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théoriciens, convaincus de l'utilité de l'hygiène, voulurent en faire pénétrer les principes dans les classes pauvres.

« Il n'est plus aujourd'hui un bon citoyen, disait Royer-Collard, un homme sincèrement ami de son pays et du bien public, qui ne sente, quelle que soit la différence des opinions, que le premier devoir de tous est de venir promptement en aide aux classes malheureuses, aux ouvriers, aux paysans, aux pauvres habitants des villes et des campagnes. Il faut, avant tout, leur assurer la santé, sans laquelle les autres biens n'ont aucun prix. »

Dans ce but, le gouvernement, par décret du 10 avril 1848, institua auprès du pouvoir central le Comité consultatif d'hygiène, modifié ultérieurement par les décrets du 23 octobre 1856, du 5 novembre 1864, 15 février 1879, 4 mars 1881 et 8 mars 1884 (1).

Puis le gouvernement se préoccupa d'organiser dans les arrondissements des Conseils d'hy

(1) Marcel Peschaud, De l'intervention de l'Etat en matière d'hygiène publique, 1898.

giène et de salubrité sur la création desquels on fondait les plus grandes espérances.

« Bientôt, écrivait Royer-Collard dans son rapport, les campagnes seront assainies, et les fièvres qui désolent une si grande partie de la France reculeront devant la main industrieuse de l'homme; les aliments et les boissons ne seront plus altérés par des fraudes criminelles; les malades recevront les soins et les secours qui leur sont dus, quelle que soit la modicité de leurs ressources. Les habitations privées, mieux exposées et mieux construites, les hospices et les établissements publics devenus salubres, la santé des petits enfants protégée par une surveillance sévère, diminueront de toutes parts l'effrayante mortalité qui moissonne les derniers rangs de la société (1). »

Des instructions rédigées par Tardieu et Magendie furent adressées aux Conseils, et leur attention fut particulièrement appelée sur l'assainissement des localités et des habitations.

(1) Royer-Collard, Rapport sur la création des Conseils d'hygiène départementaux.

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Les résultats furent loin de répondre à l'attente. Les Conseils d'hygiène ne disposant que de ressources insuffisantes et leurs avis étant dépourvus de toute sanction étaient voués à l'impuissance.

A côté de ces raisons d'ordre général, il en est d'autres d'ordre local qui ne sont pas sans avoir quelque importance. Dans les régions où affluent les étrangers, les municipalités croient ne pas avoir intérêt à dévoiler l'état sanitaire quand il est mauvais, elles craignent, s'il existe une épidémie, que les étrangers aillent vers d'autres stations et que les bénéfices que la saison doit rapporter à la région soient perdus. Dans ces conditions, le Conseil d'hygiène n'est pas consulté, et je pourrais citer tel Conseil d'hygiène du littoral de la Méditerranée qui ne s'est pas réuni depuis une dizaine d'années.

A côté des Conseils d'hygiène, le législateur institua des Commissions de logements insalubres.

La loi du 13-22 avril 1858 concernant les logements insalubres, c'est-à-dire « ceux qui se trouvent dans les conditions de nature à porter atteinte à la vie ou à la santé de leurs habitants » précise les pouvoirs des municipalités à l'égard de ces logements. En vertu de l'article 1 de cette loi, le Conseil municipal de chaque commune peut nommer une Commission des logements insalubres dont le maire est le président. La Commission a le droit de visiter les locaux signalés comme insalubres (article 3).

Il y eut, à cette époque, un élan de générosité admirable, que les échecs successifs qui ont suivi les tentatives de 1848-52 ont singulièrement atténué : tout le monde était d'accord au sujet de l'utilité de la loi et M. Théophile Roussel disait avec raison :

« Je vous demande si la mise en location d'habitations insalubres n'est pas un abus aussi criminel que la vente de substances de mauvaise qualité et s'il n'est pas aussi obligatoire pour nous de faire intervenir une loi impérative pour empêcher qu'on ne vende à un prix dont vous ne pouvez juger la cherté, puisque c'est au prix de la santé ou même de la vie, cet aliment indispensable qui est l'air. »

Cependant le Parlement n'osa pas formuler une loi impérative et c'est justement son caractère facultatif qui l'a frappée d'une stérilité que M. Th. Roussel avait dès lors prévue.

« Si vous ne donnez pas à la loi, disait-il, un caractère impératif, soyez assurés que, dans la plus grande partie des communes, non seulement des communes rurales, mais dans beaucoup de petites villes, de localités de provinces éloignées, là où l'incurie des municipalités est bien connue, soyez certains que personne ne saisira le Conseil municipal de cette question et qu'elle ne sera même pas discutée. Tout le monde sait quelle est l'apathie des municipalités et avec la faculté de faire ou de ne rien faire, il y a pleine certitude que rien ne sera fait. »

La prophétie de M.Th. Roussel s'est pleinement justifiée, et non seulement dans les communes, mais dans la plupart des grandes villes, la loi n'a reçu qu'une application illusoire : la Commission n'a pas été nommée, ou si elle l'a été, elle ne se réunit pas. Mais même dans les villes, six ou sept, où la Commission fonctionne, les résultats ont été très souvent compromis. La Commission dépose bien un rapport, mais c'est le maire qui doit

BROUARDEL.

La Profession médicale.

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