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privées, les affaires publiques sont les siennes, et il ne peut trop en 'rester l'unique maître. Tout consiste dans la distinction de ces deux genres d'affaires. Si le gouvernement attente à l'indépendance des premières, il y a despotisme ; s'il ne régit pas pleinement les secondes, il y a commencement d'anarchie. Il faut que

chacun soit maître chez soi, et que le gouvernement le soit dans l'état. Hors le cas de la violation des garanties, tout provocateur ardent de réformes politiques, de changemens dans la nature, la distribution et les dépositaires du pouvoir, est, à coup sûr, un ambitieux. Si ses concitoyens avaient l'imprudence de le seconder, il les ramènerait, à travers les désordres et les désastres , à la servitude.

Mais nous osons croire que dans l'hypothèse sur laquelle nous raisonnons, les ambitieux les plus turbulens et les plus habiles ne parviendraient à exciter aucun mouvement rapide, et que, tandis qu'ils se consumeraientenefforts pour associer le public à leur cause,

le

gouvernement aurait tout le temps de les réprimer. Pour émouvoir une nation, il a toujours fallu qu'elle eût quelque réel sujet de plainte. Quand les intérêts particuliers sont pleinement assurés , on est peu disposé à croire qu'il y ait un intérêt

public qui periclite. Qui veut égarer les hommes doit commencer par leur dire ce qu'ils sentent et disent eux-mêmes : l'imposture, a besoin de trouver des points d'appui dans les pensées et les sentimens de ceux qu'elle entreprend de séduire , et le succès n'est promis au mensonge que lorsqu'il a quelques vérités pour préludes.

L'effet des garanties individuelles, dès qu'elles sont franchement établies, est de tourner les idées et l'activité des citoyens vers les affaires domestiques dont le soin assidu devient alors le véritable patriotisme , le gage de la tranquillité de l'état comme de sa prospérité. C'est une situation fort critique que celle où presque tous aspirent à être employés ou salariés par le gouvernement. L'ordre éminemment social est celui où les travaux privés offrent généralement plus d'avantages que les fonctions publiques; où celles-ci sont à peu près considérées comme des impôts dont chacun paie fidèlement sa quote part, mais après lesquels on ne court pas; où enfin les affaires de l'état n'excitent guère que sous l'aspect économique,l'attention et l'intérêt des particuliers. C'est alors que le gouvernement s'affermit et que la vraie liberté se consolide , sans qu'il soit sans cesse question d'elle, et précisément parce qu'on ne

la met plus en question. Quand les débats politiques remplissent tous les entretiens, ce n'est point là, quoi qu'on en dise , un bon symptome; les gens qui se portent bien ne parlent pas perpétuellement de médecine, lors même qu'ils sont médecins.

Partout donc où l'on voit subsister des factions, des partis , des sectes politiques, une opposition constante, il y a lieu de croire qu'il reste des garanties individuelles à établir ou à raffermir, qu'on n'en jouit pas ou qu'on est menacé de les perdre, ce qui est déjà presque les avoir perdues. Si elles existaient réellement, des dissentimens habituels, des contradictions perpétuelles , ne tendraient qu'à les anéantir tot ou tard. Un gouvernement qui n'opprime personne peut

bien commettre encore des erreurs ; mais que ses actes et ses projets aient toujours les mêmes partisans, toujours les mêmes censeurs, ce n'est point là le cours naturel des choses; une telle régularité est un désordre extrême. Des hommes publics ou privés, résolus d'avance à contredire en tout point le pouvoir, sont infailliblement ou des ennemis de la tranquillité de l'état , ou des ambitieux ligués contre des ministres auxquels ils sont impatiens de succéder, ou de miserables intrigans qui mendient des emplois par des menaces, et demandent des grâces à main armée. Quand on préconise cet étrange système comme l'une des garanties sociales, c'est qu'on manque plus ou moins de celles qui le rendraient ridicule ou même impossible.

Mais , dira-t-on , il ne suffit point d'avoir obtenu les garanties personnelles; il faut veiller à leur maintien. D'accord; et si l'opposition ne consiste qu'à les préserver des atteintes dont elles viendraient à être menacées, on ne la peut trop encourager. Nous dirons seulement que,

s'il y a lieu de combattre sans cesse pour elles, cette hypothèse n'est point celle où , pleinement établies, elles se conservent surtout par l'usage que chacun en fait chaque jour pour son propre compte. On a imaginé beaucoup d'institutions

pour imposer aux peuples des habitudes et des moeurs étrangères ou contraires aux intérêts de l'industrie privée et de la vie domestique. Lorsqu'on ne songera plus qu’à garantir ces intérêts et non à les diriger, le problème deviendra beaucoup plus simple, et l'on reconnaîtra probablement qu'il y a plusieurs manières de le résoudre. Trois conditions sont à remplir: déclarer les garanties individuelles, établir des moyens efficaces de les défendre , et faire en sorte que ceux à qui ces moyens seront confiés aient toujours la volonté de les employer à cet usage. Presque toutes les constitutions qui ont été faites depuis 1789 ont satisfait à la première de ces conditions et même aussi à la seconde. Quant à la troisième, il y a lieu de penser qu'elle ne saurait être pleinement assurée par aucune sorte de combinaisons politiques et de dispositions législatives : elle suppose un très-bon choix de représentans, et ce choix dépend des lumières publiques, de l'état des opinions politiques et des sentimens sociaux. Si l'assemblée représentative est tellement composée qu'elle consente à la violation des garanties ou qu'elle veuille exercer un autre pouvoir que celui de les maintenir, on sortira infailliblement de l'ordre constitutionnel ; or, toutes les manières d'en sortir sont funestes.

Nous aurons peut-être occasion de revenir sur ces idées ; il nous reste à proposer quelques éclaircissemens , 1o. sur les représentans , 2o. sur les fonctionnaires responsables, 5'. sur les dispositions politiques des citoyens.

I. Descommis,des mandataires, ou procureurs, ou délégués, ne représentent point ceux dont ils font les allaires; ils sont tenus de se confor

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