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sous une poussée d'opinion irrésistible, à étudier et promulguer des lois ayant pour but la protection des travailleurs et le relèvement de la condition sociale des ouvriers. Il est, vous le savez, des maladies évitables, mais elles sont beaucoup plus évitables pour le riche que pour le pauvre; le législateur en a eu la conception très nette, je n'en donnerai qu'une preuve, selon moi très démonstrative.

Quand dans un même milieu ou dans un milieu à peu près identique, au point de vue de l'habitation et du travail, la santé d'un homme ou de sa famille est ou n'est pas surveillée, la mortalité se traduit par les chiffres suivants :

Mortalité générale en France, dans ces dernières années : 22 pour 1000.

Mortalité dans les Sociétés de secours mutuels, c'est-à-dire dans des Sociétés dont les membres se surveillent et reçoivent les soins et les conseils médicaux pendant ces mêmes années : 16 pour 1000.

Si on accepte, et cela ne me semble pas contestable, que les personnes aisées sont dans des conditions aussi favorables que les membres des Sociétés de secours mutuels, n'est-on pas effrayé en pensant que l'économie de ces six vies sur 1000 se reporte, en la chargeant d'autant, sur la classe pauvre, qui lutte sans secours et sans protection contre la maladie.

Nous pouvons estimer cette influence de la misère si nous nous reportons aux chiffres de mortalité tuberculeuse, que j'ai relevés pour les différents quartiers de Paris : Plaisance, quartier pauvre, mortalité 105 pour 10000 habitants; Champs-Elysées, quartier riche, 11 pour

10000. Si bien que, dans une même ville, la mortalité varie, pour ces maladies évitables, dans la proportion de 1 à 10 suivant la protection qu'une aisance, même très relative, assure ou refuse à chacun.

Ajoutez que, pour le pauvre, la misère, dans ce qu'elle a de plus effroyable, est la compagne inséparable de la maladie.

J'ai déjà montré comment les familles ouvrières disparaissent par la tuberculose et j'y reviens, car on ne saurait trop insister (1).

(1) P. Brouardel, la Lutte contre la tuberculose, 1901.

Un ouvrier gagne largement sa vie, il est marié et vit assez à l'aise, dans une ou deux chambres, avec sa femme et ses enfants. Le père de famille prend froid, tombe malade et cherche d'abord à se soigner en continuant à travailler, mais bientôt son appétit le quitte, il maigrit, ses forces diminuent, il est obligé de s'arrêter. Sa femme le soigne avec un dévouement, qui, je le dis avec fierté, est une règle dans tous les milieux de notre Société. Elle lutte avec courage pour subvenir aux besoins de la famille, mais les ressources s'épuisent, la maladie du mari s'aggrave, la misère s'abat avec ses privations, sur cette famille il y a quelques mois encore prospère. Bientôt, la femme affaiblie tombe, contagionnée par son mari. Tous deux prennent le chemin de l'hôpital, où ils achèvent de mourir. Les enfants restent à la charge de l’Assistance publique et quels enfants ! débiles, élevés dans un air confiné, ayant vécu et couché dans une atmosphère où pullulaient les bacilles, ils portent en eux le germe de la maladie, l'un meurt de méningite, l'autre d'ostéite tuberculeuse, un autre de tuberculose intestinale, si l'un d'eux résiste, il reste à la charge de la Société. En quelques années, la famille entière a disparu.

En présence de cette misère, le médecin s'est encore mis à la tête de ceux qui revendiquaient le droit à la santé et à la vie; le législateur s'est ému; on a fait des lois pour la protection des travailleurs; je ne les étudierai pas toutes, cela nous entraînerait dans des discussions trop étendues, je me bornerai à signaler les actes législatifs dans lesquels le médecin a été visé et je montrerai quelle influence ces lois ont sur l'exercice de notre profession.

1.- PROTECTION DES ENFANTS DU PREMIER

AGE. LOI TH. ROUSSEL

Cette loi, promulguée le 23 décembre 1874, a pour but la protection des enfants du premier âge et en particulier des nourrissons.

Voici ses dispositions principales :

Tout enfant âgé de moins de deux ans, qui est placé moyennant salaire en nourrice ou en garde hors du domicile de ses parents, devient par ce fait même, de la part de l'autorité publique, l'objet d'une surveillance ayant pour but de sauvegarder sa vie et sa santé. Cette surveillance est confiée aux Préfets assistés d'un Comité central, qui, dans les départements où l'industrie nourricière est particulièrement développée, a des ramifications dans les principaux centres.

Les personnes soumises à la surveillance légale sont les personnes ayant un nourrisson, un ou plusieurs enfants en sevrage ou en garde moyennant salaire, il en est de même des bureaux de placement et de toutes les personnes qui s'emploient au placement des nouveau-nés.

Une lacune de la loi est la suivante. L'enfant n'est sous la protection légale que s'il est élevé par une nourrice salariée hors du domicile de ses parents ; or, l'enfant soigné chez ses grandsparents, chez un frère, peut recevoir de mauvais soins qui échappent à toute surveillance. Espérons, puisqu'une loi nouvelle de protection des enfants en bas âge, destinée à remplacer la loi Roussel, est à l'étude, que les législateurs combleront cette grave lacune. .

En vertu de l'article 5 de cette loi, un médecin est chargé de l'inspection des enfants placés en nourrice ; ce médecin est nommé par le Pré

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