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sistance publique pour les nécessiteux. Mais d'abord il faudrait savoir à partir de quel degré de misère on devient nécessiteux, et on a droit au traitement à l'hôpital.

Il y a certainement des abus, mais ils sont bien difficiles à éviter, surtout quand il s'agit d'opérations chirurgicales.

Actuellement il n'est guère d'opérations dans la clientèle de ville que le chirurgien consente à faire au domicile du malade, il exige que celui-ci soit transporté dans un établissement spécial, une maison de santé, dans laquelle il y a une salle d'opérations installée suivant les règles les plus strictes de l'asepsie, où le malade trouve un personnel choisi, apte à lui donner les soins que nécessite son état avant et surtout après l'opération. Or, le prix de séjour dans une maison de santé est fort onéreux, pour peu qu'il se prolonge quelques jours et la somme à débourser, sans compter les honoraires du chirurgien, dépasse de beaucoup les ressources pécuniaires d'une modeste aisance. Où pourra bien se rendre aux fins d'opération un malade appartenant à une classe moyenne et qui ne peut pas dépenser plus d'une dizaine de francs par jour pour sa santé ? Il arrive fatalement à l'hôpital. Ce n'est cependant pas un nécessiteux.

Je rappelais, dans un de mes livres (1), le nombre énorme d'accouchements qui sont pratiqués dans les hôpitaux ou chez les sagesfemmes agréées par l’Assistance publique, et je soumettais aux méditations de mes confrères la statistique de 1896: sur 60,000 accouchements, 27,000 avaient été faits dans les établissements de l’Assistance publique et le reste est partagé entre environ 3,700 praticiens : médecins, sages-femmes ou officiers de santé.

Toutes ces constatations ne nous font guère apercevoir l'avenir sous un jour favorable, nous pourrions ajouter que le prix de la vie augmente, que les impôts progressent et que la patente, qui nous est largement octroyée, ne semble pas devoir diminuer de sitôt.

En province, la répartition des médecins est, dit-on, mauvaise, et on fait remarquer que sur

(1) P.Brouardel, L'Exercice de la médecine et le charlatanisme, 1899, p. 38.

36,000 communes, il y en a 29,000 qui n'ont pas de médecin et que sur 2,000 cantons, il y en a 300 sans médecin. Je signalerai même, dans la Lozère, trois cantons contigus dans lesquels il n'existe aucun praticien. Autrefois, pour lutter contre cette répartition défectueuse on avait créé les officiers de santé. Pour des raisons multiples que j'ai exposées autrefois (1), le résultat ne répondit pas à l'attente et où il n'y avait pas de docteur il n'y eut pas davantage d'officier de santé. Pourquoi ? la raison en est fort simple. Le médecin, généralement peu fortuné, exerçant une profession libre, va s'installer dans une localité où il croit pouvoir vivre lui et sa famille. Si personne ne s'établit dans les cantons de la Lozère, c'est que là l'exercice de la profession médicale ne peut nourrir un médecin. J'ajouterai que c'est dans ces pays pauvres que

l'on trouve le plus grand nombre de charlatans, magnétiseurs et rebouteurs de toute variété.

Bien souvent les maires des communes ne

(1) P.Brouardel, L'Exercice de la médecine et le charlatanisme, 1899, p. 11.

possédant pas de médecin, ou des Préfets se sont adressés à moi pour me prier de conseiller à quelque jeune médecin d'aller s'établir dans leur commune ou leur arrondissement.

Il faut avouer qu'il m'était difficile de dire à un jeune homme : « Installez-vous dans telle ville où il n'y a pas de médecin », alors que j'étais persuadé que le manque de ressources du pays était la seule cause de l'abstention du corps médical; aussi je demandai tout d'abord aux maires des communes et aux Préfets, si, pour avoir un médecin, ils consentiraient à établir un traitement fixe. Certains ne m'ont pas donné réponse; d'autres ont accepté ma proposition et ont donné comme redevance, soit la maison d'habitation, soit une allocation plus ou moins élevée. Dans toutes les communes où l'administration municipale a consenti quelque sacrifice, un médecin est aussitôt venu s'installer, assuré qu'il était de pouvoir vivre, en attendant de s'être fait connaître. Ce

que recherche aujourd'hui le jeune médecin, c’est d'avoir une place avec un traitement fixe, et ce n'est pas sans une certaine tristesse que nous envisageons cette situation nouvelle.

Depuis 1840, époque à laquelle se tint le Congrès général des médecins de France, ceux-ci ont toujours protesté contre le fonctionnarisme, et maintenant, à cause de la dureté du temps, chacun s'efforce de devenir titulaire d'une place, même si les émoluments sont extrêmement minimes.

Il me souvient qu'il y a quelques années, un jeune médecin du Bureau central me pria de lui prêter mon appui, pour obtenir une place de médecin attaché à la Préfecture de police. J'allai trouver le Préfet de police, lui exposai ma requête. Je vis le dossier. Pour une place, il y avait déjà 60 docteurs inscrits, parmi lesquels trois médecins du Bureau central. Or, il s'agissait de la place de médecin des balayeurs et le traitement était de 600 francs par an !

Il est à craindre que nous ne soyons pas éloignés d'un temps où il existera, non pas dans toutes les communes, du moins dans les cantons dépourvus de secours médicaux, des médecins fonctionnaires, nommés par l'Etat, les départements ou les communes, qui ne voudront pas

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