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M. d'Anstett était né sujet français et émigré, on le savait très-ennemi de la Révolution; il venait de signer le Traité de subsides entre l’Angleterre et la Russie.

Quel serait le mode de procéder adopté entre les plénipotentiaires et le médiateur? M. de Bassano invoquait les formes du Congrès de Ryswick et d'Utrecht; dans ces Congrès, quoiqu'il y eut un médiateur, les plénipotentiaires s'étaient réunis en assemblée et avaient discuté entre eux les articles contestés. Cette forme fut rejetée par le comte de Metternich, comme entraînant des longueurs indéfinies et des débats interminables. Il proposa un mode plus simple, celui des notes communiquées, comme au Congrès de Teschen; chaque plénipotentiaire devait faire connaître au médiateur ses vues par des mémoires écrits, et le médiateur transmettrait les réponses en essayant ensuite de concilier les prétentions diverses.

Ce système de mémoires écrits et communiqués au médiateur créait une grande situation à l'Autriche, qui prenait la direction suprême du Congrès. Les négociations devenaient lentes et permettaient à chaque Puissance de reprendre sa qualité de belligérante à la première circonstance favorable.

Il suffit de suivre les notes échangées entre le duc de Bassano, le baron de Humboldt et M. d'Anstett, et remises au médiateur pour comprendre qu'une vive et profonde aigreur dominait les débats; on menaçait de rompre, de briser les négociations à chaque incident. Le rôle de médiateur devenait impossible, si l'on ne brusquait pas un peu la situation; M. de Metternich arriva tout à coup à Dresde, au quartier général de l'empereur Napoléon, atin d'enlever une solution immédiate et d'obtenir une réponse définitive.

« Vous voilà donc, M. de Metternich, dit l'Empereur en l'apercevant'. Soyez le bienvenu! mais si vous voulez la paix, pourquoi venir si tard ? Nous avons déjà perdu un mois, il paraît qu'il ne vous convient plus de garantir l'intégrité de l'Empire français. Soit; mais pourquoi ne pas me l'avoir déclaré plus tôt? Que ne me le faisiez-vous dire pas Bubna ou plus récemment par Schwartzenberg ? Peut-être aurais-je modifié mes plans; et peut-être même ne serais-je pas rentré en campagne!

L'étiquette voulait qu'on écoutat l'Empereur sans l'interrompre, et M. de Metternich en homme calme recueillait chaque parole : « En me laissant m'épuiser par de nouveaux efforts vous comptiez sur des

1. Napoléon ne dit pas Metternich tout court à la façon souveraine, comme il le faisait quelquefois.

2. L'Empereur faisait ici allusion au Traité d'alliance de 1812. J'ai écrit cette conversation sous la dictée du prince de Metternich au Johannisberg en 1839; j'écrivais alors la vie du prince pour mes Diplomates européens.

événements moins rapides.... Ces efforts hardis, la victoire les a couronnés. Je gagne deux batailles, mes ennemis affaiblis sont au moment de revenir de leurs illusions; alors vous venez me parler d'armistice, de modération et tout s'embrouille.... Qui sait, sans votre intervention, la paix entre les alliés et moi serait faite aujourd'hui.»

L'Empereur s'animait toujours : « Quels ont été jusqu'à présent les résultats de l'armistice? Je n'en connais point d'autres que les deux Traités de Reichenbach, que l'Angleterre vient de signer avec la Prusse et la Russie. On parle aussi d'un Traité avec une troisième Puissance; mais vous avez M. Stadion sur les lieux et vous pouvez être mieux informé que moi. (Ici l'Empereur faisait allusion au voyage de M. Stadion en Angleterre) : « Convenez-en, depuis que l'Autriche a pris le titre de médiatrice, elle n'est plus impartiale; vous alliez vous déclarer, quand la victoire de Lutzen vous a arrêtés; en me voyant encore à ce point redoutable, vous avez senti le besoin d'augmenter vos forces.... Aujourd'hui vos deux cent mille hommes sont prêts, c'est Schwartzenberg qui les commande, les réunit ici près, la derrière le rideau des montagnes de la Bohême. Et parce que vous vous croyez en état de dicter la loi, vous venez me trouver! Si vous êtes médiateurs, pourquoi ne pas tenir du moins la balance égale... ? Je vous ai deviné, votre Cabinet veut profiter de mes embarras; la grande question pour vous est de savoir si vous pouvez me rançonner sans combattre, ou s'il vous faudra vous jeter décidément au rang de mes ennemis. Eh bien! voyons, traitons, j'y consens. Que voulez-vous ? »

A ces paroles si vives, si brillantes et si brusques le comte de Metternich répondit dans un langage plus diplomatique : « Le seul avantage que l'Empereur mon maître, dit-il, soit jaloux d'acquérir, c'est l'influence qui communiquerait aux cabinets de l'Europe l'esprit de modération, le respect pour les droits et les possessions des États indépendants qui l'animent lui-même.... L'Autriche veut établir un ordre de choses qui, par une sage répartition de forces, place la garantie de la paix sous l'égide d'une association d'États indépendants!

Rien assurément de mieux adapté aux protocoles d'un Congrès que ces paroles générales et un peu vagues i Napoléon reprit brusquement l'entretien. « Parlez plus clair et arrivons droit au but; n'oubliez pas que je suis un soldat qui sait mieux rompre que plier. Je vous ai offert l'Illyrie pour rester neutres, cela vous convient-il! Mon armée est suffisante pour amener les Russes et les Prussiens à la raison, et votre neutralité est tout ce que je demande.

– Ah! Sire, reprit M. de Metiernich, pourquoi Votre Majesté resterait-elle seule dans cette lutte ? Pourquoi ne doublerait-elle pas

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ses forces ? Vous le pouvez ! car il ne tient qu'à vous de disposer entièrement des nôtres. Oui, les choses en sont au point que nous ne pouvons plus rester neutres. Il faut que nous soyons pour vous ou contre vous ! »

L'Empereur un moment sembla se recueillir; il conduisit le ministre autrichien dans son cabinet de cartes, et après les avoir examinées quelque temps en silence, il montra du doigt ce que l'Autriche demandait. « Quoil non-seulement l'Illyrie, mais la moitié de l'Italie et le retour du Pape à Rome ! Et la Pologne et l'abandon de l'Espagne, et la Hollande, et la Confédération du Rhin, et la Suisse. Voilà donc ce que vous appelez l'esprit de modération qui vous anime? Vous n'êtes occupés qu'à transporter votre alliance du côté où se font les partages. Au fait, vous voulez l'Italie et le retour du Pape à Rome; la Russie veut la Pologne, la Suède veut la Norvége, la Prusse veut la Saxe, et l'Angleterre veut la Hollande et la Belgique. En un mot, la paix n'est qu'un prétexte pour le démembrement de l'Empire français.... Et pour couronner une telle entreprise, l'Autriche croit qu'il lui suffit de se déclarer! Vous prétendez ici, d'un trait de plume faire tomber devant vous les remparts de Dantzick, de Custrin, de Glogau, de Magdebourg, de Wesel, de Mayence, d'Anvers, d'Alexandrie, de Mantoue, de toutes les places les plus fortes de l'Europe! Et moi, docile à votre politique, il me faudrait évacuer l'Europe dont j'occupe encore la moitié, ramener mes légions, la crosse en l'air derrière le Rhin, les Alpes et les Pyrénées, et souscrivant à un Traité qui ne serait qu'une vaste capitulation, me livrer comme un sot à mes ennemis et m'en remettre pour un avenir douteux à la générosité de ceux-là mêmes dont je suis aujourd'hui le vainqueur !... Et c'est quand mes drapeaux flottent encore aux bouches de la Vistule et sur les rives de l'Oder! »

Et Napoléon s'exaltant, le visage animé plein de feu, s'écria tout rempli d'un glorieux orgueil : « C'est quand mon armée triomphante est aux portes de Berlin et de Breslau, quand de ma personne je suis ici à la tête de trois cent mille hommes que l'Autriche 'sans coup férir, sans même tirer l'épée, se flatte de me faire souscrire à de telles conditions!... Sans tirer l'épée, cette prétention est un outrage! Et c'est mon beau-père qui accueille un tel projet! C'est lui qui vous envoie ! Dans quelle attitude veut-il donc me placer en présence du peuple français? Il s'abuse étrangement s'il croit qu'un trône mutilé puisse être en France un refuge pour sa fille et son petit-fils ! Ah! Metternich, combien l'Angleterre vous a-t-elle donné pour vous décider à jouer ce rôle contre moi"? »

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1. Ici se passa la fameuse scène du chapeau de Napoléon tombant à terre et que M. de Metternich ne ramassa pas. Le prince m'a affirmé qu'il ne le fit pas avec intention, mais parce qu'il était fort préoccupé des paroles de l'Empereur. Au reste il n'avait pas pris pour lui personnellement, mais pour l'Autriche les mots : a Combien l'Angleterre vous a-t-elle donne ? C'était une allusion au Traité de subsides et non pas une accusation de corruption.

Terribles paroles suivies d'un profond silence. M. de Metternich fit un pas vers la porte; le cabinet était fermé à clef. Enfin la conversation se résuma d'une façon plus calme et le ministre autrichien proposa son ultimatum d'avance convenu entre la Russie, la Prusse et l'Autriche par un Traité signé le 27 juin entre les trois Puissances.

1° La dissolution du duché de Varsovie et le partage des provinces polonaises qui le forment entre l'Autriche, la Prusse et la Russie, d'après les arrangements à prendre par ces trois Puissances, sans aucune intervention du gouvernement français; 2o l'agrandissement de la Prusse, en suite de ce partage, et la cession de la ville et du territoire de Dantzick. L'évacuation de toutes les forteresses dans les États prussiens et dans le duché de Varsovie, qui aujourd'hui se trouveraient encore occupées par les troupes françaises; 3. la restitution des provinces illyriennes à l'Autriche.

Avec son caractère si fier, si justement plein de sa gloire, Napoléon ne pouvait accepter les conditions proposées; il devait tenter le sort des combats; il avait été si heureux à Lutzen, à Botzen! La victoire avait caressé ses aigles; une grande bataille pouvait tout changer, et il espérait en sa fortune!

L'Autriche elle-même, voulait-elle sérieusement la paix ? Le Congrès de Prague n'était-il pas un prétexte pour réparer les pertes de chacun des belligérants et attendre les renforts qui devaient entrer en ligne ? Tout marchait rapidement vers une position plus dessinée: l'Autriche, partie de l'alliance la plus intime avec la France (le Traité du 12 mars 1812), avait demandé d'abord la simple modification de cette alliance pour rester maîtresse absolue de la médiation. Maintenant qu'allait-elle faire? Une pièce diplomatique que nous publions dans ce Recueil, fait connaître qu'elle avait déjà pris des engagements militaires avec la Prusse et la Russie; dans les conférences de Trachenberg (12 juillet 1813), il est dit : « Que cent mille hommes russes et prussiens se porteraient en Bohême pour se joindre à l'armée autrichienne (et le Congrès de Prague ne s'ouvrait que le 29 juillet).

Ainsi l'adhésion de l'Autriche à la coalition était un fait accompli, avant même le Congrès. La déclaration de guerre ne faisait qu'éclairer une situation complexe; l'Autriche annonçait au reste dans son manifeste : « Que si elle prenait les armes, elle n'abdiquait pas son rôle de médiatrice armée; elle était toujours prête à négocier sur les bases indiquées et la paix était encore dans les mains de la France.)

A Vienne, M. de Narbonne avait pressenti ce résultat et l'avait annoncé dans ses dépêches ; l'Autriche était sur le point de signer un Traité de subsides avec l'Angleterre : les conditions étaient arrêtées, et l'on n'attendait plus que la rupture du Congrès de Prague pour parapher définitivement ce Traité, car l'Angleterre impatiente de prendre la haute direction du mouvement diplomatique sur le continent, versait à pleine main les subsides!

§ II.

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Influence de la diplomalie anglaise sur le continent.

de Francfort. Congrès de Chatillon. l'Empire.

(Novembre 1813.

Mars 1814.)

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On peut reporter à l'année 1813, l'influence suprême de la diplo. matie anglaise sur le continent. Le cabinet de Londres était alors sous la direction du comte de Liverpool“, ministre pratique, de longue expérience et d'affaires, qui avait succédé à M. Perceval et à M. Canning. Au-dessus de lui siégeait lord Castlereagh, le plus persévérant, le plus ferme des secrétaires d'État, et comme William Pitt, préoccupé d'un grand but, le triomphe de l'Angleterre à travers les immenses difficultés qu'avait soulevées la révolution française. Issu d'une famille écossaise transplantée en Irlande avec le parti orangiste, lord Castlereagh n'était pas ennemi systématique de la paix, mais il pensait qu'elle ne pouvait se faire qu'en réduisant les forces expansives de la France, en abaissant son influence en Europe, trop dangereuse pour la paix du monde. Lord Castlereagh n'était pas, comme on l'a dit, préoccupé de questions dynastiques et de restauration : l'Angleterre n'avait-elle pas eu sa révolution de 1688? Les ancêtres de lord Castlereagh avaient suivi la fortune de Guillaume d'Orange??.

1. Robert-Banks-Jenkinson, né le 7 juin 1770; c'était une des plus longues vies parlementaires. Il est mort le 4 décembre 1828.

2. Robert-Stewart, marquis de Londondery, vicomte de Castlereagh, était né le 18

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