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M. Dufournel, relative à l'agriculture. On prenait, on quittait, on reprenait l'étude d'une réforme hypothécaire. On entendait, on n'écoutait pas. La séance était souvent tout entière dans les couloirs.

Comme on pouvait s'y attendre, dès l'ouverture de la séance (10 janvier), M. de Rémusat, au nom de la majorité, provoqua des explications, proposant, si elles n'étaient pas satisfaisantes, de nommer d'urgence une commission chargée de prendre toutes les mesures que les circonstances pouvaient commander. L'honorable membre voulait connaître les causes qui avaient amené la dissolution et la reconstitution du cabinet.

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J'espérais, dit-il, d'une voix forte, mais émue, qu'après les actes extraordinaires que nous connaissons, le ministère, cédant cette fois aux usages des gouvernements libres, viendrait nous expliquer pourquoi il siége sur ces bancs. A défaut de ces explications qui nous étaient dues, il faut que la France parle. — Oui! oui s'écrie-t-on sur les bancs de la droite. Cette Assemblée, reprend M. de Rémusat, a sauvé la France, et n'a laissé à d'autres que l'honneur de la suivre. De nouvelles acclamations parties du même côté interrompent l'orateur, qui continue ainsi : Je supplie les ministres d'exposer ici leur politique, sinon je demanderai à l'Assemblée de se retirer dans ses bureaux pour prendre toutes les mesures que les circonstances pourraient commander, et de faire cesser un généreux silence qui a duré trop longtemps. Les bravos recommencent à droite : toute la gauche reste étrangère à cette manifestation.

M. Baroche prit la parole avec un embarras visible, encore augmenté par les murmures malveillants d'une partie de l'Assemblée. C'était la droite, cette fois, qui couvrait systématiquement la voix de l'orateur. M. Baroche reconnut avec M. de Rémusat que l'Assemblée avait sauvé la France; mais il revendiqua la part du gouvernement dans cette œuvre de salut, montrant qu'elle ne s'était accomplie que par l'accord des deux pouvoirs. Je m'adresse, ajouta l'orateur, à ceux avec lesquels nous avons marché si longtemps, et avec lesquels nous espérons marcher Non, non, s'écrièrent quelques voix de la droite. Vous dites non ! reprend le ministre. Ainsi donc vous nous de

encore.

mandez des explications, et vous vous prononcez avant de connaître nos actes! Attendez-les pour émettre un jugement. Les membres du cabinet ne peuvent-ils pas invoquer leur passé? N'ont-ils donc rien fait pour la cause de l'ordre ? Leur ligne n'est-elle pas indiquée par celle qu'ils ont suivie? On nous interroge sur notre politique. Notre politique est celle du Message du 12 novembre 1850. Ce que nous voulons, c'est le respect de tous les pouvoirs, c'est le respect de la Constitution, notre ancre de salut à tous dans ces circonstances difficiles; c'est la défense courageuse, s'il était nécessaire, des droits du pouvoir exécutif. Ce que nous nous proposons, c'est d'écarter les discussions politiques inutiles ou irritantes, de nous occuper des améliorations que réclame le pays. L'Assemblée ne voudra pas les compromettre par une hostilité systématique contre un cabinet qui a la ferme intention de concilier tous les intérêts et de maintenir tous les droits sur le terrain de la Constitution.

Ces explications, données avec animation, étaient trop vagues pour paraître satisfaisantes. Il fallait entrer dans le vif de la question qui préoccupait tous les esprits. C'est ce que fit M. Berryer. L'illustre orateur précisa les griefs de la majorité. Il alla au cœur même de la question, la destitution du général en chef et la retraite des ministres qui avaient refusé de prendre la responsabilité de cet acte. Comment expliquait-on la détermination du cabinet et la révocation du général à l'issue de la séance où M. Changarnier avait obtenu un nouveau témoignage d'estime et de confiance de la part de l'Assemblée ? On concevrait qu'on fût venu nous dire : La sécurité est rétablie, le double commandement dont M. le général Changarnier avait été investi, n'est plus nécessaire. Mais non, on a conservé le commandement et on a changé l'homme que la représentation nationale venait d'honorer d'un vote de confiance. Enfin, comment expliquer la retraite du ministre qui, dans l'affaire de Grèce, avait obtenu par la fermeté de son attitude une satisfaction due à la France? Pourquoi changer les personnes si les principes sont les mêmes?

A cette dernière question, M. Baroche eût pu répondre : Que vous importe? La responsabilité du Président de la République ne l'astreint plus aux anciennes exigences du régime constitu

tionnel. Le ministre se contenta de dire que l'ordre du jour du 3 janvier n'avait pas causé la démission du cabinet ; que la susceptibilité du ministère avait été mise à l'épreuve par plusieurs décisions antérieures ; qu'un remaniement de cabinet n'était pas chose si grave qu'il justifiât l'émotion de l'Assemblée. Enfin, M. Baroche déclara que le programme politique était toujours le même et qu'il fallait au moins attendre les actes de l'administration avant de la juger.

Attendre les actes! s'écria M. Dufaure. Mais le ministère n'en a-t-il pas fait un, et des plus graves! Et pour montrer la gravité de cet acte, M. Dufaure l'interprétait avec toutes les circonstances. Il rappelait les attaques dirigées depuis plusieurs mois contre l'Assemblée, par certains journaux français et anglais, qui prodiguaient l'éloge au pouvoir exécutif, et semblaient le provoquer à sortir de la Constitution. Il insistait sur les exclamations séditieuses poussées à la revue de Satory et sur la destitution du général qui avait voulu les réprimer. Il donnait à entendre que la commission de permanence avait usé de générosité, en tenant secrets ses procès-verbaux, mais qu'il était peut-être temps de les mettre en lumière. Enfin, il considérait la révocation de M. le général Changarnier comme un outrage et une humiliation pour l'Assemblée. Ce que l'on poursuivait, selon lui, c'était l'abaissement de la représentation nationale, et il fallait qu'elle se relevât dans l'opinion publique par une résolution vigoureuse.

C'est alors, quand le débat fut habilement envenimé, que M. de Rémusat vint proposer de nommer d'urgence une commission que l'on appela plus tard la commission des mesures à prendre. C'était, en d'autres termes, une déclaration de guerre, la mise en suspicion du pouvoir exécutif. M. Baroche fit tout pour éviter une pareille imprudence. Il représenta que l'adoption d'une proposition semblable porterait atteinte à la division des pouvoirs consacrée par la Constitution, et il supplia l'Assemblée de réfléchir sérieusement avant de s'engager dans une voie aussi funeste. Vaine prière! La passion l'emporta. L'Assemblée, après avoir voté l'urgence, décida, à la majorité de 350 voix contre 273, qu'elle se retirerait immédiatement dans ses bureaux pour nommer la commission (10 janvier).

603 membres avaient pris part au scrutin et la majorité absolue n'avait été que de 28 voix. Tout portait à croire qu'elle serait plus considérable. Mais la Montagne s'était divisée et une partie de la gauche s'était abstenue.

Que sortirait-il de cette commission? une proclamation au peuple Français? mesure qui pourrait devenir ridicule, si elle n'était pas violente et révolutionnaire. La nomination d'un général pour protéger l'Assemblée? Mais alors c'était beaucoup de bruit pour rien, et on se répétait tout bas ce mot du Président de la République: «S'ils veulent des troupes, ils en auront tant qu'ils voudront; s'ils veulent des ennemis, ils n'en auront pas. »

Si maintenant on considère la physionomie de cette orageuse séance, on verra pendant trois heures, un ministère isolé dans la chambre, en butte aux interrogations les plus véhémentes, aux attaques les plus passionnées; tour à tour, MM. Berryer, Dufaure, de Rémusat, le sommant d'expliquer quelle pensée le ramenait sur ces bancs. Cette attitude menaçante de la majorité avait troublé les deux orateurs du cabinet. MM. Baroche et Rouher avaient soutenu la lutte avec quelque timidité; ils avaient accepté en quelque sorte le rôle d'accusés. On eut dit qu'ils plaidaient les circonstances atténuantes. Évidemment, il fallait remonter plus haut pour trouver l'énergie qui avait inspiré cette rentrée hardie du ministère.

Quant aux intentions secrètes et aux manoeuvres des partis, quelques lumières inattendues jaillirent tout à coup d'un incident élevé, le 10 janvier, dans le dixième bureau de l'Assemblée. M. Pascal Duprat y attaqua directement M. Thiers, dans un discours qui ne manquait ni de verve, ni d'habileté. Vous nous avez fait, lui dit-il, proposer une alliance, vous nous avez fait demander nos voix. A ces mots, de vives protestations s'élevèrent de la part de M. Thiers et de ses amis. Mais aussitôt le témoignage de MM. Latrade, Antony-Thouret et de quelques autres membres de la Montagne vint se joindre à celui de M. Pascal Duprat. Vous nous avez envoyé vos amis, s'écrièrent-ils, pour nous demander nos voix, pour nous proposer une alliance. Aussi, M. Pascal Duprat putil continuer d'adresser à M. Thiers ses indiscrètes questions. Quelles sont, lui dit-il, les conditions de cette alliance? Vous vous plai

gnez du Président de la République ; nous aussi. Si vous le voulez, nous le mettrons en accusation pour avoir violé la Constitution par la loi électorale du 31 mai dernier; nous n'avons pas une très-grande confiance dans son dévouement à la République, mais nous avons encore moins de confiance dans le vôtre et dans celui du général Changarnier; nous n'avons pas vu sans ombrage les revues de Satory, mais, pendant ce temps-là, était-ce pour défendre la République, que nous croyons menacée, que vous alliez, les uns à Claremont, les autres à Wiesbaden?

Il était difficile à M. Thiers de répondre à de pareilles questions; aussi se borna-t-il à quelques explications embarrassées sur son voyage à Claremont, où l'appelait un attachement auquel il était libre d'obéir.

Un nouvel incident précéda, le lendemain 11 janvier, le dépôt du rapport de la Commission des mesures à prendre. Ce fut la demande faite, en son nom, par M. de Broglie, de la communication des procès-verbaux de la commission de permanence, demeurés sous scellés, depuis les premiers moments de la réunion de l'Assemblée. Ici M. Baroche retrouva son énergie, un peu en tamée la veille. Il appuya la demande de M. de Broglie. Il fit plus encore il demanda que les procès-verbaux fussent imprimés et distribués à l'Assemblée tout entière. Grâce à la curiosité générale, à l'espoir que chacun avait de trouver des armes dans ces mystérieux documents, la publication fut ordonnée à l'unanimité.

Au reste, on put voir que ces documents terribles ne contenaient rien qu'on ne connùt à l'avance. Tout le mérite des procès-verbaux avait été dans leur mystère. Le mot de M. Dufaure était donc retourné contre la majorité et M. Baroche put dire : << Nous acceptons le concours de tout le monde, mais nous n'avons besoin de la générosité de personne. >>

Un incident significatif fut remarqué avant le vote du 10 janvier. M. Dupin, ancien président de la commission de permanence, parut sur le point de tomber dans une confusion singulière. Il s'agissait de faire voter la publication: M. Dupin se disposait à mettre aux voix la simple communication des pièces. Il fallut que M. Baroche insistât pour que la chambre écartât ce huis clos que le ministère ne demandait pas.

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