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Cette harangue, l'un des plus beaux morceaux d'éloquence forte et persuasive, ne manqua pas de frapper les esprits de la multitude.

Le lendemain, les députés se rendirent au château de SaintCloud où trois salles avaient été préparées pour recevoir le Corps législatif. Les Anciens occupèrent la galerie de Mars, et les CinqCents l'Orangerie. Un violent tumulte ne tarda pas à ébranler les voûtes de cette salle. La minorité turbulente des Cinq-Cents avait, depuis la veille, pris les proportions d'une faction exaltée. Quand le député Gaudin monta à la tribune pour proposer à ses collègues de remercier le conseil des Anciens des mesures qu'il avait prises et de nommer une commission chargée de faire un rapport sur les dangers de la République et sur les moyens d'y pourvoir, alors un tumulte effroyable éclata de toute part. Les factieux, qui étaient la queue de Robespierre et qui souhaitaient la résurrection du régime si doux de la terreur, se mirent à crier : Abas les dictateurs! à bas les tyrans ! Point de consuls ! Vive la constitution de l'an III!...

Le président s'efforça en vain de rétablir l'ordre; il cassa sa sonnette, et fut obligé de mettre son chapeau sur sa tête. Un instant de calme suspendit les flots de cette mer agitée; on en profita pour faire l'appel nominal : quatre cent cinquante-cinq députés étaient présents à la séance. Au milieu de l'appel, arriva un message des Anciens qui transmettait la démission de Barras. La tempête alors recommença et atteignit bientôt le paroxisme de la fureur quand Bonaparte se présenta à la barre de l'Assemblée pour y répéter un discours qu'il venait de débiter aux Anciens. A sa vue, des cris furieux se font entendre :-Des soldats ici! des armes!... que veul-on? Hors la loi, le tyran! hors la loi, le dictateur.... Plusieurs députés dégainent des poignards; l'un d'eux, plus furibond que les autres, s'élance sur le général pour le frapper; mais un grenadier, nommé Rhomé, se precipita entre l'assassin et Bonaparte, et, en parant le coup fut blessé au bras droit. L'escorte du général qui, par respect pour le sanctuaire des lois, était restée à la porte, accourt aussitôt, croise la baïonnette, repousse les députés, et enlève son chef,

Dès qu'il fut hors de la salle, l'orage continua contre Lucien, son frère, qui montra une fermeté rare et chercha à justifier le héros d'Arcole et de Lodi qu’on avait refusé d'entendre :

- Ses services, disait-il, méritaient qu'on lui donnât le temps de s'expliquer. XXXVI VOL. 2• SÉRIE. TOME XVI.

N° 94. · 1853. 20

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Ses lauriers sont nétris, répliquèrent les forcénés. Hors la loi, le tyran! hors la loi !

Misérables, reprit Lucien, vous voulez que je mette mon frère hors la loi! je renonce au fauteuil et je vais me rendre à la barre pour défendre celui qu'on accuse.

Alors il dépouilla sa toge et la déposa sur le bureau avec son écharpe et son manteau. En ce moment vingt grenadiers entrent dans la salle, s'avancent jusqu'à la tribune, placent Lucien dans leurs rangs et le conduisent près de son frère. Cet enlèvement du président ayant encore accru le trouble et la confusion, le général crut l'instant venu de mettre hors la salle ceux qui voulaient le mellre hors la loi : il donne l'ordre de prendre les armes; tous les soldats se précipitent sur leurs fusils, et précédés des tambours, s'avancent au pas de charge dans toute la largeur de l'Orangerie, avec lenteur et en présentant la baïonnette. Les députés s'enfuient épouvantés, les uns par les couloirs, les autres par les fenêtres, laissant après eux qui une toque, qui une écharpe, qui un manteau.

Tels on vit depuis les représentants du Conservatoire quitter précipitamment à l'approche des baïonnettes la salle où ils délibéraient et se sąuver qui par un vasistas, qui par une porte de derrière, qui par un tuyau de latrines. L'histoire a des rapprochements singuliers. Ceci prouve que les factieux n'ont pas toujours le courage dont ils se vantent. Il est rare de voir une minorité turbulente affronter un feu de file : beaucoup de ceux qui élèvent des barricades sont les premiers à se cacher derrière.

En apprenant la dissolution forcée des Cinq-Cents, les Anciens ne pouvant décréter à eux seuls l'ajournement du corps législatif et l'institution du consulat, réunirent quelques députés, que la vue des baïonnettes avait moins effarés que les autres, et qui, au lieu de fuir éperdus, à travers la campagne, étaient venus se réfugier dans leur salle. Ce fantôme d'assemblée décréta sans discussion les deux choses pour lesquelles s'était faite la révolution. Voici une peinture qu'un contemporain nous a laissée de cette séance nocturne :

a Figurez-vous, dit-il, une longue et large grange, remplie de banquettes bouleversées; une chaire adossée au milieu contre » un mur nu; sous la chaire, un peu en avant, une table et » deux chaises; sur cette table, deux chandelles, autant sur la » chaire; point de lustre, point de lampes, nulle autre clarté » sous les voûtes de cette longue enceinte. Voyez-vous dans la

chaire la pâle figure de Lucien, lisant la nouvelle Constitution, » et, devant la table, deux députés verbalisant? Vis-à-vis, dans » un espace étroit et rapproché, gisait un groupe de représeno tants indifférents à tout ce qu'on leur débitait; la plupart » étaient couchés sur trois banquettes : l'une leur servant de

siége, l'autre de marche-pied, la troisième d'oreiller. Parmi i eux, dans la même attitude et pêle-mêle, étaient de simples > particuliers intéressés au succès de la journée. Non loin, » derrière, on apercevait quelques laquais, qui, poussés par le ► froid, étaient venus chercher un abri et dormaient en attendant leurs maîtres. Tel fut l'étrange aéropage qui donna à la France un nouveau gouvernement!...)

Ce contemporain, témoin oculaire, ne semble pas trop bonapartiste; mais quelle que soit la divergence des opinions, tous les historiens s'accordent à dire qu'en ce temps là le despotisme d'un seul était préférable au despotisme de plusieurs, et que si la journée du 18 brumaire fut un attentat contre les formes de la liberté, elle en sauva l'essence. La France, après tout, n'avait jamais été libre; la révolution l'avait encore plus bâillonnée que la monarchie. Elle tendit les bras à Bonaparte parce qu'elle avait besoin d'ordre et de repos, et que l'épée de Bonaparte était seule assez forle pour lui en donner, en exterminant l'hydre de l'anarchie. Le dix-huit brumaire fut pour le jeune vainqueur de l'Égypte le marche-pied d'un trône !

l'Abbé Alphonse CORDIER.

Sciences législatives.

HISTOIRE DU DROIT CRIMINEL

DES PEUPLES MODERNES, CONSIDÉRÉ DANS SES RAPPORTS AVEC LES PROGRES DE LA CIVILISATION DEPCIS

LA CHUTE DR L'EMPIRB ROMAIN JUSQU'AU DIS-NEUVIÈME SIÈCLE.

CHAPITRE XXIII 1.
De quelques jugements criminels au moyen âge, en Italie et en France.

Il est bon de voir dans son application la procédure et la pénalité d'une époque. On comprend mieux ce qui est en action que ce qui reste à l'état de théoric.

'Voir le chap. XXII au n" précédent ci-dessus, p. 214.

Il sera donc curieux et utile de voir comment les monarques rendaient la justice en Europe du 11 au 13e siècle.

En règle générale, les rois de France et les empereurs depuis Charlemagne s'acquittaient eux-mêmes de l'office de juges dans leurs palais, sur le rapport de leurs comtes palatins; et quand il s'agissait de quelque crime de baute trahison, ils faisaient comparaître le coupable devant une assemblée de grands de l'Etat, à laquelle ils présidaient.

Lorsque les empereurs d'Allemagne eurent étendu leur domination en Italie, ils allaient de temps en temps y rendre la justice, dans ces dietes solennelles de Pavie ou de Roncaglia, où ils appelaient à siéger, à côté de leurs grands vassaux et officiers teutons, les prélats italiens et les ducs et comtes lombards. Mais ce n'était pas là une cour des pairs, comme celle qui, réunie et présidée par Philippe-Auguste, jugea plus tard Jean sans Terre. L'empereur ne paraissait considérer les grands qui l'entouraient que comme des conseillers consultatifs, et il prononçait les sentences lui-même.

Voici comment Conrad II tenait, au dire des chroniqueurs contemporains, ces assises judiciaires, où il déployait le plus brillant appareil de la majesté souveraine :

« Dans ce temps-là, Conrad vint s'asseoir sur son trône de justice à Pavie, entouré de son armée et décoré de toutes les marques de la dignité impériale; là, il résolut de provoquer les plaintes de tous contre ceux qui s'étaient emparés des bénéfices des églises, ou qui avaient commis des meurtres, ou qui avaient dépouillé et foulé aux pieds la veuve et l'orphelin... Il s'était proposé de leur rendre la justice suivant la loi civile, afin d'assurer à son empire le bon ordre et une florissante vigueur. En conséquence, voyant répandus dans toute l'Italic des hommes qui, sans frein, sans lois, sans crainte d'aucune autorité, se déchiraient mutuellement avec barbarie; pour les rappeler du mal an bien, il envoya un édit qu'il fit circuler rapidement dans toutes les provinces de la Péninsule, et qui fixait le jour où tous ces accusés et ces accusateurs devaient comparaître devant son tribunal. Par suite de cette sommation, un grand Rombre d'orphelins et de veuves, beaucoup de ducs et grands vassaux, et plusieurs évêques, qui étaient comme l'eau pure se milant à la fange des égouts', arrivèrent en foule à Pavie, en

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présence de l'empereur, se plaignant chacun des dommages ou lésions qui leur avaient été faites, ou répondant aux plaintes dont ils étaient l'objet. Là, suivant le dommage causé ou le crime commis, Konrad condamnait les uns à payer une livre d'or ou quelques marcs d'argent, à titre de restitution ou de réparation, suivant les tarifs déterminés par la loi ; punissait les autres de peines corporelles, telles que la mutilation des mains ou l'arrachement des yeux; et, enfin, faisait trancher la tête aux plus coupables par le glaive de la justice royale.

» Sur ces entrefaites, un certain ultramor.lain se présente à l'empereur au milieu de la multitude qui l'entourait, et porte une plainte devant sa cour ? souveraine contre Héribert 3. Ce prélat, en s'entendant ainsi accuser publiquement, se sent tellement troublé et saisi d'une telle indignation, qu'il ne songe ni à répondre, ni à se défendre : il se lève seulement de son siége afin de demander au roi de lui donner des délais pour présenter sa justification. Cette demande soulève de vifs murmures, et plusieurs des assistants, emportés par leur haine contre Heribert, supplient le roi de sévir contre lui. Konrad se laisse entraîner par les excitations des méchants et par sa propre colère, et oubliant les obligations qu'il avait contractées envers Héribert, il lui commande avec emportement de donner sur-le-champ satisfaction au plaignant. Le prélat s'y refuse. Alors le roi se lève lui-même de son trône, et ordonne qu'on le saisisse et qu'on le mène en prison. Les chevaliers qui entourent Konrad, se voyant en présence d'un dignitaire ecclésiastique de si haut parage, hésitent à mettre la main sur lui, et s'arrêtent un moment par une crainte presque involontaire. Heribert profite de ce moment d'hésitation pour rappeler au roi leur ançienne amitié, et comment il avait contribué à lui faire décerner la couronne. « Aurait-il donc travaillé en vain, s'écrie-t-il

ensuite d'un ton plus haut et plus fier, en mettant au service de » la cause de Konrad toutes ses forces, tout son crédit et tout son » courage ?» Pour toute réponse, le roi renouvelle l'ordre déjà donné de l'arrestation du prélat. Alors, dit le vieux chroniqucur,

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Quidam transmontanus, pour un Italien; un ultramontain était probablement un Allemand, un Suisse ou un Français.

? De curte leuci super Aribertum archiepiscopum conquestus est.

3 Archevequc de Milan, le dignitaire ecclésiastique le plus puissant de l'Italie, après le Pape.

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