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jours de cette Révolution de Février, la plus généreuse, la plus pure qui ait éclairé le monde, de cette Révolution qui n'exerça pas une vengeance, qui abolit la peine de mort, qui n'exila personne, qui n'emprisonna personne, et qui n'imposa rien à ses ennemis, rien qu'une leçon d'oubli et de clémence! Est-ce bien le même peuple ? Est-ce bien le même temps ? Quiconque n'a pas suivi de près la marche des événements de 1848 à 1852 comprendra difficilement que la France ait pu reculer ainsi, en un jour, de plus d'un siècle. Nous-même, nous aurions peine à

us expliquer la soudaineté de la catastrophe, si nous n'avions vu charger la mine longtemps avant l'explosion.

Au moment de commencer notre triste récit, un coup d'æil rétrospectif paraît donc indispensable pour l'intelligence de l'histoire. Les Décembristes ne sont pas les seuls coupables, et la justice commande de faire à chacun sa part de responsabilité.

C'est une conjuration militaire qui a éclaté le 2 Décembre, mais ce n'était pas la seule conspiration qui menaçat la République. Il y en avait trois.

Il y en avait trois. Celle que les démocrates redoutaient le moins, l'a emporté en corrompant l'armée. Les autres attendent encore ; et, il faut l'avouer, jusqu'à ce que la dernière espérance monarchique ait été balayée par le souffle de l'esprit républicain, jusqu'à ce que la bourgeoisie ait abandonné ses injustes préjugés contre la démocratie, la France restera ce qu'elle est depuis plus d'un demi-siècle, ballottée entre les factions royalistes, déchirée par les intrigants, ou mise à l'enchère par des généraux vendus.

A ce triple complot légitimiste, orléaniste et impérialiste, ajoutez la connivence des principaux fonctionnaires, les peurs inoculées à la bourgeoisie, les soupçons follement jetés dans le coeur du peuple, l'impuissance enfin des républicains en minorité dans l'Assemblée, et tout s'expliquera.

Le mal assurément date de loin. Les ennemis de la République, impuissants à l'emporter de vive force, se glissèrent dans son sein en l'acclamant dix-sept fois, le 4 mai 1848, lors de la mémorable séance d'installation de l'Assemblée constituante. Dès la première heure, ils envahirent les fonctions publiques afin d'être mieux placés pour battre en brèche les institutions nouvelles. Le premier coup porté, fut la suppression brusque et violente des ateliers nationaux qu'il fallait dissoudre peu à peu, avec de grands ménagements, et remplacer par des entreprises sérieuses. Heureux d'exciter les ressentiments contre les hommes du 24 février, ils jetèrent ainsi, en pleine connaissance de cause, une masse d'ouvriers dans cette anxiété du lendemain, dans ce désespoir de la faim qui déterminèrent les fatales journées de juin. Sondez bien les mystères de la terrible insurrection, vous y verrez la main des royalistes, et surtout celle de l'échappé de Ham. La célèbre enquête Bauchard en a découvert assez de preuves saisissables, bien qu'elle ait été dirigée par nos plus dangereux ennemis. Nous aurons à dire, dans le cours de cet ouvrage, d'où sortait l'or qui paya les assassins du général Bréa.

Déguisée sous le nom de “parti de l'ordre,” la coalition s'organise puissamment après cette victoire. Elle établit

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son siège rue de Poitiers, d'où ses journaux et ses brochures, répandues à profusion, commencent et entretiennent, contre les républicains, cette guerre de mensonges qui vient aboutir à la grande fantasmagorie de la Jacquerie. Dans l'Assemblée constituante, les coalisés font échouer tous les projets qui peuvent populariser la République, et adoptent tous ceux qui peuvent lui nuire. Ils refusent le droit au travail, mais ils votent la transportation sans jugement et l'institution de la Présidence.

Bifurquer le pouvoir, diviser pour affaiblir, donner à la souveraineté du Peuple une double expression dans un Président et une Assemblée émanant tous deux d'une même origine; c'était créer, de propos délibéré, un sujet de conflits incessants. Nos ennemis le savaient bien. Malgré une opposition des plus vives, malgré une discussion prophétique en quelque sorte et dont le souvenir n'est pas perdu pour la France, ils déposèrent un germe de mort dans la Constitution de 1848.

Vint alors l'élection du Président. Les royalistes n'eurent pas de candidat de leur couleur. Le vent de la Révolution soufflait encore trop fort pour leur drapeau. Mais exploitant un déplorable et funeste préjugé populaire, ils poussèrent au triomphe d'un homme qu'ils méprisaient, comptant se servir de son nom pour écraser plus facilement la démocratie. M. Louis Bonaparte fut élu, et l'on vit aussitôt les pélerins de Wiesbaden et de Claremont se faire les ministres de la République démocratique!

Les républicains dits modérés, dont les votes donnèrent la majorité à la réaction, purent alors juger de l'immensité

de leurs fautes. Ils gênaient tout autant que

les

rouges; on résolut de se débarrasser des uns et des autres. Dans la presse rétrograde, succède bientôt aux insultes contre les républicains l'insulte à l'Assemblée constituante. Une émeute de pétitions est organisée ensuite pour abréger son existence, le gouvernement y encourage; l'Assemblée, première expression du suffrage universel, ne tarde pas à perdre son prestige, elle est obligée de céder et se dissout avant d'avoir complété la Constitution par le vote des lois organiques.

Avec elle disparut le plus solide rempart qui restât à la République depuis que les vainqueurs de juin avaient désaffectionné ses meilleurs défenseurs en désarmant le Peuple.

Maîtresse du terrain, la réaction domine les nouvelles élections législatives.

Et qu'on le remarque bien, il n'y a encore que deux camps en France. D'un côté, les républicains déjà débusqués de toutes les positions, leurs journaux frappés de cautionnements, saisis, chassés de la place publique; leurs réunions fermées et leurs associations poursuivies. - De l'autre, les factions monarchiques libres d'agir dans l'association de la rue de Poitiers, immense pandæmonium où venaient fermenter en se rapprochant toutes les haines amoncelées contre la démocratie. Là se coalisent, au nom de l'ordre, contre la liberté, valets de l'empire et chevaliers de l'émigration, brigands de la Loire et fuyards de Gand, assassins du duc d'Enghien et meurtriers du maréchal Ney, aventuriers de Boulogne et ministres de Louis-Philippe,

preux de M. le comte de Chambord et geôliers de madame la duchesse de Berry, flétrisseurs et flétris, renégats de tous les autels, déserteurs de tous les drapeaux, traîtres de tous les régimes, parjures de tous les serments! Que d'intrigues ! que de viles concessions réciproques! La branche aînée et la branche cadette n'ont rien à refuser aux prétendant impérialistes qui font si bonne guerre aux socialistes; MM. Bonaparte et Persigny, à leur tour, se prêtent volontiers aux voux des royalistes, et l'on vit jusqu'à l'ancien président de la chambre introuvable de 1815, M. Ravez, patroné par le gouvernement, ressusciter pour maudire encore une fois la Révolution.

Les élections du 13 mai 1849 ainsi fabriquées par la rue de Poitiers, cinq cents monarchistes avérés s'installèrent au Palais Bourbon, comme ils dirent. C'était la contrerévolution !

Légitimistes et orléanistes devinrent aussitôt les conseillers de MM. Persigny et Bonaparte. Les Burgraves s'installèrent à l'Elysée. Entre les complices, dont les uns devaient plus tard encelluler les autres, un accord parfait régna tant qu'il n'y eut qu'à démolir pièce à pièce l'édifice de 1848. Expédition de Rome, assassinat d'un peuple; restauration d'un pape, proscription de trente représentants; rétablissement de l'impôt des boissons; lois contre la presse, contre le colportage, contre les réunions, contre les associations, contre l'instruction publique, contre la garde nationale ; enfin, pour couronner cette cuvre détestable, mutilation du suffrage universel, tout se fit de concert en moins d'une année, de telle sorte que, déjà au 31 mai 1850, la

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