jour où elle semble organisée pour jamais dans la force et dans la gloire contre les principes essentiels qui l'avaient inspirée à ses débuts. On a proclamé Napoléon l'héritier de la Révolution française, et cependant il n'a dominé la France que quand le grand et généreux esprit de 1789 avait bien décidément cessé de souffler. Parce qu'il ne portait pas dans ses veines le sang des vieilles races, parce qu'il n'a pas ressuscité les priviléges de caste, on a voulu voir en lui le représentant armé de cette Révolution et son missionnaire victorieux. On a prétendu qu'il l'avait fait entrer au galop de son cheval de bataille dans les capitales de l'Europe absolutiste, et l'on oublie que la première capitale dans laquelle il a pénétré en général tout-puissant, c'est Paris, Paris se livrant au pouvoir absolu rajeuni par la victoire, et reniant ainsi tout ce qui l'avait

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LA QUESTION RELIGIEUSE ET LA RÉVOLUTION.

soulevé et passionné dix ans plus tôt. Or, c'était selon moi renier la Révolution française elle-même dans ce qu'elle a de fondamental, à savoir dans ce grand principe de liberté qui, quoi qu'en disent les sophistes à gage toujours prêts à colorer et à farder la servitude, est le principe même de 1789. L'égalité n'en est que la conséquence. Sitôt qu'elle est détachée du tronc vigoureux qui l'a produite, il arrive de deux choses l'une : ou bien elle se dessèche pour périr, car le privilége renaît le plus souvent de l'arbitraire, ou bien il n'en subsiste qu'une vaine apparence, et on n'a plus qu'un monceau de feuilles sèches roulées au gré du vent qui souffle, pour en suivre les mobiles caprices. Cet avortement momentané de l'un des plus beaux mouvements humains demeure le problème le plus digne d'intérêt de l'histoire contemporaine. Ce problème a été traité dans son ensemble par des esprits éminents. Mon ambition est moins vaste; je voudrais m'attacher uniquement à l'un des côtés de cette instructive et douloureuse histoire, et m'en tenir à ce qui se rapporte aux relations de l'Eglise et de l'Etat sous la Révolution française. Marquer les progrès accomplis à l'aurore de l'ère nouvelle, et signaler sans détour les fautes commises, indiquer la pente fatale qui devait peu à peu amener à l'asservissement régulier de la société religieuse, et sans excuser les derniers empiétements d'un pouvoir qui ne savait s’arrêter devant aucune limite, rechercher dans l'histoire antérieure ce qui les préparait et les amenait presque nécessairement: tel est mon dessein. Il n'est pas peut-être de plus sûr moyen de comprendre les cruelles déceptions dont nous souffrons encore, car j'ai acquis l'intime conviction que rien n'a plus hâté la perte de la liberté que les erreurs de nos pères sur la manière d'organiser la religion en France. Une étude attentive de l'histoire de la Révolution française démontre que ce qui a embourbé le char si bien lancé d'abord, ce qui plus tard a commencé à le précipiter dans la boue sanglante du terrorisme, c'est précisément la question religieuse, ou, pour mieux dire, la question religieuse mal comprise et résolue hâtivement.

Et cependant d'immortelles vérités avaient été proclamées, des

LA QUESTION RELIGIEUSE ET LA RÉVOLUTION.

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droits sacrés avaient été reconnus par la Révolution française. Mais il a suffi qu'elle touchât à la conscience pour soulever la plus invincible résistance; c'est cette résistance qui en l'exaspérant la fit sortir de la voie des innovations fécondes et durables; c'est ce qui, en irritant son fier et redoutable génie, fit oublier ses bienfaits pour ses fureurs. Ce dix-huitième siècle, qui semblait si désabusé des choses divines, fut, en définitive, troublé par la question religieuse plus que par aucune autre. Il est bon de le reconnaître à l'honneur de l'humanité; c'est la foi religieuse, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus désintéressé au monde, qui la remue le plus profondément et la soulève le plus fortement. Malgré les apparences, la passion de ce qui est en haut, pour parler le langage hardi d'un apôtre, l'enflamme bien plus que la passion de ce qui est en bas. De là, à tous les points de vue, la suprême importance de cet ordre de questions, même quand elles ne touchent pas au fond de la religion, mais sculement à son organisation. Reconnaissons d'ailleurs que la question du fond se mêle promptement à la question de forme. Défendre l'indépendance complète de la conscience religieuse, est l'un des premiers devoirs de la religion.

Aujourd'hui, le problème abordé en 1789 est encore devant nous. Le coup d'autorité du concordat n'a rien tranché. Il n'a fait que compliquer un peu plus la situation comme tout ce qui vient de l'arbitraire. Rappelons-nous qu'en cette matière si délicate, nos fautes et nos erreurs seraient plus graves que celles de nos pères, parce que nous ne saurions les compenser par des réformes aussi éclatantes, car en fait de tolérance ils avaient tout dit dès le premier jour, et nous vivons de leurs conquêtes, qu’aucune réaction ne saurait compromettre, tant elles sont fondées sur le droit éternel.

Mais sachons unir une sage et impartiale critique à l'admiration qu'ils nous inspirent, et tout en mettant en lumière les grandes vérités proclamées ou entrevues par eux sur ce point comme sur tous les autres, signalons franchement ce que leur entreprise eut de faux et d'inique. Nous le pouvons d'autant mieux, qu'en ceci ils furent bien plus des conservateurs timides

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SITUATION DE L'ANCIENNE ÉGLISE DE FRANCE. que des novateurs courageux; ils subissaient l'empire des idées de l'ancienne société française au moment même où ils s'imaginaient avoir construit contre elle la plus formidable machine de guerre. Nous retrouvons ses erreurs retournées, si je puis ainsi dire, dans la partie défectueuse des nouvelles institutions données au pays. C'est d'elle que la Révolution avait appris à exagérer outre mesure le pouvoir central, et à livrer à l'Etat ce qui n'appartient qu’à l'individu. Il n'est pas étonnant que le vin nouveau ait brisé les vieux vases où on l'enfermait. M. de Tocqueville voulait établir ces vérités pour tout l'ensemble de l'organisation sociale, élaborée par la France nouvelle. Je ne me consolerai jamais qu'il n'ait pu que poser les assises de cette cuvre considérable. Je sais combien il est téméraire d'essayer sans le secours des lumières de cet éminent esprit, d'appliquer ses vues fécondes à l'une des portions de cette organisation, à celle précisément qui est sans contredit la plus importante, mais la gravité des circonstances et les perspectives de l'avenir me font passer sur mon insuffisance. Je croirai avoir rendu un service sérieux à mon pays en éclairant l'écueil sur lequel la révolution la plus généreuse a échoué, mais pour un temps seulement, nous en avons l'assurance !

Essayons, par l'exposé impartial des débats de nos premières assemblées sur la question religieuse et ecclésiastique, et par le récit des événements qui en furent la conséquence, de bien comprendre cette grande crise des esprits et des consciences, et d'en dégager l'enseignement qu'elle contient pour nous.

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Si nous cherchons à nous rendre compte de la situation réciproque de la société religieuse et de la société civile à la veille de la Révolution française, ce qui nous frappe tout d'abord, c'est leur étroite association au point de vue politique, et leur séparation profonde au point de vue des idées et des aspirations. Ce contraste devient de plus en plus tranché et choquant à mesure que l'on avance dans le siècle, et il doit aboutir au funeste malentendu qui sépara en France la cause libérale de la foi religieuse. Ce fut précisément l'union poli

ALLIANCE ÉTROITE AVEC L'ANCIEN RÉGIME.

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tique qui provoqua et envenima la séparation morale. L'Eglise était comme incrustée dans un ordre de choses qui froissait la conscience publique, l'autel était l'appui le plus fort de l'ancien édifice social. Toute aspiration de réforme, toute tendance au progrès le rencontrant, dès son premier élan, comme un obstacle et une barrière, venait se heurter contre lui avec colère. Il en résulta que la générosité d'esprit devint promptement irréligieuse. Tout ce qui était jeune de ceur et ardent pour revendiquer le droit et la liberté, fut par là même prédisposé à repousser d'emblée le christianisme; le feu, l'élan, la conviction énergique, le prosélytisme conquérant sont du côté de la philosophie; l'Eglise, non-seulement demeure immobile, mais encore prétend arrêter et refouler le flot montant des esprits, si bien qu'il passe à côté d'elle quand il ne peut la couvrir de son écume. Le dix-huitième siècle a saisi une grande idée qui est fille de l'Evangile, c'est l'idée de l'humanité, l'idée du droit humain revendiqué en face des priviléges qui en sont la négation. Et il se trouve que l'Eglise a pris parti d'avance contre ce droit humain qu'il lui appartenait de proclamer la première, puisqu'elle avait entre les mains le livre qui dans une société profondément divisée avait fait retentir ces immortelles paroles, charte de l'égalité et de la liberté véritable : Devant le Christ, il n'y a plus ni esclaves ni hommes libres. Ainsi, par la faute de ses représentants, la religion qui, avec l'idée divine, a rapporté dans le monde la grande idée de l'humanité et de ses droits, est considérée par les esprits généreux comme l'ennemi qu'il faut abattre, et cela pour réaliser son propre programme. Dans la confusion du temps, la vieille idée païenne est défendue par les prétendus successeurs de ceux qui l'ont vaincue jadis, et les applications sociales et humaines du christianisme sont réclamées par des hommes qui ressuscitent le naturalisme de l'ancien monde, source impure de toutes les inégalités et de tous les abus de la force. Ainsi se mêlent les éléments les plus disparates; ce qui devait être indissolublement uni est violemment et tristement séparé, la religion et la justice servent dans des camps opposés, et chaque coup que l'une porte à l'autre les affaiblit toutes les deux.

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