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de droit, je n'en vois point. Pourquoi serais-je obligé de sacrifier mes intérêts à ceux des autres ? Pourquoi me défendraiton de préférer mon plaisir à leur volonté ? Qui leur a donné autorité sur moi? Qui a sacré leurs caprices et couronné leurs intérêts ?

Il ne reste donc plus que la nécessité, la conservation de la société qui puisse donner à la loi son autorité et sa force obligatoire. Mais alors on abandonne le système qui veut expliquer le devoir par la loi humaine, et l'on retombe dans celui qui va chercher cette explication dans l'utilité publique. C'est, de plus, ériger une nécessité en droit, transporter l'ordre physique dans l'ordre moral, ou plutôt les confondre. Je vois bien dans cette nécessité, dans cette loi de conservation, un motif suffisant pour engager le législateur suprême à donner à la société un pouvoir nécessaire à sa conservation, mais je ne vois point là rien qui diffère de la force, rien qui puisse expliquer l'obligation morale.

On a dit qu'il était juste et raisonnable que celui qui profite des bienfaits de la société, supportât aussi les charges qui sont les conditions de son existence. Rien de plus vrai, si vous avez un législateur suprême qui fasse de ce principe de la raison une loi morale; mais si vous voulez trouver cette autorité suprême dans la nécessité, si vous n'avez pas un pouvoir supérieur, pourquoi serais-je obligé de me soumettre à ce principe? pourquoi serais-je coupable en m'y refusant? Si j'ai des intérêts opposés, pourquoi les sacrifier à des intérêts étrangers? Et de quel droit la justice et la raison, dans un pareil système, pourraientelles exiger mon obéissance? Qui me défend de me soustraire aux charges de la société en renonçant à ses bienfaits ? Je ne me suis point engagé à la reconnaissance; et, d'ailleurs, qui m'oblige à garder mes promesses, ou å accepter celles de mes aïeux?

On le voit donc, rien ne peut m'obliger dans une pareille hypothèse; l'autorité de la loi s'évanouit, et ce despotisme brutal, que quelques légistes ont rêvé, se dissipe en anarchie, ou aboutit au règne monstrueux de la force brute.

2. La loi humaine ne peut pas davantage servir de fondement à la distinction du bien et du mal. Elle nous présente une foule de défauts essentiels et n'offre point les conditions nécessaires pour cela.

Le premier défaut de cette théorie, c'est de détruire le droit naturel pour ne reconnaître que le droit positif, et encore dans le droit positif que ce qui est le moins stable, que ce qui présente le moins de garanties de sagesse et de bonté, que le droit humain. Ne dirait-on pas une morale d'athées ? Car enfin, s'il y a un Dieu, il n'a pu créer des êtres intelligents et libres sans leur assigner des devoirs,

Par une conséquence rigoureuse de ce qui précède, on est forcé, en partant de cette théorie, de ne rien reconnaitre d'immuable en morale, de rendre le bien et le mal changeants et mobiles au gré des caprices, des passions et des intérêts des hommes. En dérivant le bien de la loi, on l'assujettit aux variations de celle-ci; et il faudra regarder comme une vertu en Chine, ce qui, en France, devrait être réprouvé comme un forfait 1.

De là la mutilation des notions du bien et du mal. Car on ne donnera pas sans doute à la loi un empire absolu sur les consciences; on ne poussera pas le despotisme jusqu'à prétendre que la loi peut être l'expression des caprices d'un tyran, et ordonner ou défendre tout ce qu'il voudra: ce serait là la plus absurde des tyrannies, et la violation des droits les plus sacrés de la conscience et de la liberté. La loi ne peut outrepasser les droits du pouvoir lui-même. Le pouvoir n'existe que comme une nécessité consacrée sans doute par le droit, mais que comme une nécessité cependant, et la condition nécessaire de la conservation et du bonheur de la société. La loi n'est, dans les mains du pouvoir, qu'un instrument et un moyen pour atteindre la fin et le but de son existence. La loi se trouve donc, par cela même, confinée dans les limites du bien de la société; hors de là, elle n'a et ne peut avoir aucune autorité, elle n'est qu'une usurpation.

Or, pourtant, combien de choses bonnes ou mauvaises qui n'intéressent en rien le bonheur et la paix de la société, et que la conscience nous impose ou nous défend avec une qualification énergique de bonté ou de malice ! Combien de choses, par conséquent, qui se trouveront forcément reléguées ou parmi les choses permises, ou parmi les choses indifférentes! Et de fait, combien de choses sur lesquelles les lois humaines n'ont rien statué, que l'opinion mème approuve ou condamne quelquefois, et que cependant la conscience condamne ou

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· Clarke, Discours sur la religion naturelle, ch. 3.

ordonne! Que d'actions bonnes et louables que la conscience privée et publique proclame, non pas seulement dignes d'éloges, non pas seulement dignes d'admiration, mais dignes de récompense, et qui ne la recevront jamais, qui ne peuvent pas même la recevoir ! La loi est donc ou injuste, ou insuffisante et incomplète.

Le sens commun, d'ailleurs, la conscience et la raison, tout proteste contre cette inconcevable prétention de vouloir expliquer le bien et le mal par la loi humaine seule. Si ce sont les conventions et les lois positives qui établissent et le bien et le mal, « il faudra dire, comme le remarque le judicieux >> Clarke', que dans l'état de nature, antécédemment aux con» ventions, dont les hommes sont tombés d'accord, un homme v en peut tuer un autre sans scrupule, non-seulement pour ► sa propre conservation, mais encore de gaîté de cmur, sans » être porté par aucune espérance de profit, ou aucune crainte

de dommage, et que cet homicide est une action aussi bonne, » aussi juste et aussi honorable que le peut être celle d'un » homme qui sauve la vie à un autre. » Qui pourra jamais admettre une conséquence si monstrueuse; elle est pourtant la conclusion légitime de la théorie que nous examinons.

Ce n'est pas tout encore; tout le monde, à moins qu'il n'ait l'esprit obscurci par un système arrêté d'avance, tout le monde convient sans peine, que le bien a un domaine plus étendu que le devoir, et qu'à côté du précepte, il y a le conseil, le meilleur, lequel, pourtant, n'est pas obligatoire. Or, si c'est la loi humaine qui distingue le bien et le mal, le bien et le devoir se trouvent confondus; le conseil a disparu, disons plus, il est impossible. Ou la loi humaine a prononcé, ou non; dans le premier cas, il y a bien, obligation morale, devoir; dans le second, il y a mal ou il n'y a rien du tout, et par conséquent liberté absolue de choisir, sans mériter rien, comme sans encourir aucun blâme. Eclaircissons cette conclusion par un exemple: ou la loi humaine aura réglé qu'un homme doit sauver son semblable au péril de sa vie, ou non. Si elle l'a fait, ce sera un bien de le faire, et un mal d'y manquer; mais si elle ne l'a pas fait, ce ne sera pas un bien de sacrifier sa vie pour sauver un malheureux près de périr, cc ne sera pas un mal de l'abandonner, de le laisser mourir. Ainsi, le dévouement le plus héroïque devient obligatoire ou n'est pas un bien, à moins pourtant qu'on ne fasse une loi pour le conseiller.

' Discours sur la religion naturelle, ch. 3.

Il n'y a, à toutes ces mutilations de la notion du devoir, à tous ces outrages faits à la conscience et au sens commun, il n'y a rien d'étonnant. Quand on veut prendre, pour expliquer ce qu'il y a de plus impersonnel au monde, un fait purement personnel comme la loi humaine, comment ne le mutilerait-on pas? L'homme ne peut être à lui-même sa règle et sa loi, parce qu'il n'a pas d'autorité sur lui-même, et qu'il ne saurait changer la nature des choses. Il faut, comme le dit Bentham lui-même, que la règle soit extérieure au gouverné; or, à moins de mettre le législateur humain au-dessus de toute loi, à moins d'en faire un être sans loi et sans règle, il faut, pour le gouverner, une loi qui lui soit supérieure : le nier, ce serait faire la glorification de tous les excès du despotisme. D'ailleurs, si le législateur humain ne tient pas de plus haut son autorité, il ne la tient donc que de la société; pour être passé dans sa main, le pouvoir n'a pas changé de nature, il est toujours resté humain, en sorte que c'est toujours l'homme qui se commande médiatement à lui-même. L'autorité est bien devenue impersonnelle par rapport aux sujets, mais en se faisant en quelque sorte plus personnelle, parce qu'elle est plus exposée aux caprices, aux variations de l'individu. Et si les dépositaires du pouvoir sont sans loi, exleges, on aura un pouvoir qui ne sera guère moins à craindre que l'anarchie. Où prendre, encore une fois, une loi pour gouverner le législateur, si la loi humaine est la suprême loi! Où prendre la règle pour arrêter et prévenir ses écarts, ses variations, son despotisme?

L'abbé BIDARD.

(La suite au prochain cahier.)

Versailles. - Impr. de Brav jeune, 28, rue Satory.

NUMÉRO 84. – OCTOBRE 1853.

Sciences historiques.

HISTOIRE DE L'ÉGLISE, ,

PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

Du milieu de l'an 1798 à la fin de l'an 1799'.

SOMMAIRE. — Les Français s'emparent de Rome. Malheurs du pape Pie Vi. Son enlèvement. — Il est trainė successivement à Sienne, à Florence, à Parme, à Turin, à Briançon, à Grenoble et à Valence, où il meurt. – Arrivée de Bonaparte en France, après l'expédition d'Égypte. – Changement dans le Directoire. Journée du 18 brumaire. -- le Consulat provisoire.

Les prêtres de France étaient persécutés à cause de leur inviolable attachement au Pape; ce dernier par conséquent devait l'être bien davantage par les armées victorieuses du Directoire. Le siège de saint Pierre était occupé par un vieillard octogénaire qui avait à lutter, tout à la fois, et contre la Turquie mahometane, et contre la Russie schismatique, et contre l'Allemagne infectée de protestantisme, et contre l'Angleterre hérétique, et enfin contre la France révolutionnée et révolutionnant toute l'Europe. Pie VI, dépourvu de tout appui humain, ne pouvait même pas compter sur la catholique Espagne, qui, ainsi que Naples, venait de signer un traité de paix avec la République française, espérant obtenir quelque lambeau de l'Italie ou des États-Romains dans le partage que désirait en faire le Directoire. Tout l'espoir du vieux Pontife était donc dans le secours du ciel et dans la justice de sa cause. Mais le bras de Dieu devait s'appesantir sur l'Italie comme sur la France, et la justice n'étant plus rien aux yeux des hommes, l'iniquité allait bientôt triompher sur les bords du Tibre, comme elle triomphait sur ceux de la Seine.

1 Voir le dernier article au no précédent, ci-dessus, p. 197. XXXVI VOL. 20 SÉRIE. TOME XVI.

NO 94.

1853. 19

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