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médecin habituel de leur donner ce conseil, elles me font l'une des deux réponses suivantes : « Ce à quoi je tiens avant tout c'est que mon médecin ignore cette maladie, sans quoi dans ma commune tout le monde le saurait », ou : « Je n'ai pas de médecin habituel. »

Certes, il est nécessaire qu'il y ait des spécialistes, c'est une conséquence ineluctable des progrès scientifiques. La médecine devient une science tellement vaste, qu'il est non seulement difficile, mais impossible d'en connaître d'une manière suffisante toutes les branches ; il est certaines spécialités qui sont elles-mêmes tellement complexes, que c'est à peine si une seule personne peut en connaître toutes les parties. Prenez l'ophtalmologiste ; il devra être neurologiste, chirurgien et physicien.

Cependant si j'admets la nécessité des spécialistes, je pense qu'il est non moins nécessaire que

l'exécution du traitement qu'ils prescrivent soit surveillée par le médecin de famille.

Je puis rapporter deux exemples de la singulière conception que le public a de la médecine.

Il y a quelque temps, un Monsieur fort intel

ligent, ancien élève de l'Ecole polytechnique, vient me demander l'adresse d'un médecin spécialiste, pour son fils qui souffrait de douleurs de tête; au cours de la conversation, j'appris que ce jeune malade, qui avait quelque lenteur de digestion, était soigné pour son estomac par un spécialiste ad hoc et que, comme il présentait une légère exostose du tibia, il recevait les soins d'un chirurgien. Le père voulait en outre l'adresse d'un spécialiste pour les céphalées de croissance, survenant chez un jeune homme d'une quinzaine d'années. Il

у a trois ou quatre jours, je reçus la visite d'un autre Monsieur, qui, lui aussi, m’amenait son fils, atteint d'une éruption banale du cuir chevelu, pour laquelle il était allé consulter quatre spécialistes pour la peau. Aucun des quatre docteurs ne lui avait prescrit identiquement le même traitement, bien que tous aient certainement diagnostiqué la même affection. Le père, muni de ces ordonnances, a fait exécuter celle qui lui a le mieux convenu et soigne luimême son fils, sans aucune surveillance médicale.

Il est un nombre considérable de personnes qui voltigent ainsi de spécialiste en spécialiste, et reçoivent en même temps les soins de deux, trois et même quatre médecins, qui ignorent leur singulière collaboration. Les malades ne se doutent pas un instant que la multiplicité des traitements suivis, chacun pris isolément étant cependant bon, peut causer un grand préjudice à la santé ; et qu'une médication, pour être efficace, doit être une et bien coordonnée.

La situation que je viens d'exposer, en prenant Paris pour type, est identique dans les autres grandes villes.

Pour les petites localités, il commence à en être de même. Le malade, grâce aux facilités des communications, ne se contente plus de l'avis du médecin de la commune qu'il habite, il va consulter à la ville et profite même de son déplacement pour visiter successivement plusieurs médecins le même jour, quitte à ne suivre aucun des traitements prescrits.

Dans un article retentissant, M. Brunetière a proclamé la faillite de la science; je n'entrerai pas en discussion avec cet éminent académicien, mais nous pouvons hautement affirmer que la science médicale a tenu ses promesses. Jamais, depuis Hippocrate, le monde n'a assisté à une révolution aussi bienfaisante que celle qu'a suscitée l'Epopée pastorienne.

On s'est bien à tort étonné de voir un chimiste faire des découvertes qui ont eu des conséquences aussi capitales pour la science médicale. La théorie des fermentations de Pasteur, théorie qui était jusqu'alors demeurée inexplicable, fut la base de toutes les découvertes ultérieures. La fermentation sembla à Pasteur explicable par l'action d'agents que tout d'abord il prit pour des animalcules, mais que bientôt il reconnut être des éléments végétaux : les microbes et les bactéries.

Au début, les découvertes de Pasteur furent reçues avec quelque incrédulité, et même des maîtres, tels que Biot et Dumas, émirent quelques doutes sur l'application que Pasteur voulait faire de sa théorie des fermentations à la contagion de certaines maladies. C'est alors que se présenta un sujet d'études qui fut le triomphe des idées pastoriennes.

Il existait dans le département du Gard de terribles épidémies sévissant sur les vers à soie, dont la culture, qui faisait la richesse des populations, semblait sur le point d'être anéantie. Pasteur étudia sur place dans les magnaneries la pébrine et la flacherie, deux maladies contagieuses frappant les vers à soie ; il arriva à en cultiver les germes,à les inoculer à des sujets sains,il arriva de même par l'isolement à garantir de l'épidémie des sujets non encore touchés.

Les travaux publiés sur ce sujet par Pasteur (1) sont admirables; on y trouve les lois de la contagion, l'isolement des malades, la désinfection, et il n'y eut plus qu'à mettre en pratique pour l'homme les mesures prophylactiques qui avaient si bien réussi à Pasteur pour les vers à soie.

C'est alors que l'on commença en chirurgie à prendre des précautions opératoires ; on isola la plaie de tout contact extérieur par le pansement ouaté d'Alphonse Guérin (2), que bientôt allait remplacer le pansement phéniqué de Lis

(1) L. Pasteur, Les Maladies des vers à soie, 1870.

(2) Alphonse Guérin, Les pansements modernes, le pansement ouatė et son application à la thérapeutique chirurgicale, Paris, 1889.

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