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les dans les rues, par des plantations d'arbres de liberté, par des phrases sonores d'avoca', il y aura de l'eau bénite d'abord, des injures ensuite, enfin de la mitraille, de la misère toujours.

QUE LE PEUPle choisisse!

En même temps les réfugiés étrangers établis en Suisse se refusaient, malgré les ordres du gouvernement central, à quitter le canton de Vaud; M. Mazzini avait choisi Lausanne comme un centre d'action et répandait de là dans le monde entier, des écrits mystiquement incendiaires : enfin le rédacteur responsable du journal de Berne, la Nation, M. Stockmar, faisait hautement un appel au droit sacré de l'insurrection.

C'était, il faut en convenir, un moment assez mal choisi pour réclamer une amnistie, que celui de ce réveil des passions les plus violentes. Des symptômes inquiétants étaient signalés de toutes parts, la résurrection menaçante du parti socialiste, l'étendue et la force de l'organisation révélée par le complot de Lyon, l'impulsion manifeste que la conspiration du sud-est avait reçue des réfugiés français et étrangers en Suisse, les menées actives et les provocations incessantes des réfugiés habitant l'Angleterre.

La commission chargée d'examiner la proposition d'amnistie, fut, à une grande majorité, d'avis qu'il n'y avait pas lieu d'accorder la prise en considération (26 février).

Au reste, hâtons-nous de le dire, la démocratie n'était pas le seul parti qui renfermât des agitateurs violents, disposés à en appeler à la force.

On se disait mystérieusement qu'un certain parti, fatigué du trop long calme de la place publique, organisait aux portes de Paris une manifestation pour imposer une prorogation à cette Assemblée, qui n'avait plus cependant longtemps à vivre. On attribuait aux amis trop zélés du Pouvoir exécutif la pensée de cette démarche imitée des plus mauvais jours de la révolution dernière. Mais une note insérée, le 21 février, dans les journaux semi-officiels, désarmna ces sympathies imprudentes. Le gouvernement déclara que toutes ses mesures étaient prises pour réprimer une tentative coupable et, le lendemain, 22 février, fa démonstration se borna à quelques rassemblements à Belleville,

à quelques groupes plus bruyants qu'offensifs réunis aux abords de l'Elysée.

Les partis monarchiques avaient eu, eux aussi, leur proposition d'amnistie.

Le 29 novembre 1850, l'Assemblée avait ajourné à trois mois, c'est-à-dire au 1er mars 1851, la discussion de la proposition de M. Creton, ayant pour objet l'abrogation des lois qui interdisent l'entrée de la France aux membres des deux dernières familles régnantes; il avait paru à cette époque, que renvoyer à trois mois l'explosion de cette machine de guerre, c'était ajourner indéfiniment un danger. Mais le jour était arrivé. Maintiendraiton la proposition à l'ordre du jour?

La discussion s'ouvrit (1er mars) par un discours de M. Creton, qui eut pour résultat d'amener M. Berryer à expliquer la contradiction étrange signalée entre les discours où l'éloquent orateur avait combattu les lois de proscription, avant le vote, et son opposition connue à l'abrogation de ces lois.

Il ne s'agit pas ici, dit M. Berryer, de déchirer une loi de proscription qui ne peut rien quand il s'agit des héritiers des races royales, ce n'est pas la loi qui exile, c'est la force, c'est le principe des révolutions. L'abrogation sérieuse, c'est la révolution politique. Le rappel d'une loi impuissante, ce n'est autre chose, sous le masque d'une prétendue générosité, qu'une tentative pour diminuer ce qui reste de dignité et de grandeur personnelle aux exilés.

En présence des préoccupations, des alarmes, des menaces de certains partis, ajoutait l'orateur, en présence de certaines ambitions, de tentatives d'opérer, ou par surprise ou par violence, une transformation dans les pouvoirs actuels, fallait-il donner aux entreprises des prétextes et des excuses. L'abrogation n'eût été, aux yeux de M. Berryer qu'une provocation aux aventures inconstitutionnelles, et il fallait la repousser par les mêmes motifs qui avaient donné lieu à la déclaration de non-confiance et au refus de dotation.

Après M. Berryer qui, dans un magnifique langage, avait réclamé l'éternité de la peine, contre l'éternité du droit, M. Desmousseaux de Givré s'était prononcé pour la proposition et le

gouvernement, par l'organe de M. de Royer, avait protesté de sa sympathie pour cet acte de réparation et de justice. Le ministre avait même revendiqué pour le président de la République, l'honneur de la pensée qui avait inspiré la proposition. Mais il avait dû en repousser la réalisation immédiate, en vue de la paix publique. Un républicain modéré, M. Barthélemy Saint-Hilaire, avait même défendu l'abrogation dans l'intérêt républicain.

La Montagne s'expliqua la dernière, et M. Marc Dufraisse parla en son nom. Ce discours eut pour résultat de soulever un des plus violents orages qu'ait vus la France parlementaire.

L'apologie de la terreur, l'apothéose de la Convention, la glorification du régicide, toutes les doctrines sanglantes de 93 élevées à la hauteur d'une religion, tel fut le discours laborieusement opposé à la profession de foi de M. Berryer, par le même homme qui, après la criminelle tentative de Fieschi, divinisait les assassins qui, pour atteindre un roi et ses enfants, massacraient au hasard quatorze innocents (1).

La parole brève, âpre de M. Marc Dufraisse, sa logique aux prétentions inflexibles, à l'allure tranchante, son cynisme puritain produisirent d'abord une émotion profonde, puis firent éclater un long murmure d'indignation et de dégoût. L'œil en feu, le geste noblement irrité, M. Berryer s'élança à la tribune, pour venger l'honneur du pays, la morale et la conscience publique outragées.

Après les paroles détestables que nous venons d'entendre, s'écria-t-il, au milieu d'applaudissements indignés, au nom de la morale éternelle, les convictions, les paroles, les votes ne sont plus libres. D

Et il proposa l'ajournement à six mois. Malgré les efforts de quelques membres de la droite, l'ajournement à six mois fut prononcé à une majorité considérable (1er mars).

C'est sous l'impression de ces émotions ardentes, que la proposition malencontreuse de quelques habiles avait échoué de la

(1) Le rapport fait par M. Mérilhou sur l'insurrection du 13 mai 1839, contient une lettre écrite à M. A. Blanqui par M. Marc Dufraisse sur l'acte moval du 28 juillet, sanctifié par la raison, le sentiment et la passion (Moniteur du 15 juin 1839).

manière la plus imprévue. On venait de reconnaître une fois de plus que d'aucun côté de l'Assemblée, on n'avait le sang-froid nécessaire pour décider avec calme sur la mesure proposée. Sclon les uns, il n'y avait dans l'abrogation qu'un acte de réparation morale, un hommage et rien de plus ; d'autres y voyaient, avec plus de raison peut-être, un acte politique, une machine deguerre.

C'est qu'en effet, du grand travail de reconstruction générale de l'opinion publique, se dégageaient peu à peu des aspirations plus précises, des systèmes plus nettement tranchés.

Ce fut d'abord la réconciliation des deux branches de la maison royale de France. On nomma ce parti, le parti de la fusion. Etait-ce un parti à vrai dire? Quelle sincérité y avait-il dans ce rapprochement d'espérances contradictoires. La fusion. des deux royautés ennemies, c'était, au dire des hommes pratiques, une cause de division ajoutée à toutes les autres. C'est à peine, disaient les plus sincères parmi les monarchistes euxmêmes, si quelques esprits honnêtes et naïfs poursuivent sérieusement cette chimère. Vous n'y reyenez, au moins en apparence que quand, d'un côté ou d'un autre, vous croyez votre jeu compromis, votre partie mal engagée. Quel résultat aurait cette politique, sinon celui d'éterniser ces divisions au sein des partis monarchiques? Quel était ce rôle qu'on voulait faire jouer à la famille récemment descendue du trône ? Accepterait-elle vraiment cette position commode, cette sorte de mise en disponibilité, qui eût consisté à conserver toutes les chances favorables, sans en courir de contraires ? Voudraient-ils, les princes exilés, être suivant les circonstances, les humbles citoyens de cette République qui aurait chassé leur père, les chefs hasardeux d'une dynastie sans racines, ou les successeurs impatients des Bourbons Renieraient-ils le passé révolutionnaire en marchant à la suite de a légitimité ?

On citait bien cette phrase d'une lettre adressée par un prince de la famille d'Orléans à un homme politique. Après avoir remercié ses amis de leur concours dans la proposition Creton, il les engageait à ne pas perdre courage, et rappelait à leur mémoire, ce trait du chef carliste Gomez, acculé entre la mer et Gibraltar.

«Mes amis, dit Gomez à se s compagnons, nous sommes perdus si nous restons réunis ; séparons-nous. Nous nous retrouverons en Navarre. »

Et tous, en effet, ajoutait le prince de Joinville, car c'est à lui qu'on attribuait la lettre, tous arrivèrent en Navarre.

Mais, de temps à autre, quand un accord de tous les intérêts monarchiques paraissait le plus assuré, quelques réserves faites à propos, démontraient le vide de ces combinaisons chimériques.

L'attitude des princes d'Orléans était déjà significative: un journal autorisé la rendit plus claire encore par ses explications catégoriques. La position, l'intérêt des princes leur commandaient de a rester ce qu'ils sont et d'attendre. » Représentants de la monarchie constitutionnelle et libérale, « ils ne reconnaissaient à personne de droit contre la volonté nationale; » ils se contentaient «d'être aux ordres de la France et de n'avoir d'engagement absolu qu'envers elle. >>

Après cette réponse passablement décourageante pour les partisans de la fusion, on ajoutait avec une grande force de bon

sens:

« La fusion, si jamais elle doit être possible, si à un jour donné c'est le moyen que la Providence réserve pour rallier toutes les volontés et sauver la France, ne l'escomptons pas dans de puériles discussions, ne la rabaissons pas aux proportions d'une intrigue ou même d'une pure affaire de parti. N'essayons pas d'en devancer l'heure et le moment. La fusion ne sera quelque chose, c'est-à-dire ne sera une vraie fusion, que si c'est la France qui la veut et qui l'opère, et que si elle se fait dans les cœurs de tous avant d'être dans la bouche de quelques-uns. La fusion entre les familles royales sera bien aisée quand il n'y aura plus que celle-là à conclure et que la France aura signé au traité. »

Le parti légitimiste se contentait, lui, des ressources ordinaires de la stratégie parlementaire; trop loyal pour conspirer dans l'ombre ou pour dissimuler son drapeau, il accordait peut-être trop de confiance à la tactique des Assemblées.

On considéra comme une manœuvre, plus que comme un acte de réparation sincère, une proposition de M. Berryer, ayant

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