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deux principaux partis religieux qu'il a mis en présence.

« L'un, disent-ils, s'attache à l'ancienne tradition et s'appuie >> sur elle comme sur son droit historique, se considérant » comme la seule Eglise évangélique et la revendiquant comme » sa propriété exclusive. L'autre parti affirme avec assurance » que le Saint-Esprit qui constitue, maintient et gouverne la vé» ritable Eglise, n'est lié ni à Rome, ni à la lettre de la tradi» tion. Selon lui l'Ecriture et les symboles sont les témoignages » de la doctrine des premiers chrétiens et de l'Eglise dans son » travail de formation. OEuvres des hommes, ils attestent el pro» clament la foi des hommes, et ainsi la conception et la forme » portent l'empreinte du caractère de l'époque et des auteurs de » ces documents. Ce n'est pas là que réside la vérité absolue, » mais dans l'Esprit de vérité, de sainteté et d'amour qui agit et » se meut éternellement dans l'humanité. Celui qui s'est mani» festé au monde par les saintes Écritures est aussi pour nous et » en nous, l'interprète de ces mêmes Écritures et le juge de leur » vérité !. »

» A ces traits il est facile de reconnaître le Rationalisme pour lequel le magistrat ne dissimule pas ses sympathies, tout en affectant de ne pas se prononcer.

« D'après les observations que nous avons faites au milieu de » cette grande capitale, ajoute-t-il, nous ne croyons pas devoir » taire que la grande majorité des classes élevées de la populav tion penche évidemment en faveur de la manière de voir du » dernier parti que nous avons mentionné : tandis que le pre» mier, qui se regarde comme le seul orthodoxe, porte ses re» gards vers le passé et se rapproche du point de vue catholique, » le parti rationaliste se tourne tout à la fois vers le présent et » vers l'avenir : ses convictions ont leurs racines dans l'élat » actuel de notre civilisation et dans toute la vie sociale de l'épo» que. » Il avoue bien qu'il s'y mêle quelques éléments impurs, « comme il arrive d'ordinaire à ces mouvements déré» glés, » mais en définitive, « cette direction ou cette tendance » a pour base, selon lui, la liberté intellectuelle et chrétienne. » Elle est conforme, en outre, aux résultats donnés par la science:

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Nous n'avo pas besoin de faire remarquer que le sens de cette phraséologie obscure, empruntée en partie à la philosophie de Hegel, est que la Bible n'a, en dernière analyse, qu'une autorité humaine et que le véritable Esprit-Saint, l'esprit de vérité n'est autre chose que l'esprit de l'humanité dans lequel Dieu se manifeste,

car « celle-ci a démontré que beaucoup de formes et d'idées » dans lesquelles la conscience des temps primilifs du chris» tianisme et plus tard l'Eglise s'est exprimée, devaient être » mises de côté, et la science n'a fait en cela que développer et » mettre en lumière ce qui existait déjà sous une forme plus >> obscure dans l'esprit du peuple. » Si le Rationalisme représente la liberté et la science, il est clair que le parti opposé est l'ennemi de la science et de la liberté, et l'adresse le représente en cffet comme tel. « Ce parti, dit-elle, identifie le dogme et le » christianisme, la lettre et l'esprit, la forme et l'essence. Il ne » voit la vérité chrétienne que dans l'Écriture et les livres sym» boliques où l'homme doit l'accepter et la reconnaitre et voilà » ce qu'il appelle croire... Il n'hésite pas, en laissant de côté toute » charité chrétienne, à considérer ceux qui pensent autrement » que lui, comme en dehors de l'Eglise, et il traite ceux qui at» taquent la confession établie, de blasphémateurs hardis que » l'Eglise u’est obligée de souffrir, même extérieurement au mi» lieu d'elle, que par suite de son profond abaissement. »

» Le magistrat dénonce, comme l'organe de ce parti, la Gazette évangélique du professeur Hengstenberg, « dont l'esprit peut » être comparé à celui du judaïsme à l'entrée du christianisme » dans le monde et à celui de l'Église de Rome à l'époque de » la réformation. » Il rappelle la manière dont l'opinion publique s'est prononcée contre le parti piétiste, les protestations publiques provoquées par ses menées, la fermentation dangereuse qui en est résultée jusque dans les masses populaires, et en fait assez nettement remonter la responsabilité jusqu'au roi lui-même auquel il insinue qu'il fera bien, pour rétablir la paix, de changer au moins son ministre des cultes : « Car, dit»il, ces excitations ne nous paraissent venir que de la crainte » que les fonctionnaires de Votre Majesté, auxquels la direction » de l'Église est confiée, n'agissent dans le sens du parti contre » lequel les protestations sont dirigées. » La conclusion est qu'il faut changer la constitution de l'Église. « Quoique l'Église » soit dans l'État, dit-il, et se trouve dans de nombreux rap» ports avec la vie politique et avec celle du peuple, l'Église, » considérée dans son essence, n'est pas une institution de » l'État. Mais notre Église a reçu par son développement his» torique, la forme d'une institution de l'État qui ne lui permet » pas de développer avec énergie toute sa force vitale... C'est » pourquoi nous prions humblement Votre Majesté de vouloir

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>> bien ordonner aux autorités chargées du gouvernement de

l'Église, de ne limiter en aucune manière la liberté de la » doctrine dans l'Église évangélique, tant que ces doctrines ne » sont pas en opposition avec la morale publique et ne com» promettent pas la sûreté et la prospérité de l'État, mais ne >> se meuvent que sur le terrain des convictions religieuses. » Nous prions, en outre, humblement Votre Majesté de vouloir » bien ordonner qu'une commission de membres ecclésias

tiques et laïques de l'Église protestante, soit convoyuée de » toutes les provinces du royaume, pour préparer un projet de » constitution de notre Eglise, qui soit en rapport avec les » besoins actuels et qui devra, après discussion dans les » synodes provinciaux et d'accord avec un synode général, » devenir, avec la haute sanction de votre Majesté, la base » de la vie religieuse; de l'administration et du gouvernement » ecclésiastique dans notre Église évangélique. »

» Au point de vue protestant, il était difficile de répondre aux théories exposées dans cette adresse : car il est certain que les appels à l'autorité et à la tradition sont en contradiction directe avec le principe même du protestantisme. Tertullien disait déjà do son temps que les marcionites et les valentiniens avaient le même droit: que Marcion et Valentin d'innover en matière de religion : cela n'est pas moins vrai des luthériens et des calvinistes par rapport à Luther et à Calvin. Il est vrai que les innovations des Rationalistes ne vont à rien moins qu'à détruire la notion mème de religion et d'Église : mais ils ont pour eux la logique et l'esprit du siècle, et ils ne font que tirer des conséquences des principes posés par leurs devaneiers. Car dans un système religieux qui a pour point de départ le libre examen, personne ne peut poser la limite devant laquelle il devra s'arrêter et qu'il lui sera interdit de franchiri

» Frédéric-Guillaume IV, comme on le pense bien, n'examina point' ce côté de la question dans la réponse qu'il fit au magisirat de Berlin. Dans cette réponse éloquente et spirituelle, comme le sont en général ses discours, il s'attacha surtout à relever l'inconvenance de la démarche du conseil municipal et à repousser les attaques dirigées, sous un voile assez transparent, contre ses idées et son action personnelle. Il fit ressortir « ce v qu'il y avait d'étrange à ce que la municipalité berlinoise vînt >> débiter en sa présence, face à face avec lui, une longue dis» sertation théologique. » Il lui contesta le droit d'intervention

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dans les affaires religieuses qu'elle s'était arrogée. « La munici

palité, dit-il, paraît prendre un grand intérêt aux affaires >> ecclésiastiques. Il faut donc supposer qu'elle connaît à fond la » situation légale de notre religion évangélique. Elle doit savoir » que, lorsqu'à l'époque de la réformation, le pouvoir ecclé>>siastique perdit ses chefs, l'Eglise et les réformateurs eux» mèmes transmirent l'autorité spirituelle au souverain du pays. » Cette autorité est donc une des prérogatives de ma couronne » et elle en augmente le fardeau. Elle m'impose, une pénible » tâche, mais elle me confère aussi le droit incontestable et in» contesté de veiller à l'organisation de l'Eglise. » Il ajouta qu'il s'était abstenu jusqu'alors d'exercer ce droit, parce qu'il pensait que l'Eglise devait agir par elle-même, que si ces synodes, auxquels il s'était efforcé de donner une vie nouvelle et qui étaient les organes compétents pour proclamer l'opinion de l'Eglise, prenaient l'initiative d'une nouvelle organisation ecclésiastique, il mettrait volontiers la main à l'æuvre, mais que sans cette initiative, il ne ferait rien. A défaut d'un droit positif, il aurait reconnu à la municipalité de Berlin un droit moral d'intervention si, en d'autres circonstances, elle avait manifesté le même intérêt pour les affaires ecclésiastiques et si elle avait respecté les liens de la fraternité protestante : mais il lui était impossible de reconnaître ce droit moral. « Jetez un regard, dit-il, sur la » situation du clergé de cette capitale : en aucune ville, grande » ou petite de ce royaume, on ne prend si peu de souci de la » charge des âmes. Il est un fait qu'il importe surtout de ne pas » perdre de vue, quelque incroyable qu'il paraisse, et pourtant » il est vrai, c'est que sous Frédéric-Guillaume ler, lorsque la » ville ne comptait que 50 à 70,000 habitants, le nombre des » ecclésiastiques était en réalité et non pas proportionnellement » beaucoup plus considérable qu'il ne l'est aujourd'hui, que le » chiffre de la population de Berlin s'élève à 400,000 habitants. » On a souvent tenté de mettre fin à ce déplorable état de cho» ses. Des particuliers, des communes, feu mon père et moi» même, tous, nous avons entrepris cette æuvre : mais tous ces » efforts ont toujours éprouvé de si fâcheuses entraves, que ce » n'est qu'à force de temps et de labeur que quelques-uns ont » eu du succès, tandis que d'autres ont échoué : réceminent » encore, Messieurs, la fraternité protestante a reçu de doulouo reuses atteintes, quand vous avez rejeté la requête que vous » adressaient des protestants anglicans pour avoir temporaire

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» ment la jouissance en commun d'une des églises dépendantes » de l'autorité municipale, et cela au moinent ou sans en avoir,

je crois, reçu la demande, vous offriez aux dissidents de l'Eglise » romaine l'usage de deux temples. Les choses étant ainsi, je ne » puis malheureusement accorder à la municipalité un droit » moral que je voudrais bien lui reconnaître 1. >>

» Après ces récriminations, le roi prit hautement la défense des orthodoxes. « Vous accusez ces hommes auprès de moi, dit-il, » dans un moment où notre Eglise est le plus affligée et le plus » outragée par ceux qui ont prêté à notre religion le même ser» ment que les personnes qui sont le plus en butte à vos accusa» tions. Ces serments ont été prêtés spontanément, solennel» lement, à la face des saints autels, et ceux qu'ils tiennent liés » prêchent l'apostasie, employent des moyens illégaux, excitent » le peuple et le convoquent aux assemblées. L'adresse n'en » mentionne aucun et ne frappe pas d'une juste réprobation ces » menées inouïes. Toute l'Europe a les yeux sur nous et sur les » agitations de notre Eglise. Que doivent penser de l'état de » notre Eglise et de notre patronat les confessions étrangères et » les hommes impartiaux, lorsque la municipalité de Berlin » élève, en présence de son roi, des accusations si rudes contre » ceux qui sont trop fidèles, tandis que pour les autres qui ont » tous les caractères qui distinguent un parti très-dangereux, le » conseil municipal n’exprime aucune plainte. Voilà ce qui m'a » profondément affligé : je le déplore comme un malheur et je » vous en exprime toute ma désapprobation. »

L'abbé de CAZALĖS.

(La syile au prochain cahier.)

· Au bout de quelque temps, la municipalité envoya une réplique citant un ordre de cabinet du feu roi où il exprime le désir que le nombre des églises de Berlin soit réduit, et affirmant qu'on a offert deux églises aux congrégations anglaises. L'adresse et la réponse royale furent publiées librement, mais la réplique fut supprimée par la censure. (Edinburg Review, avril 1846.)

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