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France sur les mille maux sortis du 2 Décembre. Nous voulons qu'après nous avoir lus, il n'y ait pas un homme “ de bonne volonté” qui ne demeure convaincu que jamais usurpation ne s'accomplit par des moyens plus lâches, plus sanguinaires, plus odieux, que jamais conquérants plus cruels ne mirent le talon sur un peuple subjugué.

La terreur, sous le régime des sauveurs de la société, est telle que personne n'ose plus parler en France. Chacun redoute la prison ou la transportation. Aussi, malgré notre soin scrupuleux à ne produire que des faits irrefutables, il en est pour lesquels nous ne pouvons apporter le nom des témoins. Nous les publions sous notre autorité, nous en prenons toute la responsabilité.

Les décembriseurs ont accumulé sur la résistance qu'a rencontrée leur criminelle entreprise les plus noires calomnies. Republicain, socialiste, nous nous sommes attaché à venger les républicains, les socialistes des accusations de jacquerie portées contre eux. C'est en partie dans ce but que fut conçu le projet de notre ouvrage.

Ce livre est un livre de bonne foi. On y trouvera des faits authentiques, irrécusables, prouvés, à la honte éternelle de nos diffamateurs.

Quelle que soit l'insuffisance de l'auteur, la voix toute puissante de la vérité parlera, et “les méchants qui font trembler les bons” seront cloués au pilori de l'histoire.

En achevant cette première partie de la tâche que

nous nous sommes imposée, nous sentons en nous le besoin de rendre hommage à la grandeur des institutions anglaises sur la liberté individuelle.

Expulsé de la Belgique uniquement à titre de proscrit par un ministère lâche et indigne du peuple belge, nous n'eussions pu faire ce livre sans la faculté dont jouit ici tout citoyen du monde de vivre en paix et d'y publier sa pensée.

Dans ces tristes jours où l'humanité rétrograde un moment, l'Angleterre, seule restée libre, accueille depuis l'esclave fugitif des Etats-Unis jusqu'aux représentants du Peuple français. Elle protège les hommes du devoir contre les persécutions de toutes les tyrannies, et elle le fait noblement, sans condition, sans demander où ils vont ni d'où ils viennent, sans leur appliquer d'autres lois que celles qui régissent ses

propres enfants.

Nous voudrions que notre voix fût de celles que

le monde écoute, pour témoigner, devant la postérité, du beau rôle que joue à cette heure la Grande-Bretagne devenue la terre d'asile des deux hémisphères.

Gloire et merci à vous, nation anglaise, pour la généreuse hospitalité que vous accordez aux vaincus dans la lutte universelle de la démocratie contre l'absolutisme, de la lumière contre l'obscurité, de la liberté contre l'esclavage, du bien contre le mal.

V. SCHELCHER,

Représentant du peuple.

Londres, 10 août 1852.

INTRODUCTION.

LA marche de l'humanité dans la voie du progrès, bien que constante et continue à l'oeil exercé du philosophe, paraît souvent tout autre au regard de l'observateur superficiel. Le mouvement n'est pas uniforme. A des enjambées gigantesques succèdent des temps d'arrêt, parfois même des pas rétrogrades.

Depuis les néfastes journées de Décembre 1851, la France est entrée à reculons dans une de ces périodes fatales qui feraient douter du progrès même, si, du point de vue culminant de l'histoire, les accidents passagers ne disparaissaient dans l'ensemble de la révolution humanitaire.

Que la grande nation sorte bientôt de cette impasse pour reprendre son rang à la tête de la civilisation, c'est mieux que notre espoir, c'est notre foi.

Puisse ce livre, en l'éclairant, contribuer à sa délivrance.

Nous peindrons les derniers événements tels qu'ils sont, dans le cynisme et pour ainsi dire dans la naïveté de leur dégradation. Noblesse des caractères, élévation du but, .

B

éclat des actes, ici tout fera défaut. Jusqu'à ce semblant d'héroïsme que prennent parfois les crimes d'état, et qui en déguise l'horreur, tout a été refusé à cette entreprise pécuniaire et politique, la plus triste qui ait jamais affligé les annales d'un grand peuple. L'histoire n'y verra qu'une cuvre de voleurs de nuit ramassant de l'or dans une mare de sang et de boue.

Oui, de l'or, du sang et de la boue, voilà tout le 2 Décembre, dans son but et dans ses moyens.

A le décrire, on rougit plus encore qu'on ne s'indigne, et le principal sentiment à surmonter, c'est le dégoût.

Les serments les plus solennels violés, une Constitution déchirée, le pouvoir usurpé par un guet-à-pens nocturne, les représentants du peuple conduits en voitures de galériens, dans la cellule des escrocs; les magistrats chassés de leurs sièges à la pointe des baïonnettes ; les défenseurs de la loi assassinés par des soldats trompés, égarés, gorgés d'eau-de-vie; la liberté individuelle plus méprisée qu'à Moscou; Paris, la Rome moderne, aux mains des modernes Vandales ; la France exploitée grossièrement par une tourbe de mal-appris ; les torches de la guerre civile promenées dans quarante départements au nom de l'ordre; les meilleurs citoyens déportés ou bannis par milliers; les villes et les campagnes dépeuplées ; les familles dépouillées ; puis, comme de raison, l'outrage aux martyrs, l'apologie aux bourreaux! Voilà quelles séries de turpitudes l'historien est condamné à parcourir pour dresser l'acte d’accusation de la conspiration militaire du 2 Décembre.

Et tout cela, le croira-t-on, à quelques années, à quelques

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