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Le message du 31 octobre fut le coup de foudre qui annonça le système napoléonien. C'était un solennel avis aux partis monarchiques. Ils ne le comprirent pas ou le méconnurent sciemment, et affectèrent de n'y lire que la préface d'un coup d'État. Le coup d'État ne vint pas, et dès lors le message parut inexplicable. Parmi tant d'hommes blanchis dans le maniement des affaires, nul ne devina la signification profonde de cet acte, qui était le tressaillement d'un noble cæur froissé. Il était réservé à M. de Lamartine de pénétrer seul le secret de la pensée du Prince, qu'il traduisit en un commentaire sagace encore plus qu'éloquent. Nous le transcrivons ici dans toute son étendue, parce qu'il définit à merveille la situation critique que le message avait pour but de dénouer et de transformer :

# L'Assemblée Nationale venait de s'absenter de « Paris pendant six semaines; la cessation de ces dis« cussions incessantes et de ces orages parlemen« taires qui donnent la fièvre continue aux imaginations « avait calmé les esprits. Un grand ordre avait régné; « les affaires, ce thermomètre du peuple, avaient

repris un peu d'élasticité. Les conseils généraux, en « assemblées nationales de départements, qui repré< sentent non les ambitions dépaysées, mais les opi« nions et les intérêts sur place, avaient siégé. On « avait annoncé depuis six mois que ces conseils géné« raux allaient protester contre la Constitution et

pétitionner contre la République. Il y avait un « certain doute habilement fomenté par les journaux

dynastiques à cet égard; une inquiétude vague

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préoccupait l'opinion. Si les conseils généraux a avaient eu l'attitude antirépublicaine qu'on leur

prêtait d'avance, c'eût été un symptôme de désaf« fection aux institutions populaires, de scission entre « les départements et Paris, de fédération des rayons « contre le centre qui aurait rappelé la Gironde et ses « déchirements. On attendait donc avec anxiété.

« On n'a pas attendu longtemps : il n'y a qu'une « France en France; la même acceptation de la Répu« blique, la même résolution prudente de l'asseoir et « de la maintenir, la même sagesse à l'inspirer et à la « fortifier contre toutes les natures de factions, se sont « manifestées dans l'immense majorité des conseils

généraux. Deux ou trois seulement où le vieil esprit « turbulent et imprévoyant de la Gironde a trouvé « deux ou trois voix sur deux ou trois mille ont essayé « de balbutier une protestation. La masse a senti par« tout que demander la transformation de la démo« cratie en royauté à présent, c'était demander d'abord « une première révolution pour sortir de la Répu

blique, puis une série de révolutions pour donner « cette royauté à telle ou telle branche de prétendants,

puis une tyrannie pour maintenir cette royauté vic« torieuse des autres, puis une explosion successive « de révolutions et de convulsions démocratiques pour « secouer ces royautés et pour reprendre la souvea raineté régulière du peuple.

« Les conseils généraux ont passé comme le Gou« vernement provisoire de février, comme le suffrage « universel le 27 ayril 1848, comme l'Assemblée

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« Nationale le 8 mai, comme les électeurs le 10 dé

cembre, comme l'Assemblée Législative le 13 mai

1849; comme la nécessité, comme la politique, « comme le sens commun, comme la Providence, ils « ont dit : La République ou la guerre civile! la

République ou l'anarchie! la République ou la

tyrannie! la République ou des convulsions écua mantes! Voilà le cercle dans lequel Dieu a enfermé « en ce moment la France : tenons-nous-y, et orgaa nisons la société dans la République, ou exposons-la « à périr.

« Mais pendant que les conseils généraux, organes « sincères et partout inspirés par l'âme du sol, par« laient et agissaient ainsi, pendant que le France se « calmait et administrait sous leur inspiration, les

partis ou plutôt les salons (car ces partis se réduisent a à la proportion de quatre noms), les salons et les a réunions des partis ennemis, naturellement antipa

thiques à la République parce que la République

pèse sur leur souvenir et accuse leur imprévoyance, « ces partis, disons-nous, se trompaient au calme du « pays, et à l'attitude du peuple. Ils se flattaient que « ce calme signifiait indifférence et disposition à « accepter tout nouveau joug qu'on lui préparerait « pour le débarrasser de sa liberté. Ils se disaient : « Osons beaucoup au retour de l'Assemblée. La « France, le Président, l'Assemblée Nationale subiront « tout ce que nous aurons osé! Nous ne sommes pas « forts; mais soyons hardis et entreprenants, on nous

croira forts! Que nos journaux à Bordeaux et à

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« Paris sonnent tous les jours la charge contre les « gouvernements que nous appellerons populaires « parce qu'ils sont nationaux! qu'ils vilipendent les « idées philosophiques d'où le monde moderne est « éclos! qu'ils bafouent la souveraineté régulière des

citoyens comme une invention de la barbarie! qu'ils « déifient la souveraineté du hasard comme le chef« d'æuvre de la sagesse humaine! qu'ils invectivent « les révolutions les plus involontaires et les plus « innocentes, non pas seulement comme des malheurs, « mais comme des calamités des peuples ! qu'ils pré« senterit sans cesse à ce peuple sa propre image, non « pas dans le miroir des belles républiques de l'anti

quité ou des grandes démocraties d'Amérique, a mais dans le miroir sanglant des tyrannies, des

convulsions, des anarchies de 1793! et qu'ils lui fas« sent ainsi dégoût de lui-même et horreur de sa pro« pre souveraineté! qu'ils lui persuadent ainsi d'ab

diquer entre les mains de ses maîtres de 1830, ces premiers démolisseurs du trône à qui seuls il est permis de renverser des dynasties !

Ensuite, formons une ligue parlementaire, à la a fois en dehors et én dedans de l'Assemblée Natio

nale, que nous appellerons tantôt du nom de telle « rue tantôt du nom de tel palais! Concertons-y nos

plans, comptons-y nos forces, préparons-y nos propositions, nos délibérations, nos majorités; faisons-y

comme au théâtre les répétitions de nos discours et « de nos applaudissements! ayons-y les coulisses et a les machines cachées de l'Assemblée Nationale!

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« organisons-y nos ministères, imposons-les à leur « heure au Pouvoir exécutif sans prendre la peine de « le consulter! soyons-y ce gouvernement occulte « dont nous avons tant parlé pour effrayer la nation

pendant que nous soufflions sur les charbons ardents « des révolutions, gouvernement qu'il était réservé à « la République de nous voir pratiquer à nous-mêmes! « En un mot, faisons exactement ce que fit une société « fameuse sous la première révolution : un gouverne« ment sous le gouvernement, une Assemblée sous une

Représentation, une mine toujours chargée sous « l'édifice de la Constitution et dont la mèche sera « dans nos mains! soyons les Jacobins de la contre« révolution.

« Ce n'est pas assez : sortons de temps en temps de « nos réunions extra-parlementaires, tâtons le terrain, « tentons l'aventure, essayons la température de l'As

semblée, montons à la tribune, lançons-y nos amis

ou nos alliés! Jouons-y sous jambe la représen« tation nationale, le suffrage universel, la Constitu« tion, le Pouvoir exécutif ; faisons-y assaut de sifflets, « de sarcasmes, de bravades ou d'imprécations contre « tout ce qui prend la République au sérieux ! Que la

pire injure sous la République soit la qualification « de républicain! Confondons à dessein les républia cains de toutes couleurs et de toute conduite dans « la même réprobation, les démocrates et les déma« gogues, le peuple et la populace, les défenseurs et « les démolisseurs de la société, les hommes qui « tiraient les balles de juin, et ceux qui les recevaient

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