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PRÉFACE

n'était

Il y a deux siècles et demi que Grotius essaya le premier de faire entendre aux hommes la voix de la raison, en proclamant que la guerre avait ses lois comme la paix, et qu'il

pas permis aux princes de légitimer tous les crimes à la seule condition de commencer par le plus grand de tous, le meurtre universel. Depuis lors, on a publié de nombreux écrits sur ce qu'à l'origine on nommait le droit des gens, sur ce qu'aujourd'hui on intitule plus exactement le droit international. Bons ou mauvais, tous ces ouvrages vieillissent vite, la ra ison en est simple. Chaque jour le commerce,

l'industrie, la science rapprochent les nations. Mieux les hommes se con naissent, mieux ils sentent qu'un lien fraternel les unit. De là, dans le monde civilisé, le désir toujours croissant d'abattre les tristes barrières que l'ambition, la cupidité, l'ignorance et le préjugé ont élevé entre des peuples faits pour s'aider et s'aimer mutuellement. De là l'insuffisance de ces traités qui ne répondent plus au progrès obtenu ou désiré. Toutefois ces écrits, si promptement délaissés n'ont pas été

inutiles; l'effort du publiciste oublié lui survit dans l'idée qui triomphe. Qui de nous se soucie de Puffendorf? Et cependant c'est lui qui, le premier, a eu le courage de soutenir que

le droit des gens était indépendant de la religion, et qu'il protégeait les infidèles, parce que tous les peuples font partie de l'humanité. Aujourd'hui combien y a-t-il de diplomates qui lisent l'Esprit des lois ? C'est pourtant Montesquieu qui a écrit contre l'inquisition, la traite et la guerre, des pages immortelles qui ont fait l'éducation de l'esprit humain. Mais la politique et le droit n'ont pas ce privilege d'immortalité qui n'appartient qu'à la poésie. Une fois trouvée à grand peine, la vérité tombe aussitôt dans le domaine public. Le commun des hommes s'imagine aisément qu'il a découvert ce qu'il comprend. Plus le service est grand, plus la lumière est éclatante, et moins on s'inquiète du bienfaiteur, hormis quelques savants pieux qui ont le culte des souvenirs.

De nos jours, et sous nos yeux, le droit international a fait un pas considérable. La vapeur et l'électricité ont tellement mêlé les peuples, tellement fondu ensemble tous les intérêts civils et commerciaux, qu'on a vu clairement toute l'horreur et la folie de la guerre, toute la sagesse et la beauté de la paix. En répétant sur tous les tons que le travail et l'échange sont la loi du monde, que là seulement se trouve le bonheur des peuples et la grandeur des États, les économistes ont partout propagé les idées pacifiques; les publicistes les ont suivis dans cette voie féconde. L'idéal politique a changé, et tellement changé que nous ne sommes pas loin d'en finir avec l'antique et funeste admiration de nos pères pour ces fléaux de l'humanité qu'on nomme les conquérants. Napoléon diminue, Washington grandit. Abolir la guerre, ou du moins la civiliser et la réduire, répandre jusqu'aux extrémités de la terre les bénédictions du travail et de la paix, telle est aujourd'hui la grande ambition des peuples; il faudra bien qu'elle gagne les ministres et les rois.

A cette société nouvelle et universelle, qui remplace peu à peu de vieilles sociétés constituées pour la guerre, il faut un droit nouveau qui réponde à ses besoins et à ses désirs. C'est donc une bonne pensée qu'a eue M. Bluntschli de présenter sous la forme d'un Code, c'est-à-dire en quelques maximes claires et précises, la substance du droit international, telle que la conscience publique l'accepte ou le demande aujourd'hui. Résumer en quelques lignes les principes conquis par le long effort de la pensée humaine, en donner la formule et la raison, c'est une entreprise plus difficile que d'écrire un gros livre; mais il n'y avait là rien qui pût effrayer M. Bluntschli; ce n'est pas la première fois qu'il fait euvre de législateur. En France, l'illustre professeur d'Heidelberg n'est connu que d'un petit nombre de savants, qui toutefois l'estiment à sa juste valeur; l'Académie des sciences morales et politiques l'a prouvé en se l'associant; mais en Allemagne, M. Bluntschli est au premier rang parmi les jurisconsultes et les publicistes. Son Dictionnaire du droit politique, son Droit public universel, son Histoire ilu droit public sont des travaux du plus grand mérite, et qui depuis longtemps auraient assuré à leur auteur un renom universel, s'ils n'étaient écrits en allemand. M. Bluntschli est aujourd'hui chef d'école; son autorité est si grande que Zurich, sa patrie, l'a choisi pour son législateur. M. Bluntschli s'est admirablement tiré de ce rôle de Lycurgue; le Code civil du canton de Zurich, entièrement rédigé et annoté par lui, est un des meilleurs de la Suisse ; il n'est pas de jurisconsulte qui ne puisse l'étudier avec fruit. Quand on a de pa

reils titres, on peut, sans être taxé d'outrecuidance, tracer une esquisse de Codeinternational et la recommander à l'attention du monde civilisé.

M. Bluntschli n'est pas le premier qui ait eu l'idée de codifier le droit international; il nous dit lui-même que ce qui l'a décidé à entreprendre ce travail délicat, c'est la lecture des Instructions pour les armées américaines en campagne, instructions dressées par le docteur Lieber, à la demande de M. Stanton, ministre de la guerre, sous la présidence de Lincoln. En effet, ces instructions sont un petit chef-d'æuvre. Ce n'est pas peu de chose que d'avoir ainsi installé le droit dans l'empire de la force, en réduisant sous le joug de la loi les usages et les excès même de la guerre. Du reste le rédacteur de ces instructions est une des figures les plus originales parmi les jurisconsultes de notre temps. Né à Berlin, en 1799, volontaire dans l'armée de Blicher, et blessé à Waterloo, le docteur Lieber était proscrit en 1820 comme coupable d'être resté fidèle à la liberté. Cette liberté qu'il allait défendre en Grèce vers 1822, il la trouvait enfin aux ÉtatsUnis qui l'ont adopté, il y a plus de quarante ans. C'est là que,

devenu américain de ceur et d'âme, le professeur Lieber a publié un nombre considérable d'écrits juridiques, politiques, économiques, parmi lesquels il me suffira de signaler deux excellents livres : les Political Ethics, et le traité On civil liberty and self Government. J'y joindrai pour les amis du droit international un pamphlet des plus remarquables, qui a paru en 1868 sous le titre de : On Nationalism and Internationalism ; il y a là un fragment détaché d'un livre plus considérable qui fait vivement désirer la publication de l'auvre complète.

On voit que par les événements de sa vie, le docteur Lieber

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