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s'élèvent des églises romanes ou ogivales, et bientôt on ne voudra ni supporter ni comprendre que des temples grecs, des édifices d'un style bybride et inqualifiable viennent usurper une place qui doit appartenir exclusivement aux inspirations du génie chrétien.

Les pouvoirs publics ont fini eux-mêmes par céder à l'entraînement général. N'oublions jamais qu'au lendemain d'une révolution qui semblait menaçante, surtout pour les débris de ce qu'on appelait l'ancien régime, ùn ministre éminent, grand orateur et grand historien, M. Guizot, a étendu la main omnipotente de l'État sur les chefsdæuvre du passé en faisant inscrire au budget de l'État un chapitre spécial pour la conseryation et la réparation des monuments historiques, et en créant l'inspection générale de ces monuments successivement gérée par deux hommes d'un esprit aussi délicat que dislingué, MM. Vitet et Mérimée. N'oublions pas non plus l'impulsion donnée aux études archéologiques en province par M. de Salvandy, lorsqu'il créa le Comité historique des arts et monuments, avec son Bulletin naguère si intéressant, avec cette armée de correspondants où se retrouvaient les noms de tous les plus intelligents défenseurs de l'art et de l'histoire.

Les Chambres, de leur côté, se sont toujours prêtées avec empressement aux désirs du gouvernement sous ce rapport; elles se sont montrées généreuses envers nos monuments toutes les fois qu'on les en a priées. Au milieu des agitations de la politique, cet intérêt sacré n'a jamais été négligé. Au plus fort de la lutte entre l'Église et l'État sur l'enseignement, on a pu plaider avec succès aux deux tribunes la cause de Notre-Dame de Paris. Le vieux Louvre a été admirablement restauré, grâce surtout à l'initiative de M. Thiers, pendant les jours les plus orageux de la République ; et l'un des derniers actes de la dernière Assemblée législative a été de voter un crédit extraordinaire de 2 millions pour la restauration des cathédrales de France, sur le rapport d'une commission que j'avais l'honneur de présider. Nous devons espérer que le gouvernement actuel ne se montrera point infidèle à la noble sollicitude de ses devanciers. Déjà l’on annonce qu'il destine un secours généreux à l'immense et admirable cathédrale de Laon, si cruellement menacer, Dieu veuille seulement que le secours arrive avant que la catho,

drale s'écroule.

Les nous

Ainsi donc, Messieurs, ayons confiance et réjouissons-nous, Cors

encoreà lutter contre les dédains des uns, control

e des autres, et surtout contre la parcimonie dir

trop grand nombre de corps constitués. Nous verrons encore démolir ou dénaturer plus d'un monument digne d'admiration ou d'intérêt. Mais sachons bien

que notre cause est gagnée. Il nous restera le devoir et le mérite de la persévérance dans l'euvre commencée il y a 20 ans, sous peine de la voir dégénérer et s'éteindre. Mais tout annonce qu'elle durera et que nous verrons de plus en plus ce que nous voyons déjà, c'est-à-dire notre art ancien et historique compris, étudié, restauré et appliqué jusque dans tes moindres détails, depuis les voûtes aériennes qui couronnent nos églises jusqu'aux carrelages historiés et émaillés destinés à remplacer ces tristes dalles noires et blanches qui leur servent de pavé moderne. Bientot la flèche de la Ste-Chapelle, en se dressant de nouveau au centre de Paris, dans la plus belle position qu'offre peut-être aucune ville du monde, viendra témoigner à tous que l'heure de la renaissance de l'art catholique et national a définitivement sonné.

Sans doute, dans cette renaissance, tout n'est pas irréprochable ; on peut beaucoup critiquer et se moquer dédaigneusement de telle tentative avortée, de telle exagération puérile, Mais, comme je l'ai dit ailleurs, on peut avoir raison dans le détail et se tromper sur l'ensemble. Les échecs partiels ne changent rien au résultat gėnéral. Quoi qu'on fasse, la marée monte, le slot marche. On ne voit pas bien ce qu'il gagne à chaque moment donné. Dans ses mouvements réguliers, mais intermittents, il semble reculer autant qu'avancer, et cependant chaque jour il fait sa conquête imperceptible, et chaque jour le rapproche du but marqué par Dieu.

Messieurs, la justice exige que nous sachions rendre un hommage légitime à ceux qui ont été les auteurs et les principaux instrutruments de cette heureuse régénération. Parmi eux il est trois noms qui se recommandent sans réserve à votre reconnaissance et à celle de la postérité. Je ne crois pas me laisser égarer par l'amitié en réclamant une place hors ligne pour M. Rio, dont le livre, jusqu'à présent unique, sur la peinture chrétienne en Italie, a initié tant de lecteurs et de voyageurs aux plus pures merveilles de l'art religieux. Vous connaissez tous M. Didron, son infatigable activité, son dévoument un pea belliqueux à notre cause, ses publications, qui ont tant fait pour répandre dans le public, et surtout dans le clergé, le goût et l'intelligence des trésors qui nous restent. Mais avant tout vous rendrez hommage avec moi à M. de Caumont, au fondateur de nos congrès. Le premier, lorsque nous étions tous, les uns dans l'enfance, les autres dans l'ignorance, il a rappelé en quel

que sorte à la vie l'art du moyen âge ; il a tout vu, tout étudié, tout deviné, tout décrit. Il a plus d'une fois parcouru la France entière pour sauver ce qui pouvait être sauvé, et pour découvrir non-seulement les monuments, mais, ce qui est plus rare encore, les hommes qui pouvaient les aimer et les comprendre. Il nous a tous éclairés, encouragés, instruits et rapprochés les uns des autres. Qui pourrait dire les obstacles, les mécomptes, les dégoûts de tout genre contre lesquels il a dû lutter pendant cette laborieuse croisade de vingtcinq années ! Les honneurs auxquels il avait droit ne sont pas venus le trouver. Sachons lui en tenir lieu par notre affection, potre reconnaissance, notre respect. Je lisais l'autre jour dans l'admirable livre de Mme de Staël intitulé : Dix années d'exil, qu’en arrivant à Salzbourg elle avait vu une grande route percée dans un roc par un archevêque, et à l'entrée de ce vaste souterrain le buste de ce prin avec inscription : Te saxa loquuntur. Messieurs, quand nous élève. rons un buste ou une statue à M. de Caumont, nous y graverons ces mots : Te sara loquuntur! Et ces pierres, ce seront les monuments de notre vieille France, c'est-à-dire les plus nobles pierres qu'on puisse voir sous le soleil.

Comte Ch. de MONTALEMBERT.
L'un des quarante de l'académie Française.

Traditions apostoliques.

NOUVELLES DÉCOUVERTES

SUR L'ANTIQUITÉ DE LA MESSE.
CONFORMITÉ DE LA MESSE AFRICAINE AVEC LA MESSE ACTUELLE.

C'est encore à l'excellente Revue catholique de Lowain que nous empruntons ce travail si curieux et si remarquable de M. Mone, sur l'identité de nos Messes actuelles, avec la Messe des temps apostoliques,

A.B. Pour tous ceux qui connaissent les accusations banales des protestants contre le catholicisme, il n'en est peut-être aucune qui se rencontre plus souvent et qui inspire constamment plus de répugnance que

l'accusation d'obscurantisme. On a dit mille fois et mille fois on a servilement répété que l'église catholique est hos

aux sciences; qu'elle étouffe l'esprit scientifique, parce qu'elle a

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tout à craindre du développement des sciences, et surtout de la science historique. L'histoire, å entendre les ennemis du catholicisme, démontre en partie la nécessité et la justice de l'ouvre des chefs de la réforme. C'est l'histoire qui détermine l'origine de tout cet appareil de rites, dû à l'esprit étroit et formaliste du moyenåge, et dont il n'existait aucune trace auparavant. C'est l'histoire, selon eux, qui a fourni une victorieuse condamnation du Saint Sacrifice de la messe, de ce que l'Église catholique a de plus auguste, comme étant la vive source de la prodigieuse activité de ses membres, et la réalité même du plus consolant des mystères.

Certes, s'il fallait une preuve convaincante que les novateurs du 16° siècle ont déprécié et méconnu toute la grandeur de l'ouvre de la Redemption et des mérites du Sauveur, on la trouverait dans cette persistance à ne point souffrir ce Dieu habitant continuellement parmi nous, et dans ce cri de triomphe poussé en supprimant la sublime et perpétuelle répétition du Sacrifice de la croix. A la vérité, on a dû bientôt renoncer à soutenir sous sa forme primitive et absolue cette négation de l'établissement et de l'usage de la Messe dès l'origine du christianisme; mais alors on s'est attaqué å telles ou telles messes particulières : on a voulu expliquer leur origine, et on n'a pas eu honte de recourir aux plus viles et aux plus calomnieuses imputations. C'est ainsi qu'on a été jusqu'à attribuer à l'avarice des prêtres des derniers temps, surtout de certaine période du moyen-âge, l'existence des Messes' votives et de celles pour les défunts.

Toutes ces assertions, d'autant plus hardiment prononcées qu'elles étaient gratuites et dénuées de fondement, ont été relevées par

des auteurs catholiques d'une grande renommée. Les protestants euxmêmes reconnaissent le talent supérieur des Ruinart, des Mabillon, des Hugues Menard, des Muratori, des Bona, des Mansi, des Assemani et du bienheureux Thomasi , qui ont dérobé à la poussière des bibliothèques les preuves les plus précieuses pour l'antiquité des rites de la sainte Messe. Tous leurs travaux viennent d'être complétés d'une manière supérieure par un auteur catholique allemand, M. Franz Josepb Mone, archiviste à Carlsruhe, dans son dernier ouvrage, qui a pour titre : Lateinische und Griechische Messen aus dem zweiten bis sechsten Jahrhunder 1. A nos yeux, cette pu

Messes 'latines el grecques du deurièmc au sixiénie siècle, avec un facsimile. Francfort sur le Mein, 1850. Vol. in.4 de VI-170 pages,

blication est d'une valeur capitale. Les évêques de Fribourg, Spire, Cologne, Bamberg, Munster, Trèves et Wurzbourg l'ont recommandée instamment à leur clergé, et nous nous empressons de la faire connaître à nos lecteurs.

M. Mone a donné le texte de plusieurs Messes plus anciennes que celles publiées jusqu'à ce jour, et il les a fait suivre de quelques pièces d'un grand intérêt pour la liturgie grecque. A la fin de son ouvrage il donne des renseignements assez étendus sur les manuscrits d'après lesquels il a travaillé et sur la manière de lire les vieux manuscrits, surtout les palimpsestes ou codices rescripti. En premier lieu M. Mone nous communique le texte,

tiré
par

lui d'un palimpseste de Carlsruhe, de onze Messes Gallicanes , ainsi appelées parce que, comme il le prouve, elles ont été composées au milieu de la France. Il nous est impossible de reproduire ici ces messes, ni de suivre l'auteur dans toutes ses recherches ; mais ce qui est certain d'après les preuves historiques et critiques qu'il apporte, c'est que ces Messes ont été au moins en usage dans le commencement même du 4e siècle, pendant la dernière persécution sous Diocletien. Chose digne de remarque, ces Messes portent nonseulement en elles-mêmes le criterium de leur authenticité et de leur âge, mais elles servent en outre à éclaircir une foule d'expression des auteurs mêmes du 2° siècle, de telle sorte que ces expressions démontrent évidemment l'existence de la sainte Messe du temps de ces auteurs.

Le même procédé de comparaison des textes permet à M. Mone de prouver comment les messes qu'il vient de publier touchent aux temps apostoliques. Le palimpseste publié par lui se trouve dans le manuscrit, en parchemin, de Reichenau, no 253, in-4°, appartenant à la bibliothèque de la cour à Carlsruhe. Les Messes elles-mêmes sont composées en langue latine rustique, comme on l'appelle.

En deuxième lieu, M. Mone s'occupe de la Messe africaine, et mettant à profit ses vastes connaissances des manuscrits et des anciennes liturgies, il montre l'existence de toute la messe en Afrique depuis le 24 jusqu'au 5° siècle, par des expressions claires de Tertullien, de saint Cyprien, de saint Optat de Milève, de saint Augustin. Ces expressions, qui sont souvent identiques, se rapportent nécessairement au lexte et aux rites de la Messe, comme la donnent les vieux manuscrits et comme elle existe aujourd'hui. M. Monc démontre ensaite non-seulement l'existence de la messe XXXVI° VOL.-2° SÉRIE. TOM. XVI,N° 94,-1853. 4

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