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« L'Assemblée nationale est élue pour trois ans et se renouvelle intégralement.

» Quarante-cinq jours au plus tard avant la fin de la législature, une loi détermine l'époque des nouvelles élections. >>

Ne résultait-il pas de ces termes, quarante-cinq jours au plus tard, que le délai pourrait être devancé, suivant les circonstances? Ne pouvait-on pas les interpréter en ce sens qu'au lieu d'attendre le terme de rigueur, l'Assemblée en exercice pourrait convoquer les électeurs pour nommer l'Assemblée nouvelle trois mois, quatre mois, cinq mois avant l'expiration légale de ses pouvoirs?

De pareils remèdes indiqués par des réunions d'hommes graves et prudents en disaient plus que tout le reste sur la situation faite au pays. Ainsi, on imaginait une combinaison reposant sur la coexistence, sur le contact prolongé durant plusieurs mois de deux Assemblées, l'une en exercice, l'autre en expectative!

En résumé, pouvait-on contester la valeur de cette opinion presque unanime? L'opinion démocratique l'essaya en vain. On pouvait nier la compétence des conseils généraux en matière politique, ces corps étant d'ordinaire renfermés par la loi dans le cercle des affaires locales. Mais, dans des circonstances aussi graves, pouvait-on leur faire un reproche d'exprimer, sur une question de vie ou de mort, l'opinion d'hommes placés en contact immédiat et permanent avec les populations, et vivant de la vie du pays bien plus que les représentants eux-mêmes.

Pendant que s'ouvrait cette solennelle enquête, la France était plongée dans un calme sans sécurité, dans une tranquillité superficielle que les intrigues des partis ne devaient pas tarder à troubler.

L'anniversaire du 26 août fut, pour les orléanistes, l'occasion d'une manifestation politique. Le service commémoratif de la mort du roi Louis-Philippe, célébré dans l'église catholique de Londres, réunit les partisans divers, les amis anciens ou nouveaux de la monarchie constitutionnelle. Déjà la candidature de M. le prince de Joinville avait été ouvertement lancée. Ceux-là même qui ne l'approuvaient pas, et il n'en manquait pas dans le parti, l'acceptaient comme « une ressource extrême de salut pour le

pays, » et disaient : « Devant le vœu national, sincèrement exprimé, en face d'un grand péril public, le prince n'hésitera pas. D

Le 27, M. Guizot et M. Dumon furent présentés à la famille royale. Le duc de Nemours les engagea à une complète abstention, déclarant que, lui et les siens, étaient déterminés à attendre la volonté de la France. Mais comment concilier avec ce système d'abstention la candidature du prince de Joinville? La question fut faite, et le duc de Nemours répondit que cette candidature avait été lancée sans autorisation, mais qu'on ne la désavouerait pas. Le duc reconnut que cette candidature, si elle devenait sérieuse, serait combattue par les légitimistes, par les partisans de la fusion, par les anciens conservateurs bien disposés pour l'Elysée, par les conservateurs plus. préoccupés de l'intérêt de la société que de l'intérêt d'une famille. Une défaite était donc probable.

Le duc ajouta, avec un grand sens, que, partisan de la fusion et regardant la restauration complète de la monarchie comme la seule solution définitive, il ne voyait pas cependant que la fusion eût fait de progrès.

Ainsi, la famille royale de Claremont acceptait la candidature du prince, mais timidement, sans vouloir s'engager dans une action positive, et avec la pensée secrète d'une restauration de la monarchie de juillet. A Claremont, comme à Froshdorf, on se retranchait dans un système d'espérances personnelles, d'abstention prudente, de défiances mutuelles.

Il faut convenir que les démocrates et les élyséens apportaient dans la lutte une énergie plus faite pour le succès.

Le jour même où s'ouvraient les vacances de l'Assemblée, la Montagne publiait, sous le titre de : Manifeste de la Montagne au Peuple, une sorte de compte-rendu assez vide d'idées, mais tout plein des menaces habituelles à l'échéance de 1852. Les républicains extrêmes s'y vantaient d'avoir enfermé la France dans la Constitution comme dans une impasse.

Le Comité central démocratique européen répondit comme un écho de colères, par des exhortations fanatiques adressées aux révolutionnaires d'Italie.

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La démocratie militante saisissait avec habileté toutes les occasions de miner le principe d'autorité, de discréditer toutes les institutions sociales.

Le procès dit du complot de Lyon fournit aux avocats des accusés un prétexte pour renouveler la scène déjà jouée deux ans auparavant devant la haute-cour de Versailles.

On se rappelle que M. Gent, avocat envoyé à Lyon en 1850 pour y défendre les insurgés du 15 juin 1849, avait formé dans les départements du Sud-Est une vaste association secrète. A sa voix, s'étaient établies, sur la rive gauche comme sur la rive droite du Rhône, dans le Gard comme dans Vaucluse, dans les BassesAlpes comme dans le Lot ou l'Hérault, dans les bourgades secondaires comme dans les villes, des réunions qui prenaient les dénominations de cercle des travailleurs, cercle démocratique, cercle national, cercle philanthropique, cercle montagnard, mais qui, sous la variété des titres, avaient ce caractère commun qu'elles étaient devenues le rendez-vous de tous les anciens présidents, orateurs ou habitués des clubs, et un foyer permanent d'agitation. La plupart s'annonçaient comme des institutions de bienfaisance et de secours; mais, observées de près, on ne tardait pas à reconnaître que la philanthropie n'était qu'une consigne, et que les cotisations qui s'y recueillaient étaient employées à des manœuvres politiques. Ces cercles correspondaient entre eux, envoyaient des émissaires faire de la propagande, soulever les passions dans les campagnes et colporter les nouvelles politiques ou les mots d'ordre.

Les cercles n'étaient pas les seuls moyens d'agitation mis en usage par ceux que l'ambition et l'exaltation de leur caractère portaient à recommencer la lutte contre la société et le gouvernement. A côté de ces réunions, et parallèlement avec elles, on vit se fonder un grand nombre de journaux démagogiques, au moyen d'une combinaison qui, sous le nom d'actionnaires, groupaient autour d'eux tous les hommes remuants et exaltés du pays.

Quinze départements avaient été ainsi enlacés dans un réseau insurrectionnel habilement et énergiquement formé. L'autorité surprit une partie des fils de cette vaste trame, et M. Gent, ainsi que plusieurs autres, eut à répondre de ces faits devant le conseil

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de guerre de Lyon. L'indulgence excessive peut-être du président de ce conseil pour les sorties inconvenantes des accusés et de leurs défenseurs, encouragea ces derniers à un scandale. Après vingt jours de débats, le 27 avril, ils désertèrent leur mission, M. Michel (de Bourges) en tête, et déclarèrent que la défense n'était pas libre, parce que l'autorité avait pris des mesures pour que l'arrivée ou la sortie des défenseurs représentants ne devint pas le centre d'attraction d'attroupements populaires.

En réalité, les avocats démocrates n'avaient fait qu'obéir à un mot d'ordre politique apporté de Paris. Les clubs et les sociétés secrètes leur avaient fait un devoir de cette abstention peu compatible avec les devoirs de la défense. C'est que l'abstention systématique était, jusqu'en 1852, la charte du parti démocratique. Point de révision immédiate, point de participation à un acte social ou politique, jusqu'au jour où triompherait le socialisme. Mais l'abstention ne devait pas aller jusqu'à l'immobilité. L'agitation électorale devait commencer dès le mois d'octobre, et, dès les premiers jours de ce mois, le peuple, convoqué dans ses comices cantonaux, y choisirait ses délégués, dont l'Assemblée, réunie au chef-lieu de département, nommerait les quatre-vingt-six membres qui formeraient le grand conclave électoral. Tel était le mot d'ordre émané de Londres et dirigé de Paris sur toute la France.

Mais le parti démocratique comptait sans les impatients, toujours disposés à tirer avant l'ordre et à escompter, par des récoltes partielles, les saturnales promises. On n'excite pas en vain les convoitises du pauvre inintelligent. L'appareil ridiculement sinistre des initiations avait échauffé les têtes, surtout dans ces contrées reculées où la civilisation n'a pas encore pénétré, pour ainsi dire.

Des assassinats, des révoltes, des tentatives de pillage vinrent mettre au jour, pendant les mois d'août, de septembre et d'octobre, le funeste travail de démoralisation opéré par les sociétés secrètes. C'est dans l'Ardèche qu'éclatèrent les premiers symptômes.

Dans ce département, et principalement dans l'arrondissement de Largentière, chaque fête votive de commune était, depuis

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quelque temps déjà, signalée par de graves désordres, et même par des tentatives de meurtre sur les gendarmes. A Orgnae, à Labastide, des cris de mort avaient été proférés; à Laurac, huit gendarmes, attirés dans un odieux guet-apens, assaillis à la fois par plus de quatre cents insurgés, blessés grièvement tous les huit, ne durent leur salut qu'à leur courage (10 août). C'est aux cris de A bas les blancs! vivent les rouges! vive Ledru-Rollin ! vive la Guillotine! que se commettaient ces ignobles excès. La troupe, accourue en toute hâte d'Aubenas pour mettre fin à ces scènes anarchiques, fut attaquée au pont de Montréal par une bande venue de Largentière. L'énergie du jeune préfet de l'Ariége, M. Henri Chevreau, aidé de quelques gardes nationaux et de quelques fonctionnaires armés de fusils de chasse, put seule avoir raison de ces manifestations séditieuses. Mais ce ne fut pas sans avoir à lutter même contre certains représentants de l'autorité. Ainsi, à Vinezac, le 31 août et le 1er septembre, un maire socialiste ayant, malgré les prescriptions de l'autorité centrale, autorisé une fête votive qui devait servir de rendez-vous aux démagogues des environs, la force armée, survenue pour faire respecter l'arrêté préfectoral, fut attaquée, et dut répondre par des coups de feu aux pierres dont on l'assaillait. Le maire coupable fut arrêté, et des visites domiciliaires faites sur divers points amenèrent la découverte d'écrits anarchiques, d'armes et de munitions de guerre.

Le mal qui se révélait ainsi n'était pas nouveau. Les sociétés secrètes, malgré la vigilance de l'administration, s'étaient développées rapidement dans l'Ardèche. La configuration du sol, coupé de ravins et de torrents, en faisait un asile pour les coutumaces qui fuyaient les départements voisins placés sous le régime de l'état de siége. On agitait, évidemment en vue de l'aguerrir, cette contrée si bien disposée stratégiquement pour une insurrection. I fallut recourir à un régime d'exception, et, le 12 septembre, le département de l'Ardèche fut mis en état de siége.

Ce n'était là qu'un prélude. Le 8 octobre, des désordres graves eurent lieu à Commentry (Allier). Un représentant, M. Sartin, y réunit dans un banquet les démocrates les plus exaltés de Mont

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