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» les voir périr, et que le glaive me frappe avant eux !! »

De tous les væux que Conradin formait ainsi au moment de mourir, le dernier seul fut exaucé. Ce fut lui qui monta le premier sur l'échafaud.

Tel fut le dénouement de ce grand drame judiciaire, soigneusement dégagé de tout ce qu'y ont ajouté les fables populaires et les traditions apocryphes, dont plus d'un poëte célèbre s'est fait le complaisant écho 3. La vérité historique est toujours le premier devoir de l’éerivain qui se respecte. Mais il semble qu'elle soit encore plus sacrée, quand elle s'applique aux martyrs d'une foi politique, défendue noblement et à ciel ouvert. C'est surtout par la simplicité et la loyauté du récit que l'on doit honorer la simplicité et la loyauté de ces illustres victimes : ce sont les plus beaux ornements dont on puisse décorer leurs tombes.

Le droit de Conradin au trône de Naples était douteux; on pourrait même soutenir que, suivant la législation féodale du temps, il n'était pas fondé. Car le royaume de Naples était un fief de l'Eglise, et Charles d'Anjou en avait reçu l'investiture du Pape.

Cependant si, dans certains cas, un suzerain pouvait priver

· Bartolomeo di Neocastro, apud Gregorium (Bibl. Arag. sicula, tom. I, p. 27, Conradin fut exéeuté le 29 octobre 1268.

? Parmi ces fables, l'une des plus connues est celle du gant que Conradin aurait jeté dans la foule de dessus l'échafaud : ce gant aurait été ramassé et porté au roi d'Aragon, gendre de Manfred.

Nous rappellerons à ce sujet la fameuse strophe de Dante ;

3

Sappi che' l vaso, che'l serpente ruppo
Pn, e Don é; ma chi n'ha colpa, ereda
Cbo rendetta di Dio son lege suppe.

Purgai., l. III, 34.

Sache que le vase que le dragon a brisé fut, et n'est plus, et que celui qui a » commis la faute croie bien que la vengeance de Dieu ne s'arrète pas devant une » soupe. Boccace, dans son Commentaire, explique que suivant la croyance populaire, celui qui mangeait une soupe sur le corps mort de sa victime , conjurait par là toute espèce de vendetta. Or, Charles d'Anjou aurait mangé une soupe sur le corps de Conradin ! Comment un poëte tel que Dante a-t-il été ramasser de pareils contes populaires dans la fange des rues de Naples?

D'autres poētes, en Germanie, célébrèrent, ou plutôt pleurèrent sur leurs lyres, la fin tragique de Conradin; ce furent les Minnesængers. Un poēme sur les guerres entre la France et la maison de Souabe fut écrit, au commencement du 146 siècle, en dialecte bavarois, par Ottocar de Harneck. L'épisode de Conradin occupe une grande place dans ce poëme.

un grand vassal de son fief, avait-il la faculté, d'après cette même législation, d'étendre une pareille rigueur à toute une famille, et jusques sur un enfant en bas âge, appelé par sa naissance à l'héritage du fief?

Cela pouvait et devait faire question, même au moyen âge 1

Au surplus, Conradin croyait à son droit d'hérédité, et il a témoigné de sa foi en ce droit jusque sur l'échafaud.

Dans de pareilles circonstances, Charles d'Anjou ne pouvait le considérer que comme un prisonnier de guerre, et non comme un criminel. Il n'aurait pas même dû le mettre en jugernent.

Conradin était autorisé à ne voir dans la cour soi-disant nationale qui le condamna à mort que des vainqueurs et des ennemis, et non de véritables juges.

Dans le moyen âge plusieurs monarques avaient cité, à leur cour des pairs, de grands vassaux, portant le diadème comme eux, mais jusqu'alors les rois qui avaient été ainsi condamnés, n'avaient eu à subir que des amendes, des rançons ou des confiscations de biens.

Parmi les têtes couronnées, la première qui tomba sous lo glaive du bourreau, ce fut celle de Conradin ?

Charles d'Anjou ne comprit pas le danger de porter atteinte à l'inviolabilité des rois, de les déférer à une justice nationale, comme de simples criminels d'Etat, de reconnaître que cette justice pouvait avoir sur eux droit de vie et de mort. Il ne sentit pas qu'il trahissait ainsi une cause qui était la sienne même, celle de tous les trônes. C'était un funeste précédent qu'il leguait aux révolutions à venir. Aussi ce crime royal enfanta plus d'un crime populaire. Qu'il nous suffise d'en citer un seul exemple. Plus de cinq siècles après la fin tragique de Conradin, un des derniers neveux du frère de saint Louis, soumis aussi

I M. de Cherrier se prononce en faveur du droit de Conradin. Voir son ouvrage déjà cité, tom. 11, p. 218. Le liber feudorum aurait consacré au contraire ce droit du suzerain et par conséquent du Pape.

2 Jean sans Terre n'eut que ses biens confisqués ; Arthus de Bretagne ne fut pas jugé, mais assassiné en prison. Il en fut de même, plus tard, d'Edouard 11 en Angleterre.

Richard Cæur de Lion, cité à la diète de Worms, comme coupable de divers crimes, par Henri VI, aïeul de Conradin, fut acquillé are acclamations par cette assemblée de princes et de barons allemands. Il fut seulement obligé de racheter sa liberté par une forte rançon payéc à l'empereur.

1

AGITATION RELIGIEUSE EN ALLEMAGNE.

331 au jugement d'une prétendue représentation nationale, périssait sur l'échafaud, le même échafaud politique, en quelque sorte, qui avait été dressé, pour la première fois, en exécution d'une sentence régicide, par les mains d'un prince de sa race 1.

Albert Du Boys,

Ancien magistrat.

Histoire religieuse contemporaine.

HISTORIQUE

DES DIFFÉRENTES SECTES SOCIALES ET RELIGIEUSES

ÉTABLIES EN ALLEMAGNE,

DEPUIS 1843 JUSQU'EN 1848 2.

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M. l'abbé de Cazalès vient de publier un volume ayant pour litre : Études historiques sur l'Allemagne contemporaine, qui ne peut manquer d'attirer l'attention de tous ceux qui aiment à connaitre le mouvement qui se fait, depuis le commencement de ce siècle, dans ce pays qu'on peut appeler à juste titre la patrie du rationalisme, de l'éclectisme, et par suite du panthéisme et de l'athéisme, qui inondent en ce moment la société et ont failli causer sa ruine. Cette société vient d'être sauvée par des moyens où il serait difficile de ne pas reconnaître le doigt de Dieu. Mais le principe délétère du Rationalisme n'est pas détruit, le mouvement même n'est pas complétement anéanti. Il convient donc aux diplomates et à tous ceux qui peuvent avoir une influence quelconque sur la société, de bien étudier cette maladie mortifire, dans tous ses principes, toutes ses phases et ses applications. Et c'est dans le livre de M. de Cazalès, plus que partout ailleurs, qu'on pourra l'apprendre.

On ne manquera pas de remarquer que c'est surtout le Rationalisme, qui est partout trouvé comme l'origine et la cause

· Une autre expiation providentielle qui se sit moins attendre que celle qui atteignit le plus innocent et le meilleur des rois, ce fut la mort misérable de Jeanne l'e, arrière-petite-fille de Charles d'Anjou. Elle périt étouffée sous des matelas.

; Vol. in-12 de 446 pages ; à Paris, chez Sagnier et Bray, prix 3 fr,

formelle de toutes ces effroyables erreurs qui rongent la société. Les partisans de la raison pure, de la raison seule en philosophie, auront donc beaucoup à apprendre dans ce volume.

Pour faire mieux comprendre la valeur des documents renfermés dans ce volume, nous allons citer ici le chapitre xvi, intitulé : Agitation religieuse en 1845.

A. B.

Etat de l'Eglise protestante soumise partout au pouvoir des princes. — Schismes

de Jean Ronge et de Jean Czerski, prétres interdits. — Le parti schismatique se transforme en parti socialiste. Emeute de Leipzig. — Le gouvernement est obligé de sévir contre les rongistes et leurs amis les protestants. — Adresse théologique des magistrats de Berlin en faveur de la liberté de penser. Réponse embarrassée du roi. — Agitation et convocation d'un synode national. — Apparition de la faction des athées. - Le rationaliste Hegel produit Strauss. La révolution de 1848 en est la suite.

CHAPITRE XVI.

Agitation religieuse de 1845.

« L'agilation qui fut en Allemagne comme le prélude des événements de 1848, eut cela de particulier que des questions religieuses en furent le prétexte et l'occasion, sinon la cause réelle. Il ne s'agit plus cette fois d'une lutte de l'Église catholique défendant ses droits et sa liberté, comme dans l'affaire des mariages mixtes, mais au contraire d'un mouvement qui, d'abord dirigé contre elle, prend bientôt un caractère révolutionnaire et antisocial, et apporte un élément de plus à ce grand travail de dissolution, où le protestantisme perd chaque jour davantage de ce qui lui restait de croyances et de traditions chrétiennes. Ce que nous avons à en dire serait bien incomplet si nous n'essayions d'abord de donner au moins une idée de la situation de l'Eglise protestante en Prusse, et de tout ce qu'a fait le gouvernement prussien, depuis le commencement de ce siècle, pour la diriger et la réformer à sa manière. L'histoire de ces tentatives est curieuse, et pourrait fournir à elle seule la matière d'un gros livre : nous nous bornerons à dire ce qui est nécessaire pour l'intelligence des questions dont nous avons à nous occuper.

» Les traités de Westphalie, en consacrant l'existence légale du protestantisme dans l'empire, ne reconnurent pourtant que les deux grandes confessions luthérienne et calviniste ou ré

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formée. Il fallait appartenir à l'une ou à l'autre pour jouir des droits civils et politiques, et aucune secte en dehors d'elles n'était tolérée. Quant aux deux Eglises officielles, elles avaient été mises dans la plus complète dépendance à l'égard des princes. Ç'avait été, à peu près partout, le lot du protestantisme, mais nulle part au même degré qu'en Allemagne, ainsi que l'observe un écrivain récent, protestant lui-même : « Prise en tutelle dès son origine par le pouvoir laïque, dit»il, l'Eglise protestante était non-seulement restée soumise, » comme doit l'être tout ce qui est dans l'état, aux lois de l'état, » mais au législaleur lui-même : le chef de l'état était son évê» que suprême. A vrai dire, il n'y avait pas d'Eglise protestante » en Allemagne, car le protestantisme allemand n'était pas » subordonné au chef de l'état comme le protestantisme an

glais, danois ou suédois, qui a son épiscopat, son établisse» ment plus ou moins indépendant de l'état, et protégé par » un clergé puissant. Les fractions du protestantisme allemand, » les paroisses et les consistoires n'avaient pas même le degré » de liberté et d'indépendance de celles de la Suisse et de la » Hollande. Elles n'avaient ni une présidence cléricale, ni un

épiscopat qui leur servissent de centre ou de patronage. C'était » je ne sais quel ensemble de communautés et d'institutions » toutes dirigées en dernière instance par le prince et adminis» trées par ses délégués, toujours pris parmi les laïques '. »

» Il résulta de cet état de choses, d'une part, qu'il ne put pas s'établir de sectes en Allemagne, du moins à l'état d'associations religieuses organisées, d'Eglises séparées existant par elles-mêmes; d'autre part, que la liberté individuelle en matière de croyances et de pratiques religieuses y fut bien plus grande que dans les autres pays protestants. Le principe, d'après lequel la raison de chaque homme interprétant la Bible est l'unique règle de foi, ne fut nulle part plus strictement et plus logiquement appliqué : la philosophie et l'exégèse aidant, il y eut bientôt à peu près autant de systèmes religieux que d'individus, Il suffisait aux princes, chess suprêmes de l'Eglise officielle, qu'on ne s'en séparât pas pour en faire une autre : du reste, ils élargissaient assez l'enceinte de la leur, pour qu'elle pût contenir toutes les opinions possibles. Il en fut

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· Matter, l'Etat moral, politique et religieur de l'Allemagne. 1847, tome 1, P. 110,

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