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avaient trop longtemps combattu et souffert, pour passer sans émotion de la guerre à la paix; beaucoup d'entre eux ne voulurent point accepter la solidarité du traité signé par Charette ; ils s'indignèrent contre les auteurs d'une transaction qu'ils qualifièrent de félonie, et Stofflet fut du nombre des royalistes rebelles à toute paix dont le rétablissement du trône ne serait pas la garantie première. Cependant la raison et les principes l'emportèrent : malgré les efforts des partisans de la monarchie, on se souvint encore que la Vendée ne s'était point armée pour le roi, mais pour les autels ; qu'elle se serait résignée aux réformes sociales et politiques, si on n'avait point osé attenter à l'indépendance de sa foi, à la sainteté du sanctuaire. Cette pensée prévalut bientôt contre les défiances et les jalousies, et Stofflet lui-même finit par se soumettre à des conditions analogues à celles que Charette avait acceptées.

Neuf jours après la signature de l'acte d'union, le 28 ventose (26 février Charette fit son entrée solennelle dans la ville de Nantes, au bruit de l'artillerie et sous les yeux d'un peuple immense. Il donna le baiser de paix au général républicain Cauclau, et la guerre civile parut terminée. De leur côté, les Chouans posèrent également les armes.

Cependant l'Angleterre vint bientôt rallumer la guerre days l'ouest. Ses agents annoncèrent aux Vendéens un débarquement d'émigrés, ayant à leur tête un prince français. Ce secours venait trop tard, il est vrai, mais les royalistes détestaient trop cordialement la république pour re pas organiser une nouvelle insurrection, favorisée, celte fois, par des renforts envoyés par le gouver

, nement britannique. Les chefs vendéens avaient besoin d'un motif ou d'un prétexte pour rallumer la guerre. La mort du jeune Louis XVII leur parut une occasion légitime de se venger de la république. Le marquis de Rivière, aide de can.p de Monsieur, comte d'Arlois, vint secrètement en France, et détermina sans peine Charette à reprendre les armes.

M. de Puisaye se rendit à Londres, et employa tous ses soins à préparer une expédition des émigrés en Bretagne. Les émigrés qui se rassemblèrent à l'étranger, pour prendre part à ce mouvement, furent divisés en deux corps : l'un, mis sous les ordres du comte d'Hervilly ; l'autre, commandé par le jeune Charles de Sombreuil. La presqu'île de Quiberon, située sur les côtes du Morbihan, fut désignée comme le lieu de débarquement le plus favorable. Toutes les dispositions furent prises pendant le mois de floréal el de prairial.

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Les républicains se tenaient sur leurs gardes : le général Hoche, alors commandant en chef de l'armée des côtes de l'Ouest, était chargé de comprimer le soulèvement de la chouannerie et de faire échouer les entreprises de l'émigration : le long des côtes, l'amiral Villaret-Joyeuseavait ordre de croiser, et de s'opposer au débarquement de l'escadre anglaise.

Le 16 prairial, les deux flottes se rencontrèrent près de Belle-Ile. Villaret-Joyeuse voulait éviter d'engager le combat contre un ennemi supérieur en forces; mais les habiles maneuvres de l'amirail Bridport ne lui permirent pas de se refuser à une bataille. Les Anglais furent vainqueurs, et l'amiral français se replia du côté de Lorient après avoir perdu trois vaisseaux de ligne: l'Alexandre, le Tigre, le Formidable. Ces échecs de la république étaient grandement compensés par les imprudences et les fautes de ses ennemis : en effet, les émigrés, qui formaient un brillant état-major de marins et de militaires, ne craignirent pas, pour grossir les cadres de leur petite armée, d'y faire entrer, de gré ou de force, la plupart des républicains faits prisonniers. De tels auxiliaires étaient plus dangereux qu’utiles. Le 9 messidor (27 juin), toute la flotte anglaise entra dans la baie de Quiberon, et le débarquement s'opéra sur le territoire du bourg de Carnac : seize mille chouans accueillirent les émigrés au cri de Vive le roi! et reçurent d'eux' une solde, des munitions et des armes. En peu de jours, les royalistes s'emparèrent du fort Penthièvre et de la presqu'île, et successivement ils enlevèrent aux républicains Auray, Landevan et Mendou. Cependant, la division du comte de Sombreuil n'avait point encore paru, et un renfort de cinq mille Anglais, promis par le cabinet de Londres, n'était attendu que

dans un mois. Les émigrés commençaient à se reprocher de n'avoir pas différé le débarquement jusqu'à l'arrivée de ces forces ; et le général Hoche, redoutable par ses talents autant que par son courage, se mettait en mesure de tirer parti des fausses combinaisons de ses ennemis.

I! attaqua plusieurs fois ; mais les royalistes soutenus par Sombreuil qui venait de débarquer, luttèrent toujours avec courage; ils furent repoussés, mais non vaincus.

Le fort Penthièvre, dont les émigrés s'étaient emparés, couvrait encore leurs positions : par malheur, ils en avaient confié la garde à un détachement composé, en partie, des républicains transfuges. Ceux-ci se mirent clandestinement en rapport avec le général Hoche, et promirent de livrer le poste aux bleus. Hoche ne compta pas en vain sur leur défection, et se rendit maître du fort Penthièvre. La division du comte de Sombreuil, au milieu de ces circonstances defavorables, n'avait désormais d'autretâche à remplir que de recueillir les blessés et les fugitifs, et de les faire de nouveau embarquer à bord de la flotte anglaise. Le comte de Puisaye, perdant toute espéranee, avait lâché pied, et s'était enfui sur les vaisseaux du commodore Waren. M. de Sombreuil, animé par un courageux désespoir, entreprit de se dévouer pour protéger la retraite de ses malheureux compagnons d'armes. Aussi, pendant que les femmes, les enfants, les vieillards, les blessés étaient entassés sur des chaloupes, huit à neuf eents gentilshommes, commandés par leur jeune chef, soutenaient l'attaque des républicains, et tâchaient de gagner du temps. Les Anglais étaient tantôt immobiles, et tantôt faisaient feu sur les colonnes de Hoche ; mais leurs boulets, venant de la haute mer, et mal dirigés, portaient parfois sur les royalistes eux-mêmes. On a dil, que tandis que les émigrés, acculés à la mer, écrasés par l'artillerie, débordés de toutes parts sur leur front, honoraient leur désastre par une résistance sans espoir, les républicains, émus de pitié, leur crièrent : » Rendez-vous! Il ne vous sera pas fail de mal! Sombreuil et les autres royalistes crurent de bonne foi à cette parole de leurs ennemis, et consentirent à capituler, dans la certitude d'avoir la vie sauve.

Mais, hélas ! ils se trompaient grandement ; car il restait encore à la Convention un arrière-goût de sang qui lui donnait envie d'en boire. L'occasion était trop belle pour la laisser échapper. Elle or donna donc que tous les émigrés faits prisonniers à Quiberon seraient immédiatement mis à mort. Les victimes désignées étaient au nombre de huit cents. Pendant les jours de captivité qui précédèrent leur mort, les émigrés avaient été entassés dans les prisons ou dans quelques chapelles; ils y priaient en commun, s'exhortant à mourir, récitant les psaumes de la pénitence, et recevant la bénédiction des prêtres qui partageaient leur triste sort. Le premier qui perit fut le comte de Sombreuil : conduit au supplice, il refusa de se laisser bander les yeux, et ne cessa de protester qu'on violait, dans la personne de ses compagnons, une eapitulation sérieuse et solennelle.

Pressé de se mettre à genoux devant les exécuteurs, le jeupe Sombreuil y consentit en disant : « Je courbe ce genou pour mon Dieu, o et celui-ci pour mon roi. » Les jours suivants, périrent d'autres prisonniers, l'espoir de la noblesse française. Les uns furent fusillés à Auray, d'autres près de Vannes, dans une plaine qui reçut le nom

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de Prairie des martyrs. Parmi les morts figurèrent le vénérable évêque de Dol, le comte d'Avaray, MM. de Coëtlosquet, de Fénelon, de Foucault, de Chevreuse, de Caux, de Frogé, de Coëtfodon, et Joseph de Broglie ; le lieutenant général de Soulanges ; M. de Senneville, ancien chef d'escadre ; M. Charles de Lamoignon ; M. de Géry, qui avait fait preuve, pendant le combat, du plus généreux courage. Quand le marquis de Kergorion et M. de Locmaria forent attachés ensemble pour être menés au supplice, l'un d'eux M. de Locmaria, dit à son compagnon : « Marchons pieds nus, pour imi» ter la Passion du Sauveur. » Et ils arrivèrent ainsi au lieu du supplice. Quelques-uns pouvaient se soustraire à la mort par un mensonge, en affirmant, au besoin, qu'ils n'avaient pas seize ans ; la commission militaire ne demandait pas mieux que d'accueillir ces excuses et d'épargner des victimes; mais ils préférèrent le mar• tyre au mensonge. Le président ayant dit à M. Coëtudavel :

« Pour vous, jeune homme, vous n'avez pas l'âge? - Je comprends votre parole, répondit le courageux adolescent ; je vous sais gré de vos bonnes intentions ; je ne mentirai pas pour racheter ma rie! Il fut fusillé avec les autres.

Telle fut l'issue de la funeste tentative de Quiberon.

Ce grand désastre, dû en partie à la trahison de l'Angleterre, dont l'honneur coula ce jour-, par tous les pores, selon l'expression de Sheridan, n'abattit point le courage des Vendéens. Stofflet ct Charette n'en continuèrent la guerre qu'avec plus de fureur. Malheureusement la trahison vint encore aider la République, et livra Stofflet entre les mains de Hoche, qui le traduisit devant une commission militaire. Stofflet fut condamné à mort, et marcha d'un pas ferme au supplice. Prêts à le fusiller, les soldats voulurent lui bander les yeux : « Éloignez-vous ! dit-il; je vais vous apprendre une fois « de plus qu'un général vendéen n'a pas peur des balles. » Un moment après, il commanda le feu; et, après avoir poussé le cri de Vive, le roi! Vive la religion! il tomba mort, laissant la Vendée veuve de l'un de ses chefs les plus intrépides, Quant à Charette, son audace s'accrut avec ses malheurs. Blessé à la tête et à la main, il combattit encore. Longtemps il échappa aux embuscades de ses ennemis. Le jour où il fut pris, il errait dans les bois, et avait été poursuivi comme un cerf pendant plus de six heures. Hors d'haleine, et pouvant à peine respirer, le héros fut trouvé soutenu par deux soldats. Ramené à Angers, on lui demanda pourquoi il avait repris les armes après la pacification. « C'est répondit-il, parce que le gou

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DISTOIRE DU DROIT CRIMINEL DES PEUPLES MODERNES. 15 (vernement n'a point tenu sa convention. » Il déclara que les agents de ce gouvernement avaient engagé leur parole, que la religion catholique et la monarchie des Bourbons seraient rétablies,

Charette fut conduit à Nantes. C'est dans la ville qui fut son berceau que ses ennemis résolurent de l'immoler.

Charette portait sur ses vêtements le brevet du Roi Louis XVIII, daté de Vérone, qui lui conferait le titre de commandant en chef de son armée catholique et royale. Ce héros, qui, dans tant de combats, versa son sang pour les Bourbons, placait sur son cæur un médaillon où était représentée une urne cinéraire ombragée par un saule pleureur, dont les contours dessinaient Louis XVI et son infortunée famille

Nantes vit Charette marcher à la mort avec la fierté d'un guer-rier qui marche au combat. Le peuple attendri versait des larmes, Charette commanda le feu du peloton qui lui arracha la vie.

Ainsi expira à l'âge de trente-deux ans, celui dont le nom traversera les siècles, et rappellera éternellement aux hommes les prodiges de la fidélité et de l'héroïsme. Lorsque la Convention apprit que ses généraux s'étaient saisis de cet illustre guerrier, sa joie alla jusqu'au délire. Les transports de l'assemblée régicide furent un hommage qu'elle rendit à la puissance du nom de Charette. Des courriers extraordinaires furent envoyés dans tous les départements, pour annoncer l'assassinat du héros.

La mort de Charette termine la série des grands événements qu'offre la Vendée pendant le règne de la Convention.

L'abbé ALPHONSE CORDIER.

Sciences législatives.

HISTOIRE DU DROIT CRIMINEL

DES PEUPLES MODERNES, CONSIDÉR E DANS SES RAPPORTS AVEC LES PROGRÈS, DE LA CIVILISATION DEPUIS LA CHUTE DE L'EMPIRE ROMAIN JUSQU'AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

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CHAPITRE XX. Des origines et de la reconnaissance légale de la Féodalité en Allemagne et en

Italie.

No. 1 A leur origine, dit M. Guizot, en parlant des institutions de Voir le chapitre 19, au no d'avril ci-dessus page 306

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